‹ De la Staso-BasophobieChapitre 55 sur 58 · OBSERVATION XIII · texte numérisé non relu

OBSERVATION XIII

(Personnelle, en collaboration avec mes amis Manet et Toulzac, externes des hôpitaux).

La nommée X..., 52 ans, entre à l’Hôtel-Dieu, au mois d'octobre 1899, dans le service de M, le Professeur agrégé Dupré.

” La malale n’a point d’antécélents hérélitaires, mais elle a un passé personnel très chargé.

Sa première enfance s’est bien passée. mais elle eut une

fièvre typhoïde grave à 10 ans. Elle se remit et, en somme,

eué une bonne santé jusqu'à 42 ans.

À cet âge, en 1889, elle eut une grippe grave, au moment de la fameuse épidémie d’influenza. Elle dut abréger la période de convalescence de sa ma'adie pour ne pas perdre sa place de caissière. Elle fut prise dès lors de troubles nerveux tels que : obsessions, énervements, accés de larmes, crises fréquentes d’étouffement, essoufflement pour la plus petite marche, impossibilité de calculer. Un médecin, ancien interne, consulté, porta le diagnostic de neurasthénie.

La ménopause, survenue sur ces entrefaites, en 1893,à l’âge de 46 ans, augmenta encore ces troubles qui ne disparurent jamais.

En 1898, elle eut la diphtérie pour laquelle elle fut soignée à l’Hôtel-Dieu. Elle en sortit guérie et elle alla en convalescence au Vésinet, mais sous le coup de complications prochaines possibles, lui dit-on dans le service.

Au Vésinet elle fut prise de douleurs articulaires généralisées, sans gonflement. Alors aussi apparut un urticaire rebelle et tenace qui semble pouvoir être attribué à l’action.

du sérum antidiphtérique.

Elle revint donc à l’Hôtel-Dieu et entra dans le service de

M. Dupré.

Là, on est en présence du tableau morbide suivant :

Facies pâle et amaigri. La malade nous offre quatre sortes de troubles :

le Des troubles neurasthéniques : céphalée en casque, variable, essai d'interprétation des troubles qu’elle ressent, inaptitude au travail intellectuel, insomnie, asthénie neuro-

musculaire.

2 Tic laryngé expirateur, comme si elle voulait expulser

Delarue 10

ün corps étranger, une mucosilé, mails sans aucune raison

anatomique.

Elle avait présenté auparavant un tic de la dég'utition ou laryngo-p'aryngien, analogue au t'c laryngé.

3 Le syndrome, Mars fruste, de Basedow. En effet, la malade a un regard fixe avec tendance à lexophtalmie. De plus elle a du tremblement généralisé, de la tachycardie, le pouls petit, rapide et enfin une légère tuméfaction du corps thyroïde, variable du reste.

4 Des phobies. Ce sont desterreurs variables mais tenaces La malade a peur d’être plus malade qu’elle n’est réellement. peur de mourir, peur d’étouffer. |

Mais la phobie la plus frappante chez notre malade, celle sur laquelle nous voulons insister, c’est la phobie de la marche. En effet, quand on l’interroge sur l’état de ses membres inférieurs, elle répond qu’ils lui sont parfaitement inutiles et qu’elle ne peut s’en servir. En insistant, on obtient un essai de marche, mais la malade est prise d'angoisse, elle va tomber, ses ambes se dérobent, dit-elle. Elle part titubant un peu, élargissant sa base de sustentation, avec un peu d’ataxie, se raccrochant aux objets environnants ou esquissant des gestes de raccroc. Finalement elle fait quelques pas sans accident, puis retombe dans son fauteuil mi-angoissée mi-satisfaite, comme si elle venait de faire une chose impossible et de courir un grand danger.

Cette malade sait marcher. Dans le lit et dans son fauteuil elle exécute, avec les membres inférieurs, parfaitement et sans incoordination tous les mouvements commandés. La force musculaire est intacte sauf un peu d’asthénie, la cons-

ceince musculaire est conservée, les réflexes sont normaux

èt elle n’a pas de contractures. Son trouble de la marche n’est qu’une basophophie chez une femme qui a d’ailleurs d’autres phobies.

Elle en a du reste donné elle-même, un jour, une preuve éclatante, dans une circonstance où elle vint à oublier toutes ses craintes. Elle devait être radiographiée, Cet examen, Promis depuis quelque temps, enchantait la malade. Aussi, dès qu’on la demanda, elle se rendit toute seule et sans diffculté à la salle spéciale de l’électricien, faisant ainsila démons-

tration de l’excellence de sa motricité inférieure.

