IV. — Troubles fonctionnels
1° Salivation. Fétidité de l'haleine* — La salivation est un symptôme constant dans la stomatite ulcéreuse; je ne l'ai vu manquer que quatre fois, et voici dans quelles circonstances : dans un cas, il s'agissait d'une ulcération limitée au pilier postérieur droit du voile du palais et au bord correspondant de la luette ; dans deux autres cas , il s'agissait d'une amygdalite ulcéreuse ; et enfin dans le quatrième, il y avait à la fois ulcération des gencives et des parois ; or, dans ce dernier fait, il est évident pour moi que le ptyalisme n'a fait défaut que parce que la stomatite ulcéreuse marchait de pair avec une fièvre typhoïde grave, sous l'influence de laquelle toutes les sécrétions de la muqueuse buccale étaient momentanément suspendues ; mais je crois que, dans les trois premiers cas, l'absence de la salivation a tenu tout simplement au peu d'étendue des ulcérations et de la zone inflammatoire qui les entourait. Cependant il serait possible que le siège de ces ulcérations n'eût pas été tout-à-fait sans influence : il m'a paru en effet, — on comprend que sur ce point je n'aie pu recueillir que des renseignements approximatifs — il m'a paru, dis-je , que, toutes choses égales d'ailleurs * la salivation était
beaucoup plus abondante dans les cas d'ulcération des gencives, des lèvres et des parois, que dans les cas d'ulcération de la muqueuse de l'arrièrebouche.
La muqueuse du vestibule est-elle pourvue d'un système glandulaire plus riche que celui de la muqueuse du voile du palais, des piliers et des amygdales ? c'est ce que les anatomistes n'ont pas indiqué, que je sache, d'une manière précise. Quant à la présence de l'orifice du conduit de Sténon dans le voisinage* ou même dans le champ des ulcérations pariétales , je ne pense pas qu'elle joue ici un rôle bien important; mes recherches, il est vrai, ne m'ont fourni sur ce point que des données incertaines, mais il m'a semblé qu'en définitive, dans les cas très-rares d'ailleurs où l'orifice du conduit parotidien était atteint par le travail d'ulcération, la quantité de salive n'était pas plus considérable que dans ceux où l'ulcération siégeait à distance.
Je n'ai pu apprécier exactement dans tous les cas la quantité de salive rendue dans les vingt-quatre heures, mais j'ai constaté que, dans ce laps de temps, plusieurs malades avaient rempli trois et quatre fois un crachoir dont la contenance est de deux cent cinquante grammes, tandis que d'autres l'avaient à peine rempli une fois ; et je crois qu'en général on peut évaluer à quatre cents ou cinq cents grammes la quantité de liquide salivaire rejetée chaque jour pendant la période aiguë de la stomatite ulcéreuse. Lorsqu'en effet la maladie passe
à l'état chronique, la salivation suit la marche décroissante des autres symptômes, pour reparaître aussi abondante qu'à la période d'augment dans les cas de recrudescence ; mais elle cesse définitivement aussitôt que commence le travail de réparation.
Le liquide fourni par cette hypersécrétion a toujours été beaucoup plus visqueux que la salive mixte qui, à l'état normal, lubréfie la muqueuse buccale, ce qui indique évidemment qu'il provient plutôt des glandes mucipares que des glandes salivaires proprement dites. La muqueuse linguale a toujours donné une réaction alcaline , et c'est^ peut-être là, pour le dire en passant, le seul caractère qui soit commun à la stomatite ulcéreuse et à la diphthérie.
