CHAPITRE VI
Stérilisation par l'extrait de Javel. — Nous allons d’abord décrire le procédé que nous avons employé dans le cantonnement de notre bataillon, nous indiquerons, ensuite, comment on peut utiliser ce procédé dans la générahté des cas.
Le village de H., en Woëvre, qui, en temps de paix, comptait environ 800 habitants, complètement évacué au quatrième mois de guerre, puisait son eau d’alimentation à quatre bacs qui étaient fournis par deux sources différentes: l’une, venant de la direction de G.., se partageait en irois branches; l’autre, venant de la direction de F..., s’évoulait exciusivement dans le bac dit du grand lavoir.
Nous nous empressons de signaler que nous n’avons jamais pu utiliser, pour nos expériences, la première source, elle se trouvait, malheureusement, dans la direction de deux pièces de 120 long que les Allemands voulaient absolument détruire et sur lesquelles ils lançaïent journeliement une série d’obus de tous calibres.
Il en résultait que le conduit qui drainait les eaux de cie source était percé comme une écumoire; nous avons .
été plus heureux avec la deuxième source, qui fut bien per-
HAT NES cée sur son trajet par un obus, fut réparée par les soins du sénie et qui, depuis, n’a pas cessé de fonctionner.
Comme nous avions tout le temps nécessaire pour faire : une construction solide, nous avions soigneusement améagé le lieu de captation. Un mur en briques scellé au eiment constituait le revêtement de la source jusqu’au niveau du sol, l’abouchement au conduit vecteur avait été soigneusement luté; les abords de la source, déterminés jar un périmètre de 20 mètres de rayon, avaient été interits par une barrière en fils de fer barbelés, afin que l’on ne puisse y déposer aucune espèce d’ordures. Enfin, audessus de la source même, nous fîmes construire une petite cabane en chêne, protégée contre les éclats d’obus par un revêtement en pierre, et dans laquelle nous fîmes placer ie petit appareil de Mariotte qui distribuait les gouttes d'extrait de Javel. Nous sommes arrivé à calculer le débit de la source en évaluant la quantité d’eau recueillie en une minute dans un seau Jaugé.
Pour connaître le temps qui séparait le passage d’une woutte de la source à la fontaine, c’est-à-dire pour conraîire la vitesse d'écoulement, nous y fîmes verser une solution concentrée de permanganate de potasse à 10 pour mille; en même temps, un aïde cochait l’heure exacte qu'il marquait de nouveau quand le liquide, à l’orifice de sortie, était rouge; 1l était important de connaître exacte- .ment cette dernière notion, à cause de la nécessité où l’on se trouve, pour obtenir une stérilisation parfaite, de laisser en contact, au moins pendant 40 minutes, l’eau et l’extrait de Javel. Après l’installation et le fonctionnement de l’appareil compte-gouttes, un prélèvement d’eau, fait dans lies conditions déterminées par les règles de l'hygiène et envoyé au laboratoire de toxicologie de Verdun, accusait ©
bactérie par centimètre cube, tandis qu’un prélèvement antérieur en avait accusé 2.000. Une installation identique, effectuée à E.., à G.., à M... donnèrent des résultats
absolument identiques.
Procédé pratique de javellisation permettant d'utiliser l’eau de rivière ou de citerne. — Dans un cantonnement de bois, où le régiment était obligé d’aller chercher très loin son eau de consommation, nous avions fait creuser et bâtir en briques deux cuves de deux mètres, situées sur une perpendiculaire à la rivière; la rivière communiquait à la première cuve à l’aide d’un bac à balançoire, et celle ci avec la seconde au moyen d’une pompe; enfin, la dernière distribuait l’eau au moyen d’une deuxième pompe. La première cuve était remplie au moyen du bac; on ajoutait la quantité nécessaire id’extraïit de Javel qui était laissé en contact une demi-heure, au repos pendant deux heures; enfin on décantait dans la seconde cuve, sauf deux cents litres environ qui étaient rejetés.
Nous avions isolé sous des branchages les deux cuves et ie bac et nous avions obtenu ainsi une eau très fraîche, limpide et sans aucun goût de chlore.
Pour javelliser l’eau de citerne, nous avons vu utiliser un procédé analogue à celui employé pour le permangarate de potasse et, parfois, plus simplement, ajouter la quantité nécessaire d’extrait de Javel dans un tonneau d’eau qui était livré à la consommation deux heures après
environ.
