OBSERVATION VIII
De M. le D'Ch. Mirallié (de Nantes), in Congrès des médecins aliénistes et neurologistes, 9° session, Angers 1898).
Il nous a été donné d’observer un malade dont l’histoire
semble calquée sur celle du malade de M. le professeur Grasset et que la rareté nous engage à rapporter.
M. X.... âgé d'environ 45 ans, a été frappé subitement -d’hémiplégie droite avec aphasie en 1895. Après une première période d'amélioration, le malade se soumit pendant un an à un traitement électrique qui n’eut d'autre résultat que d’exagérer la contracture et par suite de rendre la marche presque impossible. Cette aggravation fut le point de départ de troubles psychiques considérables.
Nous sommes appelés à voir le malade le 6 avril 1897. Les antécédents sont peu chargés. Son père et sa mère sont vivants et bien portan(s, Le malade a toujours joui d’une bonne santé ; il a toujours exercé la profession de boulanger, et était soumis, par suite de la distribution de la maison, à de brusques variations de la température. Jamais d'affection vénérienne, Le malade buvait beaucoup de vin blanc, parfois des apéritifs, l’éthylisme est indéniable.
L’hémiplégie droite est très accentuée. La face présente une déviation nette vers la gauche, la commissure buccale est déviée de ce côté, la langue tirée hors de la bouche s’incline fortement à gauche. Le facial supérieur droit est manifestement parésié: les rides frontales ont disparu, la queue du sourcil est abaissée : le malade peut élever et abaisser les sourcils, maïs par saccades et moins à droite qu’à gauche. La paralysie du bras est complète ; les segments du membre sont immobilisés en flexion par la contracture, les doigts sont repliés dans la paume de la mn. La contracture est aussi très accentuée à la jambe; le malade peut cependant lui imprimer des mouvements, plus facilement qu’au
bras.
La force musculaire des membres estassez bien conservée Ls le malade résiste assez bien aux mouvements passifs de flexion et d'extension, Exagération considérable des réflexes rotatifs et radials droits ; trépidation épileptoïde du pied et de la main.
Aphasie motrice incomplète : difficulté à articulerles mots; parle lentement (jadis il parlait très vite); léger degré de paraphasie, change des syllabes dans un mot, ou dit un mot pour un autre ; s'en aperçoitet rectifie ; peut prononcer spontanément presque tous les mots. Gécité verbale mais non cécité littérale ; aurait eu jadis de la surdité verbale qui est aujourd’hui disparue. Impossible de le décider à faire des essais d'écriture.
Telle est l’histoire de son hémiplégie; arrivons au point le plus spécial de cette note.
Ce qui nous frappe le plus dans l’histoire de ce malade est le fait suivant : dans la salle à manger située au rez-de-chaussée, il marche assez facilement avec l’aide d’une chaise ou le bras de sa femme. Mais quelqu'un vient-il le voir, veut-il se promener dans son magasin et surtout dans la rue, il Jui est impossible de faire un seul pas. La jambe se tétanise et il est pris d’une angoisse extrême, sa face devient vultueuse et se couvre de sueur et il menace de tomber. Un autre incident digne d’être noté. Pour se rendre à la chambre à coucher située au premier étage, le malade a à traverser un couloir et à monter un escalier dont les marches sont larges et peu élevées; cet escalier présente deux angles droits séparés par un palier où sont situées deux marches. Chaque soir le malade traverse assez-facilement le couloir, monte les deux
premières marches de son escalier et arrive au premier tour-
nant; à ce moment, jamais plus tôt, jamais plus tard, le malade s'arrête dans l'impossibilité absolue d'avancer : l'angoisse est extrême et oblige le patient à s'asseoir : au bout de quelques minutes l’angoisse se calme ; le malade reprend sa marcie.et monte sans difficulté le reste de l'escalier, Chaque soir la Scène se renouvelle identique à elle-même. Le malade fort intelligent se rend parfaitement compte de ses caractères, Dès qu’il voit lescalier il Songe qu’il ne pourra pas dépasser ce lournant où il ne se sent pas appuyé suffisamment, alors sa jambe se contracture, sa volonté devient impuissante à le porter en avant; elle lui semble se contourner sur elle-même, c'est alors que l'angoisse est à son maximum et qu'il est forcé de s’asseoir. De même ce qui l'empêche de marcher hors de chez lui, « c’est, dit-il, Ja peur de tomber et d’exciter la commisération de ses voisins ».