— J'ai constaté la fétidité de l'haleine dans tous les cas de stomatite ulcéreuse aiguë ou subaiguë. Dans la forme chronique, au contraire, la fétidité peut disparaître complètement, longtemps avant que le travail de cicatrisation soit achevé ; je l'ai vue se reproduire dans un cas de recrudescence. Elle est toujours repoussante, et a certainement de l'analogie avec l'odeur que donnent à l'haleine la plupart des maladies de la muqueuse buccale, mais avec un caractère particulier qui en fait une odeur sut generis, plus forte et plus pénétrante que celle du scorbut et de la stomatite mercurielle, et facile à reconnaître lorsqu'on l'a sentie une fois. Comme la salivation , la fétidité de l'haleine
commence avec le travail d'ulcération, et devient d'autant plus forte que les ulcérations sont plus étendues et plus profondes , et que l'inflammation de la muqueuse environnante est plus prononcée; elle diminue rapidement lorsque les ulcérations se détergent ou qu'elles prennent les allures lentes de la forme chronique. Il y a cependant des cas où je l'ai vue persister pendant tout le travail de réparation, et même après cicatrisation complète : ce sont ceux dans lesquels les gencives, débarrassées des ulcérations de la stomatite, sont restées le siège d'une suppuration qui caractérise une maladie du périoste alvéolo-dentaire très-différente de la stomatite ulcéreuse.
Un fait bon à signaler, parce qu'il a sa valeur au point de vue du pronostic, c'est que les soldats ont parfaitement conscience de l'odeur infecte qu'ils exhalent ; ils en parlent tous avec une énergie d'expression qui ne peut laisser aucun doute sur la nature de leurs sensations , «et ils paraissent en être impressionnés surtout lorsqu'ils avalent leur salive.
Les miasmes infects qui se dégagent de la sanie purulente ou des détritus de membrane muqueuse sont-ils donc solubles et sapides , ou bien au contraire y a-t-il ici, comme on le voit à l'état physiologique , pour certaines substances aromatiques, confusion entre le sens du goût et celui de l'odorat? Je ne saurais le dire , mais ce qui est certain, c'est que les soldats sont extrêmement incoin-
modes par cette odeur, qui constitue évidemment un des symptômes les plus pénibles de la maladie.
2° Douleur. — Je n'ai pas à revenir ici sur la douleur que beaucoup de soldats disent avoir éprouvée, dès le début de la maladie, au niveau de l'isthme pharyngien, j'en ai indiqué précédemment (p. 83) les causes probables et la signification; mais je dois insister sur celle qui accompagne constamment la stomatite ulcéreuse à ses périodes d'augment et d'état, et qui entraîne à sa suite de graves inconvénients pour les malades.
Lorsque la stomatite se localise à la voûte palatine, aux gencives, à l'espace intermaxillaire ou à la partie postérieure de la paroi latérale , la plupart des soldats croient d'abord avoir affaire à une douleur de dents, compliquée ou non de chaleur générale de la bouche ; mais avec l'ulcération apparaissent des phénomènes nouveaux et surtout des sensations nouvelles, qui leur font mieux préciser le siège de la douleur. Or cette douleur, toujours extrêmement vive, surtout aux gencives et à la face interne des joues, devient parfois atroce à la plus légère pression; et ce mot n'a rien d'exagéré, car j'ai vu les hommes les moins suspects de pusillanimité se reculer avec effroi à l'approche du doigt : je puis citer entre autres un sergent des voltigeurs de la garde, homme d'une rare énergie, dont je ne pouvais toucher les gencives ulcérées sans que les larmes lui vinssent aux yeux.
L'angine ulcéreuse m'a paru faire seule exception à la règle ; voici du moins ce qui ressort des observations que j'ai sous les yeux. Les malades se sont tous plaints d'avoir éprouvé un grand mal de gorge, surtout dans la déglutition, tout- à-fait au début de la maladie , c'est-à dire à la période de fluxion et de tuméfaction des amygdales; mais au moment où je les voyais , c'est-à-dire à la période d'état, la douleur s'était singulièrement amendée depuis la veille pour les uns , depuis deux jours pour un autre. Je les voyais en effet avaler sans trop de gêne , et chez plusieurs j'ai pu enlever des lambeaux de muqueuse mortifiée sans provoquer des douleurs aussi vives à beaucoup près que celles qu'avait produites la même opération pratiquée sur une ulcération des parois latérales ; mais dans un cas où les piliers du voile étaient ulcérés en même temps et du même côté que l'amygdale, les mouvements de déglutition étaient restés très- douloureux.
En résumé , ces faits prouvent une fois de plus que les amygdales ne sont pas douées d'une trèsgrande sensibilité; et peut-être les douleurs ne sont-elles aussi vives dans l'angine inflammatoire que parce que la muqueuse des piliers participe toujours à la phlegmasie des amygdales.
