OBSERVATION IX
(De M. le Dr Pierre Parisot (de Nancy) in Congrès des médecins aliénistes el neurologistes. 9° Session, Angers 1898).
Il s’agit d’un nommé B..., âgé de 55 ans, qui exerçait la profession de comptable.
Dans sa famille, je relève le cas d’une nièce qui était « simple d'esprit, dit-il, et mourut à la Salpétrière ». Lui-même a eu dans son enfance des convulsions suivies d’'hémiparésie gauche avec atrophie musculaire et pied-bot équin ; ii bégaye depuis sa jeunesse : il nie toute sypailis. A l’âge de 44 ans il a présenté les premiers signes d’incoordination motrice avec douleurs fulgurantes dans le tronc et dans les
membres inférieurs, crises gastriques et diplopie passagère.
Avant son entrée à la clinique (à l’hospice Saint-Julien de Nancy) il ne pouvait, prétend-il, marcher sans le secours de deux bras.
Ces commémoratifs décèlent le tabes que l’examen pratiqué le 23 janvier 1898 vient confirmer. Je note entre autres les symptômes suivants :
Abolition des réflexes patellaires et crémastériens, exagération du réflexe abdominal, retard notable des perceptions douloureuses, diminution du sens musculaire, douleurs vésicales, rétention d’urine intermittente, ataxie qui s’exagère par l’occlusion des paupières.
Désireux d'appliquer sur lui la méthode de Frenkel(10 juin 1898), je ne tarde pas à reconnaitre son anxiété lorsque je veux le faire lever de son fauteuil et marcher. Quand il est au repos, son pouls bat à 72 par minute, quand je lui parle de le faire marcher et de le laisser seul s'avancer en pleine rue, le pouls s'élève à 88.
Un infirmier le soutient-il sous un bras, il est rassuré et marche dans la salle, et si peu à peu linfirmier cesse de le tenir et le quitte même complètement sans qu’il s’en aperçoive, le malade continue à avancer, mais si je dis alors à à haute voix à l’infirmier de le lâcher, son visage pâlit, se couvre de sueurs, son pouls bat à 130, le malade s'arrête et il cherche à s’accrocher au lit devant lequel il passe. Je répète plusieurs fois cette expérience devant mes élèves et toujours avec le même résultat.
Un jour que je lui proposais de l’envoyer seul à la promenade, il fut pris d'angoisse et me déclara nettement qu’il « aimait m'eux mourir » ; il ne veut pas marcher seul par
Delarue 9
= 48 — peur dé tombér. Cétte peur n'existait nullement chez lu avant que l’incovrdination des mouvements n’ait apparu.
Là rééducation dés mouvelnénts jointe à des paroles capa bles de lui rendre confiance avait permis au bout d’une quinzaine de jours de le fairé marcher seul dans la salle. Malheureusement le traitemeñt a été interrompu et bien rapidement l'ataxique a été repris de cette basophobie qui sem-
blait vouloir disparaître.
OSBERVATION X
De M. le D° Pierre Parisot (de Nancy) In Congrès dés medecins aliénisles et neurologisles (9° session Angers, 1988).
Ceite observation concerne une ouvrière Fous âgée de 41 ans, Son père étaitalcoolique et sa tante paternelle aurait été atteinte d’une maladie nerveuse avec trouble de la marche,
La malade était sujette à des crises de nerfs, suivant son expression, quand elle avait ses règles. .
A l’âge de 30 ans, elle eut de la diplopie passagère, à 34 ans des lancées dans les jämbes et des crises gastriques, et à 36 ans de l'incertitude dans la marche. Un jour, en sortant de son travail, elle a senti ses jambes se dérober et depuis cette époque seulement elle a peur de tomber en marchant,
Elle offre actuellement tous les symptômes classiques du tabés : signe de Romberg et de Westphal, perte du sens musculaire (la malade perd ses jambes dans sonlit et la nuit elle va à leur recherche avec la main).