L'’extrait de Javel. — Il est certain que le procédé de. choix pour stériliser l’eau par le procédé du chlore serait d’employer le gaz lui-même; du reste, France C. Perkin
(in Presse Médicale du 9 septembre 1915, page 344) emploie, en Amérique, le chlore liquide débité en bombes; voici, à titre documentaire, le procédé qu’il emploie, procédé, il faut le reconñaître, qui n’est pas susceptible de réalisation pratique pour l’armée en campagne.
«L'équipement nécessaire, la mise en marche de ce nouveau procédé de chloration se divise en trois parties disünctes :
» 1° Un multiple auquel on rattache le nombre nécessaire de cylindres de chlore; 2° un manomètre spécial qui, branché entre les valves régulatrices et le tube de décharge, permet, par une graduation empirique, de se rendre compte, en poids, du taux de débit du gaz par l’eau à épurer. Cette tour est construite de facon à obtenir une absorption complète du chlore dans un petit volume d’eau, tout en évitant les pertes de gaz.
» C’est cette solution aqueuse de chlore qui est la meilleure façon d'utiliser et Île plus efficacement la puissance stérilisante du gaz. Le chlore arrive par un tuyau en caoutchouc épais, dans le fond de la première tour à absorption. Celle-ci, dans l'installation type réalisée à Philadelphie, à ‘’usine de Torresdale, et qui fonctionne depuis septembre 1913, est haute de huit pieds et remplie de coke pour augmenter les surfaces de contact. Elle est fermée, et le gaz non dissous, en excès, est améné par un deuxième tuyau, dans le fond d’une seconde tour où se complète l’absorption.
» Comme toutes les autres parties de l’appareïl, ces tours sont construites en caoutchouc épais. L’eau de dissolution du gaz est amenée par le haut des tours.
» L'eau chlorée s’écoule par des tuyaux horizontaux dé-
RU Ÿ Dirt bouchant à un pied au-dessus du fond de la chambre, et, de :à, elle est répartie dans la canalisation générale. »
Les travaux de France C. Perkin ont surtout porté sur le chlore, à cause de sa grande économie, jointe à son efficacité plus grande. Le chlore ne donne pas de gazéification, jouit du double avantage de ne pas donner d’odeur à l’eau à épurer et supprime l’action corrosive du chlorure de chaux. D'après lui, 0 kil. 500 de chlore actif aurait une action plus efficace que + kilogrammes d’hypochlorite de chaux, le réglage du chlore est plus parfait grâce à une valve spéciale, qui empêche l'émission trop violente de gaz, tandis que la concentration des hypochlorites est variable et varie, pour une même solution, chaque jour. Il est évident que, dans tout hypochlorite alcalin ou alcalinoterreux, c’est la proportion de chlore actif seule qui est intéressante, et si nous sommes loin d’être fixés sur la valeur exacte des hypochlorites comme agents de stérilisation de l’eau à la continue, c’est que toutes les préparations de cette nature n’ont pas un degré chlorimétrique fixe et qu’on ne connaît pas, d’une façon précise, œuelle quantité ide chlore actif elles sont susceptibles de mettre en liberté pendant leur travail d'épuration. Si nous nous reportons aux doses employées par des muuicipalités pour la stérilisation des eaux de communes, nous remarquons que les doses reconnues nécessaires ou employées pour assurer la stérilisation d’un litre d’eau à épurer sont éminemment variables.
La ville d'Avignon a fait procéder, par M. Gauthier, pharmacien-major de 1re classe, à des expériences d’efficacité sur le procédé Rouquette, et a obtenu le résultat suivant: la pompe donnait un débit de 300 mètres cubes d’eau à l’heure, il en opérait le brassage avec 45 gram-
AE 0 Era mes de chlore actif (0,12 de chlore actif par litre), Gans le parcours d’une conduite de 2.000 mètres environ, qui amenait l’eau au réservoir du rocher des Doms. L’eau mettait 30 minutes à parcourir cette distance, à environ 1 mètre à la seconde; ainsi traitée, elle était considérée comme parfaitement épurée, elle ne «présentait ni odeur, ni action perceptible de chlore et, grâce à cela, l’épidémie de typhoïde de 1912 a été arrêtée.
A Compiègne, le même dispositif d'épuration a été installé, mais les eaux étant vaseuses, on dut employer jusqu’à 0 milligr. 5 de chlore par litre, et même la dose fut élevée, l’épuration ayant été considérée comme insuffisante.
À Paris, les services compétents, à la tête desquels se trouve M. Diénert, emploient des doses plus élevées et en proportion avec les troubles de l’eau, lesquels se trouvent proportionnels aux matières organiques; l’excès de chlore est neutralisé par l’hyposulfite.