Le caractère de la douleur varie. Quelques soldats accusent simplement un sentiment de chaleur, d'autres un sentiment de cuisson et même de brûlure ; quelques-uns , — c'est le plus petit nombre,
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— ne ressentent qu'une douleur sourde; la plupart, au contraire, se plaignent d'éprouver des douleurs lancinantes.
Une des conséquences les plus fâcheuses de la douleur dans la stomatite ulcéreuse , est une insomnie qui fatigue extrêmement les soldats, mais qu'ils supportent moins impatiemment peut-être que la privation d'aliments à laquelle les condamnent les douleurs que provoquent, la mastication chez les uns, la déglutition chez les autres, et ces deux actes à la fois chez quelques autres. Lorsqu'en effet la maladie est arrivée à la période d'état, il y a une détente générale, un sentiment de mieux être, avec lesquels coïncide le retour d'un appétit toujours très-vif et très-impérieux.
Quand la maladie passe à l'état chronique, la douleur diminue graduellement ; mais, différente en cela des deux autres symptômes que j'ai précédemment étudiés, elle persiste, — si faible soitelle, — tant que la cicatrisation n'est pas complète. J'ai observé un exemple bien frappant de ce fait dans un cas auquel j'ai déjà fait allusion plus d'une fois, et dans lequel la maladie s'est montrée rebelle à l'action du chlorate. Il est inutile dédire que, dans les cas de recrudescence, la douleur reparaît dans toute son acuité.
Voilà donc, en définitive, trois symptômes, la salivation, la fétidité de l'haleine et la douleur, qui marchent toujours de pair dans la période aiguë de la stomatite ulcéreuse , et dont la réunion même
ne peut cependant, — je le reconnais, — constituer ici un caractère spécifique, puisqu'on la trouve également dans la stomatite mercurielle et dans la stomatite aphtheuse. Toutefois, je dois dire que je n'ai jamais vu, ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux variétés de stomatite, la salivation, la fétidité et la douleur atteindre le même degré de développement que dans la stomatite ulcéreuse ; enfin il est à peine nécessaire de faire remarquer que dans la diphthérie, quand ces trois symptômes ne manquent pas tous à la fois, on les trouve bien rarement réunis, la fétidité de l'haleine, — bien différente d'ailleurs de celle qu'on observe dans la stomatite ulcéreuse, — étant pour ainsi dire le seul des trois que l'on y constate communément.
3° Température de la muqueuse buccale — Pendant les six premiers mois de mon séjour à l'hôpital du Roule, j'ai étudié sur la généralité des hommes de mon service les modifications que les maladies déterminent dans la température du corps, et c'est dans le cours de ces recherches que j'ai recueilli les faits relatifs à la stomatite ulcéreuse (1).
(1 ) Je n'ai tenu compte ici que des observations thermométriques que j'ai faites moi-même. En effet, j'ai trouvé dans quelques-unes des notes qui m'ont été remises par des élèves du service, trop tard d'ailleurs pour que je pusse contrôler les faits, j'ai trouvé, dis-je,de tels écarts entre la température de l'aisselle et celle de la bouche, et des chiffres si différents de ceux que j'avais obtenus dans des cas analogues, que je me suis abstenu d'employer ces documents, dont la parfaite exactitude ne m'est pas démontrée.
J'ai suivi le procédé qui, entre les mains de M. Roger, a donné des résultats si remarquables et si complets, et voici ce que j'ai constaté : dans la moitié des cas (dix fois sur vingt), la température de la cavité buccale, — le thermomètre étant toujours placé entre la joue et la gencive du côté malade, — a été plus élevée que celle de l'aisselle; trois fois seulement cette différence a été d'un degré ; dans les sept autres faits, elle a varié entre 2 et 8 dixièmes. Déjà , dans un cas de stomatite pseudo-membraneuse ou ulcéro-membraneuse, maladie qui, selon moi,- ne diffère pas de la stomatite ulcéreuse des soldats, M. Roger (t) avait trouvé la température de la bouche supérieure de cinq dixièmes à celle du creux axillaire.