Douleurs passagères dans les jambes, constriction thoraci-
que, hyperesthésie suivant le trajet des 9e et 10° nerfs inter-
coslaux gauches, retard peu marqué de la sensibilité cutanée, pas de stigmates d’hystérie.
Etant au lit la malade lève les jainbes à plus de 30 cent. du plan du lit avec quelques oscillations ; en marchant l’ataxie n’est pas très marquée.
« Quand je veux marcher, dit-elle, je pense que je vais tomber ». Elle ne s’avance dans la salle qu’en s'appuyant à tous les lits, si on la place au milieu de la salle, elle éprouve une constriction épigastrique avec gêne respiratoire et anxiété ; ses Jambes se raidissent et elle ne peut plus faire un pas, le pouls augmente de fréquence et de 100 passe à 129. Si sur mes instances, elle essaya de marcher, à son ataxie se surajoute ua tremblement engendré par la peur. Au contraire s1 on la soutient légèrement, où même si on fait seulement le simulacre, elle marche avec une légère incoordination sans présenter de tremblement appréciable. La basophobie n’est certes pas ici proportionnelle à l’ataxie,
Quaud la mala le se trouve eu haut d’un escalier, elle est prise d’une sensation verligineuse qui vient encore augmenter sa basophobie ; la première fois qu'elle avait senti ses jambes s’effondrer sous elle, c’est précisément en descendant: un escalier. Cette ataxique sait que d’habitude, à la visiteje la fais marcher; aussi à mon entrée dans la salle, sans que je m'approche de son lit, est-elle prise d’une véritable an goisse, L'augmentation de fréquence du pouls constalée par mon interne en est une des manifestations les plus facile-
L] ment appréciables.
OBSERVATION XI (personnelle).
L..., cinquante-sept ans, garçon de bains, a été envoyé par l'Administration de l’Assistance publique, dans le service des chroniques de M. Dupré, à Laënnec. Il vient de l'Hôtel-Dieu, d’un service de maladies aiguës d’où ila été renvoyé parceque son cas élait, disait-il, irrémédiable et qu'il ne pouvail plus marcher.
On ne peut rien savoir sur ses antécédents héréditaires S; ce n’est que son père est mort à 35 ans et sa mère à 76. Il a un frère, garçon de bains comme lui, âgé de 55 ans et tra- Vaillant encore. Il a deux enfants, un garçon et une fille, mais qu'il n’a pas élevés lui-même et sur lesquels il ne peut donner de renseignements.
Comme antécédents personnels une petite vérole et des accidents rhumatoïdes dont nous allons parler. L'état physique est bon ; rien au cœur, rien dans les urines, les artères sont assez souples. Le malade parait cependant plus vieux que son âge ; il est presque tout blanc.
Il présente un état psychique assez banal, au fond, mais qu'il importe cependant de relever. C’est un débile au triple, point de vue intellectuel, affectif’et actif. Une seule chos existe énergiquement en lui, c'est l'instinct de conservation qui semble avoir été et être encore plus que jamais le seul moteur de toutes ses actions.
e iatellectuellement, il rappelle Le fameux Sancho Pança de Don Quichotte, moins le bon sens. Ilen ale verbiage continu,
la manie de sproverbes, et il le dépasse par sa naïve crédu-
lité. Il en à d’ailleurs aussi le physique grassouillet, bedonnant et assez souvent satisfait
Il n’a jamais eu aucune affection et n’a jamais fait preuve de courage nid’une activité bien grande, Il a vécu à Paris pendant le siège, ayant alors 27 ans, en parfait couard. Gardenational par force, il se félicitait de n’avoir à monter la garde que sur un point où il ne courait aucun danger. « Je n'étais pas, dit-il, de ces têtes brûlées à aller toujours de l'avant ; je suis comme l'Anglais, je comprends qu’on fasse tuer les autres, mais mi pas ». Comme il était seul et avait alors quelque argent, il s’occupait suriout de sa nourriture, marchandant des viciuailles et se soignant aussi bien que possible. Pendant la Commune il se cacha, non pas qu'il était partisan des Versaillais, mais pour ne pas s’exposer aux balles. C’est alors qu’il eût la petite véiole, maladie providentielle qui lui permit de narguer, molérément du reste, les quatre hommes ei le caporal de la Commune qui étaient venus le chercher dans sa chambre pour l’enrôler.
