OBSERVATION V
(De MM. Debove et Boulloche, in Société médieale des Hôpitaux de
Paris, tome Xe, 3° série, 1893).
La nommée Am... (Gh.), âgée de quarante-huit ans, est amenée à l’hôpital Le 15 octobre 1892; elle est absolument hors d’état de se tenir debout et de marcher. Elle avait toujours joui d’une excellente santé ; elle n’était pas nerveuse ou plutôt ne se croyait pas nerveuse; elle avait cependant
une sœur sujette à les attaques de nerfs.
Il y a dix ans elle éprouva un jour une émotion très vive en apprenant qu’une de ses parentes venait de tomber malade ; elle eut immédiatement un trouble de la locomotion tel qu’elle ne pat descendre l’escalier et qu’elle demeura paralysée (?) pendant deux jours.
Elle se remit mais incomplètement, car à partir de ce moment, elle remarqua que peu à peu illui devenait difficile, puis impossible de traverser une rue; elle n'avait pas d’angoisse, mais une peurinexplicable ; il semblait que ses jambes lui refusaient le service ; elle ne pouvait s’aventurer sur un espace découvert qu’en donnant le bras à quelqu'un ou même simplement en se faisant accompagner. Cet état dure depuis dix ans et s’aggrava progressivement ; elle put néanmoins vaquer à ses occupations jusqu’à ces deux derniers mois. Alors elle devint incapable de marcher, même dans sa chambre.
À l'hôpital, en l'examinant, nous constatons qu’elle ne peut quitter son lit; elle exécute avec précision, lorsqu’elle est dans le décubitus dorsal, tous les mouvements qu’on lui commande, mais lorsqu'on veut la mettre debout, ses jambes fléchissent et elle tomberait si on ne la soutenait, Nous disons soutenir, le mot n’est pas absolument exact, car il suffisait de lui donner la main pour que la station fût possible. Il en était de même de la marche ; seule, la malade était incapable de marcher, mais dès qu’on lui donnait la main elle pouvait aller parfaitement d’un bout à l’autre de la salle. Il s’agissait donc d’un phénomène psychique, d’une sorte de peur ; la malade s'en rendait fort bien compte : « J’essaie de me raisonner, disait-elle, mais c’est plus fort que moi ».
Elle ne présentait aucune modification de la sensibilit
générale ou spéciale, aucun affaiblissement de la force mus- -culaire. Le réflexe tendineux du genou avait disparu sans qu’il y eût aucun autre signe tabétique. Elle était émotive, pleurant facilement, avait quelques douleurs vagues dans le tronc et les membres, des migraines fréquentes ; mais il n’y avait chez elle aucun stigmate hystérique.
Peu à peu, sous l’influence d’une sorte d’entraînement progressif, nous avons réussi à faire marcher la malade, d’abord en la tenant par le bras, puis en nous plaçant à côté d’elle,
Lorsqu’elle est sortie de l'hôpital, elle allait assez bien, Nous l'avons revue un mois plus tard : elle pouvait marcher seule, excepté quand il fallait traverser une rue ou descendre un escalier. Ù
Nous ferons remarquer que le trouble observé ici n'a pas été passager, puisqu'il persis{ait depuis dix ans. Il n’est pas non plus démontré qu’il s'agisse d’un accident d'origine hystérique, car nous n’avons pas observé chez notre malade de stigmate d’hystérie.
S'agit-il d’agoraphobie ? I1 est certain que le syndrome présente une certaine ressemblance avec l'agoraphobie, puisqu'il y avait impossibilitéde traverser les espaces découverts, mais avec cette différence cependant qu’on ne retrouvait pas ce sentiment d'angoisse si fréquent chez les agoraphobiques, et que, de plus, la malade ne pouvait absolument ni se tenir debout, ni marcher même dans un espace très limité. Sinous voulons donner une idée exacte de ce que nous avons constaté chez notre malade, nous dirons qu’il s'agissait d’une staso-basophobie, c’est-à-dire d’une peur, d’une phobie ren-
dant la marche et la station debout impossibles.
AE Mais si nous croyons devoir distinguer la basophobie de l'agoraphobie, nous ne pouvons nier les liens intimes qui les unissent, (est ainsi que notre malade, après avoir été pendant plusieurs années agoraphobique, c’est-à-dire atteinte de Ja peur des espaces découverts, n’a ressenti que longtemps après cette crainte de la marche que nous proposons de dési-
gœner sous le nom de basophobie.