Dans la seconde moitié des cas, le thermomètre a donné une température égale pour l'aisselle et pour la cavité buccale.
Or, il résulte des faits consignés dans la première partie du travail de M. Roger (2), qu'à l'état physiologique, chez les enfants et chez les vieillards, la température de la bouche est inférieure à celle de l'aisselle (3), ce qui tient sans doute, ainsi que l'a fait remarquer cet habile et savant observateur,
(1) Arch. génér. de méd., 1844, t. LXVI, p. 149.
(2) id. id. 1844, t. LXV, p. 301-302.
(3) M. Béclard (Traité de physiologie, p. 336) donne sur ce point des chiffres qui ne sont pas d'accord avec ceux de M. Roger; mais il omet d'indiquer dans quelles circonstances ont été recueillis les faits d'où il a tiré sa moyenne. On peut donc ici faire des réserves.
au refroidissement du thermomètre par le passage de l'air inspiré.
Du reste, voulant me rendre compte par moimême et d'une manière précise de la valeur absolue des chiffres que j'avais obtenus dans la stomatite ulcéreuse, j'ai profité de mon séjour à l'hôpital de FOurcine pour rechercher, sur une série de femmes jeunes et bien portantes (1), quelle différence existe, à l'état normal, entre la température de la bouche et celle de l'aisselle. M. Siredey, élève interne du service, dont je me plais à reconnaître ici le zèle éclairé, a bien voulu me seconder dans ces recherches, qui ont donné les résultats suivants : Chez 29 femmes de 16 à 30 ans, observées toutes de 2 à 4 heures, pendantle mois d'octobre (1856), dans une salle dont la température a varié entre 10 et 14 degrés, deux thermomètres ont été placés simultanément, l'un dans la cavité buccale, l'autre dans le creux axillaire. Or, vingt-six fois la température de la bouche a été inférieure à celle de l'aisselle d'un degré en moyenne, la différence en faveur de cette dernière région ayant varié entre 5 dixièmes et 1 degré 5 dixièmes. Deux fois seulement la température de la muqueuse buccale a été égale à celle
(1) Il eût été sans doute beaucoup plus naturel de faire cette étude comparative sur des soldats bien portants; mais lorsque j'ai commencé à mettre en œuvre les matériaux que j'avais recueillis au Boule, j'avais depuis deux mois quitté cet hôpital. Toutefois, je crois qu'en choisissant pour sujet de mes recherches comparatives des femmes à peu près du même âge que les soldats, je me suis placé dans des conditions aussi satisfaisantes que possible.
de l'aisselle; or, chez l'une des deux femmes, il y avait une gingivite simple survenue à la suite de l'avulsion d'une dent, et chez l'autre il y avait des plaques muqueuses de la langue (1) et une vive rougeur de l'isthme. Enfin, dans un seul cas, le thermomètre s'est élevé plus haut dans la bouche que sous l'aisselle, mais la femme avait une angine tonsillaire simple avec herpès labialis.
L'ensemble de ces faits démontre donc, d'une part, qu'à l'état physiologique la température de la cavité buccale est inférieure à celle du creux axillaire, et, d'autre part , que plusieurs états inflammatoires, ou simplement fluxionnaires de la muqueuse buccale ont pour effet de faire monter le thermomètre au niveau et même au-dessus de la température de l'aisselle ; ces deux derniers résultats ont été bien évidents dans la stomatite ulcéreuse des soldats, et j'aurai plus tard l'occasion d'en apprécier la valeur.
Le chiffre le plus élevé que j'aie constaté dans la cavité buccale a été + 39 degrés ; dans deux cas la température de l'aisselle s'est élevée au même point, tandis que dans deux autres elle était restée à 38 et 38,2. Le chiffre le plus bas a été 37,5, c'est-àdire un chiffre supérieur à la température moyenne du creux axillaire ; mais il est bon d'ajouter cepen-
(1) Les plaques muqueuses n'avaient pas été constatées à l'examen général de cette malade, et c'est l'élévation insolite du thermomètre qui fit examiner de plus près la cavité buccale et reconnaître l'altération secondaire de la muqueuse.
dant que dans le fait dont il s'agit la température de l'aisselle était également de 37,5.