À tren'e ans il se maria et fit un marirge avant tout d’intérêt, dit-il, Sa femme est morte. Il regrette que ce ne soit pas son beau-père, Car alors «j'aurais le bien, dit-il, et je ne serais pas ici». [l vit d’ailleurs presque sans aucune relation avec ses deux enfants qui demeurent avec le beau-père.
Nulle entreprise dans vie. À trente ans cependant il prend la direction d’une maison de bains, maïs il doit bientôt y renoncer pour mauvaises affaires. Depuis il est simple garçon pes‘ant contre la dureté des temps, contre les exigences des clients qui le font remonter sans cesse à leurs cabines, lui coupent les jambes et sont cause de ses rhumatismes et
de sa « paralys'e ».
En effet, la grande maladie dont se plaint notre homme consiste dans une série d’attaques rhumatoïdes qui auraient débuté lorsqu'il avait trente-cinq ans.
La première attaque survint à la suite d’une « grande course faite en plus du travail de la journée ».
Le pied droit s’est enflé, est devenu rouge, mais au cou-depied seulement. Le malade n’eût pas de fièvre. Un médecin appelé prescrivit le repos et des cataplasmes de farine de lin. Notre homme resta ainsi huit jours assis dans un fauteuil forçant, dit-il, pour marcher, mais alors sautant sur le pied sain et seulement pour manger et aller aux cabinets. Au bout de huit jours, le mal-s’étant calmé, le malade a repris ses occupations.
Depuis cette époque le malade a éprouvé les mêmes symptômes une ou deux fois par an; les dix premières années, au cou-de-pied, alternativement à droite et à gauche, avec « douleurs à en crier et à ne pas pouvoir dormir ». Il se traitait au salicylate de soude, suivant l'ordonnance d’un mé: decin, Mais ce remède, dit-il, ne lui a jamais rien fait. Il reprenait ses occupations au bout de quelques jours de repos,
Vers la dixième année, au moment d’un accès, il prit, sur les conseil d’un voisin une spécialité pharmaceutique qu’ i appelle « liqueur de Béjean » et deux jours après il marchait
Il eut dès lors une confiance absolue dans cette spécialité et désormais, quand il avait un accès, il en absorbait un flacon. Cela le purgeait fortement, mais deux Jours aprés il reprenait son travail.
Ces quatre dernières années les crises ne revenaient plus
qu’une fois par an beaucoup moins fortes, presques nulles.
« D'ailleurs, dit-il, sitôt que je sentais quelque chose, immédiatement je prenais mon Béjean et c'était fini, sans même me reposer ».
Mais, au mois de jauvier 1900, après une course de plusieurs heures, les deux cous du pied enflèrent simultanément pour la première fois. Il y avait de la rougeur et un point douloureux sur la face dorsale.
Notre homme se mit au lit et reprit une fiole « de Béjean » qui, dit-il, cette fois ne le soulagea qu’à moitié. Aussi, quinze jours après, entra-t-il à l'Hôtel-Dieu « poûr pouvoir consulter un grand médecin qui trouverait peut-être encore quelque chose de meilleur que le Béjean ».