Le malade est désolé de son état dont il accuse lélectrisation ; il est convaincu qu’il ne guérira jamais. Il reste comme par le passé vif et emporté.
Pas de stigmate d'hystérie : aucun trouble de la sensibilité profonde ni superficielle sous aucun de ses modes n: du côté paralysé; pas de zône hystérogène : pas de rétrécissement du champ visuel; pas de boule hystérique même au moment des crises.
10 mai 1897. — Le malade à, Sur nos conseils, passé un mois à la campagne chez des parents. Là, la marche s'est considérablement améliorée. Dans le jardin, à Pabri de tout regard indiscret, le malade se promenait seul, avec l'aide d’une canne; mais dès qu’il met le pied dehors la difficulté
augmente, cependant l'angoisse est moins violente et le
malade peut s'appuyer sur un bras, faire quelques pas.
De retour chez lui, le malade monte beaucoup plus facilement dans sa maison ; la contracture de la jambe s’est beaucoup atténuée. Assis, le malade exécute spontanément tous les mouvements commandés sans hésiter el sans manquer le but. Sa force musculaire est parfaite. Quand nous essayons d’allonger la jambe fléchie, nous attirons le malade avec son fauteuil, mais la jambe reste fléchie. Au bras la contracture est plus accentuée surtout à l’épaule; le malade peut faire quelques mouvements du coude et du poignet. Non seulement Ja marche à la maison est possible, mais encore le malade reste un certain temps debout sans fatigue, et peut
même tenir à cloche-pied sur sa jambe paralysée.
Au bout de quelques jours l’angoisse ancienne reparaît pour la marche hors de la maison : impossible de sortir sur le trottoir ; chaque soir la scène de l’escalier se renouvelle. Notre seule présence suffit à lui causer une certaine angoisse. Quand nous avons voulu le faire marcher, la jambe droite s’est contracturée, et tout pas en avant a été impossible pendant quelques minutes; peu à peu Pangoisse s'est dissipée et le malade a pu monter, mais moins facilement, affirme-til, que quand ilest seul avec sa femme. Nous le conduisons alors à son escalier et nous assistons à la scène : angoisse extrême, facies vultueux, sueur profuse, contracture ou extension de la jambe droite; le malade est obligé de s’asseoir ; au bout de que'ques minutes la crise a disparu et le
malade monte sans aucun incident (out son escalier.
Nous ess» yons alors la suggestion. Nous lui démontrons d'abord la force musculaire de sa jambe, sa souplesse ; nous lui affirmons que peu à peu il reprendra la libre disposition
de sa jambe et lui prescrivons une potion anodine, associée à de l’iodure en qui le malade a une confiance absolue.
Peu à peu l’amélioration s'annonce. Nous avons d’ailleurs été favorisé par ce fait que la contracture organique de la jambe et du bras s’est singulièrement atténuée. Actuellement le malade se sert asséz librement de son bras pour les usages courants. La marche est plus facile : chez lui il monte seul et facilement. Ma présence lui rend toujours la marche plus pénible, mais il n’a plus d'angoisse en ma présence. Le soir il monte son escalier facilement, d’une traite, sans aucune angoisse. Mais nous n'avons pu encore le décider à marcher dans la rue. Il a peur d’être repris de son angoisse et ne se sent pas encore assez sûr de lui; il y a cependant de ce côté une amélioration notable, puisque l'angoisse
n'existe plus et qu’il n’y a plus que la peur de l’angoisse,