C'est entre ces deux chiffres extrêmes (37,5 et 39) qu'a oscillé la température de la bouche, soit que la température de l'aisselle se maintînt dans les conditions normales , soit qu'elle s'élevât en subissant des variations qui, je*dois le dire, n'ont pas toujours été en rapport avec celles du pouls. J'ai vu, en effet, le thermomètre atteindre + 39 degrés dans la bouche et dans l'aisselle, le pouls restant à 72, et ne pas dépasser, au contraire, 38 degrés dans le premier point et 38,5 dans le second, chez un soldat dont le pouls donnait 4 1 6 pulsations.
Mais ce sont là des faits exceptionnels, car il ressort nettement des autres observations que j'ai sous les yeux, que l'élévation de température dans la bouche et dans l'aisselle est généralement proportionnée à l'étendue des altérations de la muqueuse, et surtout à l'intensité de la réaction fébrile .
Je termine ici l'étude des symptômes proprement dits de la stomatite, ulcéreuse des soldats, et j'aborde l'examen de phénomènes généraux et de troubles fonctionnels qui l'accompagnent parfois, mais sans présenter d'ailleurs rien de spécial.
4° Circulation. État des forces. — J'ai dit, en décrivant la période prodromique, que dans quelques cas elle était marquée par un mouvement fébrile plus ou moins prononcé, qui, cessant, en général,
au moment où l'ulcération se produit, reparaissait plus tard , lorsque l'inflammation de la muqueuse avait atteint son maximum d'acuité : or, je n'ai guère pu constater que les dernières traces de la fièvre prodromiqtie dans quelques-uns des cas trèsrares où les soldats étaient \enus à l'hôpital dès le début de la stomatite, mais j'ai eu plus souvent l'occasion d'observer la réaction fébrile dans la période aiguë, et je dois dire que si, dans l'immense majorité des cas, elle a été assez faible pour que le pouls ait varié entre 70 et 80 pulsations, parfois cependant elle est devenue très- vive , mais sans que le pouls ait en général dépassé 100; une seule fois j'ai trouvé 116 pulsations, mais on voit que ce chiffre a été tout à fait exceptionnel.
Les observations thermométriques que j'ai données plus haut me dispensent de revenir ici sur les différences de température que peut présenter l'aisselle dans le cours de la stomatite ulcéreuse; je me bornerai à dire que dans le tiers des cas (sept) où ces recherches ont été faites, le thermomètre, pendant la période aiguë, n'a pas dépassé 37,5 degrés, et que jamais il ne s'est élevé au-dessus de 39.
Lorsqu'elles étaient exemptes de toute espèce de complication , les stomatites ulcéreuses les plus étendues n'ont jamais donné lieu à aucun trouble fonctionnel des centres nerveux autre qu'une céphalalgie, tantôt générale, et tantôt localisée à la région susorbitaire , mais elles onttoujours exercé la plus
fâcheuse influence sur l'état des forces. C'est une chose bien remarquable, en effet, que l'état de prostration dans' lequel restent plongés quelques malades pendant toute la durée de la période inflammatoire : leur abattement est tel, leur physionomie porte l'empreinte d'un découragement si profond, qu'au premier abord on les croirait sous le coup d'une maladie grave ; je citerai en particulier un soldat du 41e régiment de ligne, que j'ai considéré un moment comme étant au début d'une fièvre typhoïde, et qui n'avait autre chose cependant qu'une stomatite ulcéreuse.