Mais il éprouva une grande déception et, durant-ce premier
séjour à l’hôpital, il perdit beaucoup de son admiration pour les grands médecins et leur médecine dont, en son langage à lui, il proclame volontiers la faillite. En effet, on ne lui donna comme médicament que du salicylate de soude auquel il avait renoncé depuis longtemps et dont il a horreur. * Quoi qu'il en soit, le gonflement des pieds disparut et les douleurs se calmèrent. Aussi, au commencement de février! après un mois de séjour au lit, de lui-même il essaya de se lever, mais ne put se tenir debout, ce qui ne lui était, dit-il, jamais arrivé. Ilen fut très surpris et signala la chose à la visite. On essaya de le faire marcher, mais, dit-il, il n’y eut pas moyen. Non seulement il ne pouvait pas se tenir debout, mais, quand il mettait les pieds par terre, il ne pouvait plus les enlever « comme s'ils étaient tirés d’en bas par un aimant ». Avec cela, il ressentait des « picotements comme des fourmis dans les pieds, »
Après plusieurs tentatives inutiles pour le fa're marcher,
on le fit passer de la salle des aigus dans la petite salle des chroniques « où, dit notre malade, on met ceux qui ne peuvent pas guérir ». Il reste là, il semble bien, comme impotent, et en tout cas, se considérant comme tel jusqu’au 10 juin, époque où il fut transporté à Laennec.
Il avait alors un petit abcès au cou pour lequel il fut d'abord soigné.
Puis il fut descendu dans le service de notre maître M. Dupré où nous le trouvâmes en novembre 1900.
Là le malade se déclare paralysé depuis le mois de janvier. M. Dupré l’examine et constale que, dans le lit, le malade exécute parfaitement, avec les membres inférieurs, les mouvements commandés. Aucune incoordination, la force musculaire est conservée et égale dans les deux membres. Ni anesthésie, ni douleurs. M. Dupré ordonne alors au malade de se lever et de marcher. Mais celui-ci répète qu’il ne le peut pas et qu’il va tomber. M. Dupré insistant, le malade est pris de peur et demande qu’on l’aide et qu’on le soutienne: Deux aides le font descendre du lit et le soutiennent. Mais le malade pâlit,il est angoissé, la sueur perle sur son front, il fixe anxieusement les yeux sur ses pieds qu ‘il ne peut d’ailleurs déplacer, il dit éprouver des douleurs dans les jambes et n'avoir aucune force, Un des aides l’ayant lâché, il penche de ce côté et s’épouvante de plus en plus, Enfin il est remis dans son lit toujours pâle, tout tremblant et claquant des dents,
M. Dupré porte le diagnostic de staso-basophobie survenue chez un homme atteint de débilité mentale à la suite d’abcès rhumatoïdes répétés et après un long séjour au lit.
Notre maître assure au malade qu’il va pouvoir marcher
bientôt, mais que, pour cela,il a besoin pendant quelque temps de fortifiants. Il ordonne en conséquence deux pilules fortifiantes de quinquina, autrement deux pilules de mica panis rendues légèrement amères avec de la poudre de gen- Liane.
Grâce à ces deux pilules, une un quart d'heure avant chaque repas, notre homme se sent d’abord meilleur appétit et, au bout de trois ou quatre jours, accuse un peu plus de force dans les jambes. On l’entraine peu à peu, on le fait même marcher à quatre pattes, ce dont il se tire fort bien, et au bout de huit jours il peut, avec son bâton et d'ailleurs avec une extrême ciconspection, faire quelques pas. Mais il fut plus d’un mois avant de se décider à aller seul aux cabinets. La chose ayant été divulguée par l'infirmière, le malade fut contraint, malgré ses protestations, de faire ce voyage et il le fit sans accident.
En janvier 1901, notre homme allait et venait dans la salle, appuyé sur son bâton, avec circonspection sans doute, car il fut toujours circonspect, mais sans angoisse et délivré de l’idée qu’il était paralysé.
S'il n’est point absolument sans crainte et s’il ne marche pas mieux, celatient surtout à sa débilité mentale, à sa couardise, à son isolement, el, sans qu ’il y ait aucune simulation de sa part, à ce sentiment qu il a évidemment que pour lui désormais la lutte pour la vie est impossible, toutes choses qui, subconsciemment, fixent de plus en plus en lui lidée qu'il ne sera plus jamais bon à rien et qu'il ne pourra plus a mais bien marcher.
