OBSERVATION VII
(De M. le Professeur Grasset in Semaine médicale, 15 août 1894, et in Leçons de clinique médicale, 2 série, pages 591 et suiv.). Basophobie ou abasie phobique chez un hémiplegique. (Hémineurasthénie post-hémiplégique).
Je viens d'observer, avec mon distingué confrère, le D° Cassan (lle Nimes), un hémiplégique qui présente une particularité curieuse, dont l’analyse diagnostique me paraît clinquement intéressante pour le pronostic et le traitement de certaines formes de paralysie.
Dans certaines circonstances (que nous préciserons), ce malade marche passablement, comme un hémiplégique vulgaire.
Puis, dans d’autres circonstances, dans la rue, par exemple, il ne peut plus marcher du tout : la jambe paralysée se fléchit, se contracture, lui refuse tout service ; il est pris d’une angoisse inexprimable ; son corps se couvre de sueur et 1l tomberait si on ne le retenait,
ol y a là un symptôme bien curieux, qui empoisonne litté- ‘ralement la vie du malade et dont le pronostic variera beaucoup suivant le diagnostic que l’on portera sur sa nature.
Notre homme, âgé aujourd’hui de 48 ans, a eu la syphilis il Ya vingt-trois ans et est hémiplégique à gauche depuis dix-sept ans. Il le devint après un accident de voiture.
Probablement, la syphilis avait entraîné des artérites et, sous l'influence du choc traumatique, la lésion organique
(hbémorrhagie) s'est développée : c’est, si l’on veut, une hémt-
plégie parasyphilitique, pour employer lexpression de M. le
Professeur Fournier.
Cette hémiplégie est une hémiplégie vulgaire, qui n’a rien à voir avec une paralysie hystérique.
Le 15 juillet dernier, quand M. Cassan et moi examinons le malade, il présente une paralysie presque complète du bras gauche avec contracture incomplète. La paralysie de la jambe est incomplète, sans contracture, avec exagération considérable du réflexe rotulien de ce seul côté. La sensibilité est normale. C’est donc une histoire d’hémiplégie vulgaire.
Quand on fait marcher le malade dans son appartement sa démarche est banale : il marche sans canne, en traînant la jambe gauche, en fauchant un peu.
Tout est classique jusqu'ici.
Le tableau est absolument différent, dès que le malade veut essayer de marcher en public, dans la rue, sur une
place.
Dès qu’il paraît sur la porte de sa maison, avant de mettre le pied sur le trottoir, il est pris d’une appréhension horrible, d’une angoisse qui l’étreint douloureusement ; la jambe paralysée se raidit, se fléchit, lui refuse tout service ; ïl devient très rouge, sue abondamment ; finalement, au lieu d'avancer, il se cramponne au premier objet venu pour ne pas s'effondrer, et tomberait s’il ne trouvait rapidement un point d'appui solide.
Le contraste est frappant entre cette impotence absolue et la démarche du malade dans sa chambre : chez lui, c'est un hémiplégique ordinaire : dans la rue, c’est un astasique-
abasique,
Cet ‘état a, en effet, de grandes analogies avec le syndrome de Blocq.
J'ai depuis quelque temps, dans mon service, un astasiqueabasique célèbre, en voie de guérison, dont Charcot a publié et étudié l’histoire dans ses Leçons du mardi. Dès qu’on le mettait debout, les deux jambes se fléchissaient, en contractures, ne pouvaient plus le porter, et il s’effondrait sion ne le soutenait immédiatement.
Il y a de grandes analogies entre cet état et celui de notre malade ; mais il y a aussi de sérieuses différences, qui font qu’en réalité je ne crois pas ce dernier atteint d’astasie. abasie,
D'abord il n’est pasastasique. Il se tient debout sans appui, pourvu qu’il ne se sente pas menacé de marcher en public. De plus, s’ilest abasique, il ne l’est que d’une jambe et sur- -tout il ne l’est que dans certains cas. Dans sa chambre, il marche bien ; tandis que l’astasique-abasique, qui fait tous les mouvements désirés sur sonlit, ne peut pas marcher, au moins dans les conditions physiologiques.
Notre malade, pour marcher dans son appartement, n’a besoin ni de croiser les Jambes, ni de cheminer sur les genoux. Donc, il ne présente pas le syndrome de Blocq.
Get homme est cependant abasique dans le sens étymologique du mot ; mais il est abasique pour un motif spécial, par appréhension, par peur, par phobie : il a de la basophobie ou de l'abasie phobique.
Ce qui le prouve : c’est d'abord le genre de malaise qu’il éprouve au moment de marcher en public ; il n’y a pas simplement la fatigue physique qu’éprouve le paralytique pour
trainer un membre lourd et impotent ; ily a une véritable
angoisse, comme s’il courait les plus grands dangers, comme s’il allait être précipité dans un gouffre, comme si de sa conduite dépendaient les existences les plus chères ; il est serré par l’émotion, il devient rouge, il sue, il suffoque, il défaille : c’est Pangoisse dans toute l'étendue et l’horreur du mot.
Ce symptôme qui a commencé à apparaître petitement et graduellement il ÿ a trois ou quatre ans, a pris surtout une. extension notable, est devenu gênant il y a dix-huit mois, à la suite d’une violente émotion morale éprouvée par le ma- “lade à la suite d’une altercation avec un locataire.
Au début, c’est sur les places un peu larges que notre homme ne pouvait pas marcher sans angoisse : c'était de l’agoraphobie. Puis les espaces difficiles où impossibles à franchir se sont rétrécis. Anjourd’hui la rue elle-même, le trottoir sont devenus inabordables, Il marche moins mal dans une rue plus étroite. Chez lui, il arrive à mal marcher dans une pièce obscure à laquelle il n’est pas habitué,
De plus, certaines circonstances exaspèrent encore le symptôme. Quand le mala le a éprouvé une fois son angoisse dans un endroit donné, c’est fini, il ne peut plus ultérieure-
ment franchir le mê me endroit.
L’impotence devient surtout grande si quelqu’un passe, s’approche ; elle devient absolue si c'est une personne de connaissance qui pourrait être tentée d’aborder notre malade
et de causer avec lui.