Lorsque je le vis pour la première fois (4 septembre 1855), il était dans le décubitus dorsal, son regard était fixe, étonné ; la peau était chaude, le pouls à 92; il se plaignait d'éprouver un malaise depuis une quinzaine de jours, et, depuis huit jours seulement, une violente céphalalgie frontale, en même temps que des douleurs dans le côté droit de la bouche ; il accusait un sentiment de faiblesse extrême, la langue était recouverte d'un enduit épais à la base et présentait un piqueté rouge à la pointe; la salivation était peu abondante, mais l'haleine très-fétide; il y avait anorexie complète et quelques nausées ; aussi, bien que j'eusse constaté l'existence d'ulcérations caractéristiques à la gencive , à l'espace intermaxillaire droit et à la paroi latérale correspondante, et que j'eusse observé déjà plusieurs cas analogues, bien qu'enfin les signes caractéristiques de la fièvre typhoïde fissent
défaut, exprimai-je la crainte que, derrière cette stomatite, il n'y eût véritablement cette fois une maladie plus grave, encore mal dessinée, tant me paraissait grande la disproportion entre la nature et l'étendue des lésions que je constatais, et l'état dans lequel je trouvais le malade. Je prescrivis un émétocathartique pour la matinée et une potion avec le chlorate de potasse pour l'après-midi. Dès le lendemain une modification radicale s'était opérée aussi bien dans l'état général que dans l'état local; le 7 au matin , tous les phénomèn es généraux avaient disparu, il ne restait de la stom atite qu'une ulcération linéaire de la gencive, le malade demandait sa sortie ; le 1 0 il quitta l'hôpital complètement guéri.
11 est bien certain que les cas dans lesquels j'ai observé un aussi grand abattement, sont les plus rares; mais ce qui ne Test pas moins, c'est que dans tous les cas de stomatite aiguë un peu étendu e, j'ai constaté une prostration des forces peu en rapport avec la gravité des altérations locales, et telle qu'on l'observe d'ordinaire dans les maladies de nature septique.
Cet état d'affaissement est-il dû à l'action directe du miasme toxique qui engendre la maladie, ou bien est-il seulement une conséquence de la douleur, de la diète prolongée, de la salivation et aussi de l'absorption d'une partie des matières sanieuses? C'est là une question sur laquelle je ne saurais me prononcer d'une manière absolue ; mais
je ferai remarquer que si ces deux ordres de causes n'agissent pas simultanément, il y a plus de probabilités en faveur du second, par la raison que la prostration ne se montre guère que pendant la période inflammatoire , c'est-à-dire au moment où la douleur est le plus vive, la salivation et la sécrétion purulente le plus abondantes, et la diète le plus rigoureuse.
Quant à l'expression du visage, elle est très-variable. J'ai trouvé chez quelques soldats une véritable hébétude ; chez d'autres, la physionomie exprimait un sentiment de tristesse et de découragement; mais chez le plus grand nombre elle n'était que chagrine, plutôt sans doute par suite de la continuité que par suite de l'acuité de la douleur. »
5° Voies digestives. — Les fonctions digestives , ainsi que j'ai eu l'occasion de l'indiquer dans plusieurs endroits de ce travail, subissent des troubles qui varient avec les différentes phases de la maladie. A la période prodromique correspond presque toujours une anorexie plus ou moins prononcée , avec goût amer ou pâteux et état saburral de la langue ; puis l'appétit semble un instant se réveiller, mais il disparaît pendant la période inflammatoire et fait place à un sentiment de répugnance pour les aliments. Cette répulsion est due en grande partie à ce que la salive, ou plutôt les matières putrides qu'elle tient en suspension, communiquent aux aliments
leur repoussante fétidité. Dès que les phénomènes inflammatoires ont perdu de leur intensité, l'appétit devient rapidement très-vif et se maintient ainsi jusqu'à la guérison.
La soif est en général modérée, mais elle devient très-vive au contraire dans les cas qui s'accompagnent d'une réaction fébrile bien prononcée.
La langue, qui baigne constamment dans un mélange de salive et de mucus purulent, m'a paru un peu plus volumineuse qu'à l'état normal; on trouve souvent ses bords dentelés par la pression des arcades dentaires, et cette tuméfaction est peut-être due autant à l'imbibition de la muqueuse qu'à sa congestion, Il est rare, en effet, qu'elle ait une coloration rouge , si ce n'est à la pointe cependant , où l'on trouve souvent des papilles saillantes et injectées; le plus ordinairement elle est blanche et chargée à la base d'un enduit limoneux.
Quelques malades ont accusé des nauséespendant la période prodromique; mais c'est surtout à l'époque où la sanie purulente est le plus abondante, qu'ils se plaignent d'éprouver ces nausées attribuées par eux, avec raison je crois, à la fétidité des liquides dont leur bouche est remplie et dont ils avalent nécessairement une certaine quantité. Je n'ai vu que deux fois ces nausées suivies de vomissements.