Pour lutter contre cette idée et la faire disparaître, il faudrait donner au malade l’assurance d’une vie facile, Le méde-
cin ne peut lui donner cette assurance.
= lt =
OBSERVATION XII (personnelle).
Walt..., cinquante-neuf ans, mécanicien, est entré à l'hôpital Laënnec, dans le service des c'ironiques de M. Dupré, le 5 avril 1900.
Son père était nerveux, sa mère aussi, «elle s’agaçait facilement, donnant des coups aux enfants, on ne savait pas pourquoi ». Un frère survivant « a toujours quelque chose à part quand on lui parle et se met facilement en colère ».
Le malade a une fille «très nerveuse, agacée pour un rien».
Lui-même a toujours été nerveux. Pendant son enfance il était volontaire, bavard, capricieux. Son père disait souvent à son sujet : « Est-il nerveux cet enfant-là 1 ».
Les preuves de cette nervosité, d'ailleurs, absndent. Ainsi il eut, la nuit, des cauchemars effrayants jusqu’à l’âge de huit ans. Le jour il avait des phobies. A sept ans, il commença à aller à l’école. L'école, dans un village d'Alsace, se faisait dans un ancien couvent, Là, il ÿ avait une tour sous laquelle s’étendait un couloir un peu sombre qu'il fallait traverser pour aller aux cabinets. Ses petits camarades (raversaient facilement ce couloir. Mais lui-même, pendant les premiers temps, «avait tellement peur de le franchi qu’il préférait faire dans sa culotte et rentrer ainsi à la maisoñ, Après de nombreuses récidives, il fut guéri de sa peur par les menaces d’un gendarme qui, de concert avec le père, voulut bien se prêter à une scène plus terrible sans doute que le sombre couloir.
Un jour que le maître apprenait la géographie sur üne
carte murale, l'enfant baissa la tête sous l'empire du sommeil. Mais une gifle le rappela immédiatement à la leçon, d’une façon d'ailleurs si désagréable et si pénible qu’il dut rentrer à la maison. Onle mit au lit où il resta pendant 2 mois, effrayé, criant jour et nuit. Puis il rentra à l’école, mais avec un autre maître. Il apprenait bien, dit-il, etil savait ses leçons, mais, quand il lui fallait réciter la géographie, il était pris de peur, ses idées s’embrouillaient et il ne pouvait plus parler. |
Dans ses jeux, c’étaient pareillement des peurs. Il ne pouvait jouer à Colin-Maillard sans vertige et sans angoisse et, quand c'était son tour, il refusait. Il ne pouvait grimper sur les arbres comme ses camarades, et, mainténant encore à soixante ans, il sé rappelle avec effroi le jour où se trouvant sur un clocher, pour y dénicher des nids, il fut pris d’un tel vertige et d’une telle angoisse que « je me comptais pour mort », dit-il, Ses camarades eux-mêmes, effrayés de sa pâleur et de son état, eurent toutes les peines à le descendre de là. Ë
A la maison, s’il se trouvait dans l'obscurité, il était tout d’abord pris de peur et de vertige, il perdait l’équilibre et il était obligé de se tenir aux objets environnants. Maïs, l'émotion passée, il pouvait continuer à marcher et à monter les escaliers.
Il entra d'abord en apprentissage comme mécanicien. Mais, vers l’âge de quinze ans, eu égard à son instruction, on vou+ lut l’employer aux écritures. Il ne put continuer à cause de sa nérvosité. À la moindre émotion, il s’arrêtait tout à coup. se métlait à trérmbler etne pouvait plus écrire. Même, lors-
qu'il'était seul, il était agacé et n’écrivait pas facilement,
« Il ne me fallait, dit-il, aucune contrariété, aucune idée dans la tète, sans cela je ne pouvais plus rien faire ».