OBSERVATION XIV (personnelle)

N..., chauffeur-mécanicien, 40 ans, est entré à l'hôpital Laënnec, le 28 avril 1900, dans le service des chroniques de M. Dupré.

On ne peut rien savoir sur les antécédents héréditaires.

Lui-même est névropathe, émotif et très fier.

Il a eu un rhumatisme articulaire aigu à 22 ans et un chancre induré à 23 ans, au régiment. Il eut la roséole et des plaques muqueuses aux lèvres. On le soumit au traitement mixte, liqueur de van Swieten et iodure de potassium. Il y a également de l’éthylisme mais pas de tobagisme. Pas d’excès génitaux.

Mais il y un surmenage professionnel évident, Debout toute la journée auprès de sa machine, il était de plus exposé aux alternatives de chaud et de froid. En dernier lieu il travaillait dans les sous-sols et dans un courant d'air.

Eu 1898, il éprouve les premiers symptômes de la mala-

die pour laquelle il est à l’hôpital, le tabes. Ce fut d’abord

une diplopie persistante et qui dure encore. D'autres symptômes apparurent ensuite et, aujourd’hui, le malade est un tabétique avéré, au début de la période d’incoordination.

Sn tabes est à la fois cervical et lombaire. C’est dire que sonincoorlination porte sur les membres supérieurs et les membres inférieurs, avec prédominance sur les membres supérieurs, Du reste le malade a pareillement de l’ataxie des cordes vocales et des spasmes laryngiens. Il a de plus, notamment aux membres, une diminution marquée de la sensibilité au tact et une stéréo-agnosie presque complète.

Aux membres inférieurs la force musculaire est bonne. Rien que, par prudence, il s’aide de la vueen marchant, il sent cependant assez bien le sol, mäis la kinesthésie est très diminuée et il est manifestement ataxique.

Malgré cela, le malade marche assez bien, 11 va et vient dans la salle au milieu des objets auxquels il est habitué et sans accidents, sauf quelques dérobements assez rares du reste.

Mais s’il sort dans les couloirs et dans les jardins, s’il rencontre quelqu’un, surtout des personnes qu’il ne connaît pas, il s'arrête, les jambes raidies, angoissé, dans l’impossibilité de marcher. En ville, c’est bien pire encore. S'il s’agit de traverser une rue, la vue d’une voiture venant à sa rencontre l’effraie, l’arrête net et il ne peut traverser qu'avec l’aide d'un passant. Aussi a-t-il renoncé tout à fait à sortir, parce qu’il ne peut dominer sa peur, dont il se rend parfaitement compte. |

Nous avons évidemment affaire ici à une basophobie par

accès, sSuperposée à untabès, mais disproportionnée au tabès

el ne survenant que dans certaines inconstances données qui n’ont rien à voir avec le tabès.

Notons que ce malheareux, par le fait de ses lésions cervicales, est privé de l’usage de ce tuteur physique et moral qui rend tant de services à d’autres basophobes ou azoraphobes, à savoir la canne ou Le bâton. Un bâton, dans les mains stéréo-agnostiques et incoordonnées du malade c’est un troisième membre inférieur surajouté, venant non pas renforcer les deux autres, mais au contraire les troubler par une incoorJdination plus grande encore que la leur. Aussi le malade qui avait d’abord essayé de marcher avec un bâton, y a-t-il spontanément renoncé, ,

Autre particularité intéressante. Le malade est quelquefois obligé de se lever la nuit pour aller aux cabinets, dans la demi-obscurité de la salle. Il éprouve alors une certaine appréïension, autrefois même c'était la crainte angoissante de tomber et il lui arrivait de s’affaisser ou de s'arrêter.

Pour éviter ces accidents, il use maintenant d’un artifice. Connaissant bien le chemin et la distance à parcourir, « Je m’élance vite, dit-il, sans m’arrêter n1 penser à rien. Car si je m'arrêlais ou pensais, J'aurais peur et je perdrais l’équilibre ».

Nous avons donc, dans ce malade, une preuve évidente de l'influence de l’idée phobique sur la marche.