Ainsi que quelques-uns des auteurs qui, avant moi, se sont occupés de la stomatite ulcéreuse des soldats, j'ai vu la diarrhée survenir assez fréquem-
ment dans le cours de la maladie; mais comme à la même époque le choléra régnait dans mes salles, je suis plus disposé à voir dans cette diarrhée un effet de la constitution médicale du moment , qu'à la considérer, avec MM. Payen et Cafford par exemple, comme un résultat de l'action irritante des matières sanieuses de la bouche , dont une partie est effectivement introduite dans l'intestin. Il est juste d'ajouter cependant que ces diarrhées ont été pour la plupart sans gravité, et qu'enfin parmi les soldats affectés de stomatite, trois seulement ont été atteints, l'un de choléra, les deux autres de cholérine grave.
6° Examen des urines. — Pendant la dernière période de l'épidémie cholérique, j'ai examiné chaque matin les urines de la plupart des malades du service, dans le but de rechercher quelle part devait revenir à la maladie et quelle part à la constitution médicale, dans la production de la couleur bleue dont M. le docteur Gubler avait récemment annoncé l'apparition dans les urines des cholériques, traitées par un volume égal d'acide azotique ou d'acide hydrochlorique.
C'est ainsi que j'ai été conduit à examiner les urines de vingt-trois soldats atteints de stomatite ulcéreuse, et voici quels ont été les résultats de cet examen : Dans treize cas, l'addition de l'acide azotique a donné à l'urine une belle couleur rouge, que je ne puis comparer qu'à celle du mâcon vieux; dans quatre cas, je n'ai obtenu qu'une nuance rosée;
mais dans cette dernière série de faits j'avais eu affaire à des urines pâles, tandis que dans la première j'avais eu affaire à des urines ambrées ; or, on sait qu'en général la coloration rouge produite par l'acide azotique, —coloration qui d'ailleurs se retrouve dans plusieurs étals morbides très-différents les uns des autres , et même dans l'état de santé, — est d'autant plus prononcée que les urines sont elles-mêmes plus foncées. Dans deux cas cependant, les urines, d'une nuance citrine très- franche, n'ont subi aucun changement de couleur par l'addition de l'acide azotique.
Enfin, dans un cas où les urines étaient légèrement ambrées, j'ai obtenu une teinte violacée, liede-vin, analogue à celle qu'on produit quelquefois dans les urines des cholériques à l'aide de l'acide azotique, sans que l'intestin cependant fût le siège d'aucun phénomène morbide. Mais je n'insiste pas davantage sur ces réactions, dont la cause et la signification générale ne sont pas encore bien connues, et dont il m'a été impossible de déterminer la valeur dans la stomatite ulcéreuse ; seulement, pour compléter ce qui est relatif à l'examen des urines, je dirai que chez deux des trois soldats que l'épidémie cholérique a atteints dans le cours de la stomatite ulcéreuse, l'acide azotique a donné aux urines une admirable couleur bleue (1).
(\) Les urines du premier malade, atteint successivement de stomatite ulcéreuse et de cholérine, n'ont pas été examinées.
Je n'ai trouvé qu'une seule fois de l'albumine ; mais comme il s'agissait dans ce cas d'un homme entré à l'hôpital au plus fort d'une épidémie de scarlatine, avec une fièvre ardente et un gonflement considérable des amygdales, j'ai cru devoir rapporter la présence de l'albumine dans les urines de ce soldat, à une scarlatine sans éruption plutôt qu'à la stomatite ulcéreuse pariétale dont il était atteint en même temps.
Les urines ont constamment rougi le papier de tournesol.
Je n'ai jamais observé aucun trouble fonctionnel du côté des voies respiratoires. Quant hVélat de la peau, il n'a rien présenté de particulier ; mais en passant je signalerai ce fait, — sur lequel j'aurai occasion de revenir plus tard, — à savoir qu'aucun des hommes chez lesquels j'ai observé la stomatite ulcéreuse n'a présenté simultanément la moindre trace d'une éruption quelconque.