C’est pourquoi il reprit la mécanique, donnant « de bons oups », occupé par ses outils, parleur maniement et distrait par là même des idées qui l’envahissaient et le troublaient
Il semble bien, d’après ce tableau, que le malade était dès lors atteint, en plus de son émotivité, d'une véritable aprosexie lui rendant impossible toute attention en face d’une situation nouvelle et des multiples incidents qui surgissent dans une journée, Son centre Supérieur psychique ne peut plus coordonner ni synthétiser tout cela, il ne peut même se rendre maître des idées qui surgissent Spontanément dans son esprit pendant ses moments de solitude et de simple inoccupation. De Jà son trouble. Il ne recouvre le calme que lorsqu'il est occupé par l’activité prépondérante des centres inférieurs automatiques des mouvements appris et habituels de son métier manuel.
Nous allons voir cet état persisier, s’accentuer même pendant toute la vie du malade avec ses conséquences, suggestionnabilité, maladie de l'isolement, besoin de direction.
En effet, comme il était bon ouvrier, on songea plusieurs fois à faire de lui un Contre-maître. Mais jamais il ne put
rester dans cette situalion. Il se contrariait pour un rien avec les ouvriers. La besogne n’étant Pas assez matérielle pour lui où manqnant quelquefois, cela l’agaçait. S'il était obligé de rester seul, au bureau, il avait « des étourdissemen{s, un brouillard dans les yeux, du mal 4 la têle, des tremblements et de l’anxiété ». Les choses même en vinrent à un tel point qu’il consulta un médecin, lequel lui conseillla
de reprendre son métier d'ouvrier plus actif et pour plus de
sûreté. C’est ce qu'il fit du reste et ces troubles disparurent.
Mais il n’en avait pas moins de l'angoisse et du vertige dans certaines circonstances toujours les mêmes : sur une échelle, en bateau (il était obligé de descendre au fond), sur l’impériale des omnibus, etc. Un jour, il dut travailleur un remorqueur, constamment ballotté par le roulis. Il acheva sa journée parce qu’il put « bien travailler et donner de bons coups, mais comme J'étais malheureux, dit-il »: Et le lendemain, avec le consentement de sa femme, il n’alla pas achever
sa besogne.
S'il est obligé de traverser uu pont, il marche au milieu de la chaussée ou, s’il ne le peut pas, sur le bord du trottoir,
pour ne pas voir l’eau qui l’effraye et lui donne du vertige.
Nous signalerons encore dans l’histoire du malade quelques douleurs dans les membres inférieurs, ressemblant à des douleurs fulgurantes, ayant commencé en 1871, revenant parfois à de long intervalles et d’une façon tout à fait irrégulière douleurs qui Pailleurs ne l'avaient Jamais empêché de travailler. Même, dit-il, « quand j’étais bien occupé et que je travaillais dur, ces douleurs disparaissaient ».
En 1896, il eut « comme un durillon » à la face plantaire des deux gros orteils. Il en souffrait beaucoup, mais cela ne lempêchait pas de travailler. Pourtant le durillon du pied gauche se creusa comme un mal perforant, Il entra alors, en octobre 1899, à l'hôpital Saint-Joseph où on lui fit l’amputation du gros orteil. Il revint chez lui et, quand la cicatrice fut guérie, il voulut reprendre son travail. Mais le
matin même du jour où il allait s’y rendre, le 17 novembre
en desténdant du lit, il tombe « comme une plume, comme quelque chose de mou » et sans perdre connaissance.
Il est alors transporté à Necker où on constate les symplômes suivan(s : hémiplégie flasque de tout lé côté droit avec aphasie et hémianesthésie droite ; rien dans les urines.
Pendant ce temps son cérvéau travaillait énormément. Le malade ttait surtout vexé et humilié de ne pas pouvoir parler etil se disait qu'il ne pouvait rester ainsi et qu’il devait parler. Effectivement, au bout de trois jours, il recouvrait la parole, au grand étonnement des élèves.