Pour contrôler la neutralisation, il se servait, comme réactifs, des poissons, et en particulier de la truite infiniment sensible à des traces de chlore. Toute eau dans laquelle les truites ne donnent aucun signe de malaise peut être livrée sans crainte à la consommation.
En ce qui concerne les indications données par le service de santé, les mêmes divergences existent; ainsi, au 17 octobre 1914, le médecin principal de la Place de Verdun écrivait: (Les procédés suivants, pour lesquels le Laboratoire » de bactériologie de Verdun vient de faire des expérien- » ces, peuvent être recommandés comme efficaces » pour la stérilisation de l’eau: il suffit de mettre 2 gout- » tes d’extrait de Javel par litre d’eau, d’agiter et de » laisser l’eau au repos pendant deux heures. Pour mas-
» quer le goût, additionner l’eau de 2 cuillerées à soupe » d’alcool. »
À la date du ler novembre, une seconde circulaire donnait les mêmes chiffres, puis à la date du 12 mai 1915, il était prescrit que & les eaux de surface et celles des régions occupées par l’armée au niveau des premières lignes devaient être considérées comme impures et qu’il était conseillé d’ajouter, pour un seau de 5 litres, 5 gouttes d’extrait de Javel ».
Qu'est-ce donc que cet extrait de Javel fourni aux trouyes et de quelle façon agit-11? C’est une solution d’hypochlorite de soude (Clo Na), obtenue par barbotage direct du chlore dans une une lessive de soude. Il se forme aussitôt de l’acide hypocloreux (Clo H) qui, en présence de la soude, forme de l’hypochlorite de soude.
Clo H + Na O H — Clo Na + H°0.
Cet hypochlorite est lui-même un composé très instable qui dégage à chaque instant du chlore, de telle sorte qu’au bout d’un certain temps, la solution d’hypochlorite se trouve très appauvrie en chlore. Or, cette propriété se irouve exagérée par suite de son contact avec des matières organiques; le chlore libéré tend à se combiner avec l’eau (H O H) que l’on trouve toujours avec les matières organiques. Il se forme de l’acide chlorhydrique (H Clo) et ur.e munolécule d’oxygène nalïssant est mise en liberté.
HOT O=NIEIOLE 0;
L'’'acide chlorhydrique se combine avec les sels de l’eau pour former des chlorures de chaux ou de soude, tandis que la molécule d'oxygène naissant se fixe sur les matières organiques pour les oxyder, pour les brûler. Mais il n’est pas jusqu’à la molécule de chlore ellle-mêmi qui, pendant
ee
son temps de gaz libre dans l’eau, n’agisse comme antisep
tique, comme caustique, pour amorcer la stérilisation.
Au point de vue pratique, pour en revenir à la stérilisa-
tion des eaux en campagne, MM. A. Gascard et G. Laroche nous donnent (in Presse Médicale, 5 août 1915, page 290) un procédé à la fois scientifique et pratique à la portée de tous les médecins de bataïllon, permettant de stériliser sans excès de chlore une eau déterminée avec un extrait de
Javel de titre chlorimétrique inconnu.
(«Dans cinq verres numérotés de 1 à 5, et contenant chacun 100 grammes d’eau à essayer, verser avec un compte-gouttes tenu verticaiment T, IT, III, IV, V gouttes d'extrait de Javel dilué aw 1/200 (X gouttes dans 100 grammes d’eau). Agiter. Attendre vingt minutes, puis ajouter dans chaque verre un petit cristal d’iodure de potassium et quelques gouttes (V à X) d’empois d’amidon. Agiter. Plusieurs des échantillons se colorent en bleu. Le numéro le plus bas de ceux-ci indique le nombre de gouttes d’extrait de Javel pur qu’il faut employer avec le même compte-gouttes pour 20 litres de l’eau à stériliser. L’eau à stériliser doit être placée dans un récipient non métallique. Après l’addition de l’extrait de Javel, on l’agitera avec un manche à balai, qui sera conservé pour cet usage, et on attendra deux heures avant de livrer l’eau à la consommation.
» L’empois d’amidon nécessaire à la réaction se prépare en versant, dans 100 gr. d’eau bouillante, 1/2 gr. de fécule de pomme de terre délayée dans un peu d’eau froide et quelques milligrammes de bi-iodure de mercure, ce dernier pour assurer la conservation du produit. On peut remplacer l’empois par la poudre d’amidon,
> mais le résultat est beaucoup moins net.