Par l’artifice äuquel il recourt, il rappelle ces autruches que l’empereur Commode faisait décapiter dans le cirque pendant qu’elles couraient. Privés de tête, ces animaux continuaient à courir pendant quelque temps, grâce aux centres automatiques spinaux primitivement ébranlés par la volonté

Sentant que sa pauvre tête, au lieu d’être un élément de

—"154— renforcement, est au contraire un élément perturbateur pour sa marche, notre malade, après avoir donné l’ordre du départ supprime pour un instant sa tête perturbatrice et, pendant

ce temps, les centres inférieurs peuvent automatiquement

fournir la course nécessaire,

OBSERVATION XV (Personnelle).

Le nommé Bon..., cinquante-quatre ans, comptable, entre à l'hôpital Laënnec au mois de décembre 1900, dans le service des chroniques de M. Dupré,

On n’a rien pu relever du côté du père. La mère est morte à vingt-sept ans de fièvre cérébrale (?)

Le malade à un frère de 42 ans, lequel n’a marché qu’à quatre ans et interné comme idiot dans une maison de santé

Lui-même a un passé personnel très chargé. Il eut la rougeole à huit ans. Soldat pendant sept ans en Algérie, il y contracta le paludisme et eut deux fois la blennorrhagie. On a Soigneusement recherché la syphilis, sans pouvoir la mettre en évidence. « Mais, dit-il, là-bas, en Afrique, nous avions es femmes à discrétion », et il reconnaît en avoir « largement usé et même abusé ». Le malade avoue également avoir fait pendant très longtemps des excès d’absinthe, de vin et d’alcool. En Algérie on buvait régulièrement un cinquième d’eau-de-vie le matin au lever, puis un litre d’absinthe pour quatre, avant le déjeuner, rhum ou kirsch dans le café, un autre litre d’absinthe à quatre l'après-midi, plus un litre de vin par jour.

Il fit également des excès de tabac.

En 1887, il alla à Panama comme employé dans les bureaux de la Compagnie du Canal intérocéan'que. Il séjourna surtout à Emperador, dans la Colombie, en pleineterre, à quinze lieues de la mer, sous un ciel torride. Il y contracta la fièvre jaune. Il resta trois semaines alité, puis reprit son travail, À partir de ce moment il cessa de boire de l’absinthe qu'il remplaça par lu thé au rhum et des vins d’Espagne. Après vingt mois de séjour il revint en France, fin 1888, très abattu physiquement et moralement. Il toucha intégralement son traitement d’employé, mas il avait perdu dans le krach de la Compagnie le fruit de ses économies.

C’est dans ces conditions que l’année suivante, en 1889, il ressentit les premières atteintes du tabes. La maladie débuta par de la diplopie et du strabisme interne de l'œil gauche.

La maladie évoluant, il fit différents séjours hospitaliers d’abord à hôpital Broussais, puis dans un hôpital de Genève, puis à PHôtel-Dieu. Actuellement il vient d’être placé par l'Administration de l’Assistance publique dans le service des chroniques à Laënnec, comme tabétique.

C’est en effet un tabétique avéré, au début de la période ataxique. Il marche assez bien, talonne un peu et lance très légèrement les jambes. Il dit sentir le sol bien mieux qu’au début de sa maladie La force musculaire est bien conservée.

A l’hôpital, le malade marche ainsi comme un ataxique au début, en somme sans difficulté et sans crainte. Dehors il marche également bien, s’il se trouve sur le trottoir, Mais s’il s’agit de traverser une rue, le plus souvent il ne le peut pas. « Je me trouve, par exemple, dit-il, dans une rue encom-

brée de voitures, j'hésite, je reste sur place et je ne peux

plus avancer ni reculer, Mes jambes se raidissent, se contracturent... C’est une espèce de vertige, une peur... Alors je fais signe au cocher d'arrêter ou j'ai recours à un passant, et rien qu’en tenant légèrement quelqu'un, je traverse, du moment que Je me sens un point d’appui. » — Mais qu'est-ce qui vous empêche ainsi de marcher. ? — « Eh bien, Je ne sais pas, moi, j'ai peur, j'ai l’idée que je vais tomber, que je ne vais pas pouvoir marcher, je ne peux surmonter cette

peur »,

OBSERVATION XVI (Personnelle),

Ch..., 52 aas, comptable, est entré à Laennec, dans le service des chroniques, en janvier 1901. Il s’agit d’un tabétique, comme le précédent malade au début de la période d’incoordnation. 11 est basophobe dans les mêmes conditions et il

analyse son cas avec la même netteté.

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