Mais la paralysie des membres supérieurs et inférieurs persistait avec anesthésie et mouvements involontaires tels que le malade était sans cesse obligé d’aller à la recherche de ses membres droits. De plus le bras droit se livrait automatiquement à des mouvements violents el désordonnés quand le malade:se remuait ou quand les inflrmiers le remuaient. Il lui arrivait ainsi de donner des coups aux autres et de se frapper lui-même violemment au visage. Cela ennuyait énormément le malade et ilse mit à surveiller et à retenir son bras, comme on aurait surveillé quelque être capricieux et indocile, avec la ferme volonté de le rappeler et de le maintenir dans l’ordre,
En effet, au bout de peu de Lemps, il recouvra l'empire et et la libre disposition de son bras en même temps que l’insensibilité disparaissait, Simullanément la sensibilité et le mouvement revinreàt au membre inférieur. Aussi, au bout d’un mois, dans le service, le considérait-on comme guéri et, bien que la marche ne fut pas encore parfaite, on voulait le rendre à sa famille, la marche devant revenir peu à peu. |
Mais la femme du malade par laquelle il s’était laissé domi-
uer el conduire depuis son mariage, ne décidant et ne faisant rien sans elle, poussa les hauts cris, dit que son mari était paralysé, recourut à l’intervention d'un conseiller municipal et, grâce à celle protection, il fut placé à Laënnec, dans le ser vice des chroniques.
Là, voici ce que nous avons constaté. Il y a de l’aypoesthésie à droite et un léger affaiblissement musculaire, il y a de plus rétrécissement du champ visuel et abolition du réflexe pharyngien. Le réflexe patellaire est très diminué et, à cause de cela mêmé et des douleurs fulgurantes (?) déjà accusées, on avait pensé au tabes, Mais auçun autre signe ne permet de porter un tel diagnostic. On ne peut d'avantage admettre une lésion du faiscéau pyramidal, d’abord à cause de la rapidité de la guérison de l’hémiplégie, puis le signe des orteils de Babinski ne permet pas ce diagnostic. Il n’y a pas d’ailleurs de contractures. Au lit tous les mouvements sont possibles et avec une coordination parfaite. Mais, si on oblige le malade à se lever ei à marcher, il a peur, il a du vertige, il tremble, il pat, son pouls s'accélère, son visage se couvre de sueurs, il ne peut marcher un peu que si on le soutient et parfois on est obligé de le recoucher, Parfois au contraire, mais rarement, il se rassuré, lé vertige disparaît et il peut continuer à marcher mais pourvu qu’on le soutienne ou qu'on fasse le simulacre de le soutenir.
Tout indique donc une hémiplégie hystériqué ancienne et actuellement une staso-basophobie consécutive.
A certains moments le malade lui-même $e rend fort bien compte de son cas el voici ce qu'il nous disait ; « Pour Moi, ce qui m'empêche de marcher c'est le vertige, &’est la peur.
Seulement s'il y a quelqu’un qui fait semblant de me tenir,
=— VAS — seulement le voir à côté de moi, seulement l’idée qu'il me tient et je m'en vais. D’après mon calcul, je marcherai dans un mois d’ici ».
Malheureusement le malade est en même temps neurasthénique, aboulique. Sans cesse 1l accuse des maux de tête, des brouillards devant les yeux, une lopoalgie quelconque. Nous n'avons pu obtenir qu’il fixe un peu son attention par la lecture. Il passe ses journées à révasser, à laisser se dérouer automatiquement dans son esprit certains incidents plus frappants de sa vie, toujours les mêmes. Il est dirigé et dominé par les suggestions de sa femme qui ne comprend pas ou lefuse de comprendre son état. Il traine donc ainsi, en réalité abandonné de sa famille, au milieu de l'indifférence de vieilrards égoïstes, lui qui aurait besoin, plus encore que dans le passé, d’être encouragé, soutenu et dirigé. Etant donné son âge, il est peu probable qu'il guérisse, faute d’un milieu
moral favorable.