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CHAPITRE IV

Complications; maladies coïncidentes. — Marche, durée. — Terminaison.

1° Complications ; maladies coïncidentes.

Une maladie étant donnée , on ne doit, ce me semble, considérer comme constituant vis-à-vis d'elle une véritable complication, qu'un état morbide distinct qui, ayant précédé ou suivi son apparition , exerce sur sa marche une influence fâcheuse, soit en aggravant ses symptômes, soit en prolongeant sa durée. Or, les seules maladies qu'à ce dernier titre je puisse regarder comme ayant joué à Fégard de la stomatite ulcéreuse le rôle de complication, sont d'une part la carie des dents et la pyorrhée alvéolo-dentaire, et d'autre part la dyssenterie, la fièvre typhoïde, et le choléra (1).

J'ai encore vu la stomatite ulcéreuse marcher de pair avec le scorbut, le purpura simplex, la varioloïde et l'ictère ; mais comme l'évolution de chacune de ces maladies s'est faite parallèlement à celle de la stomatite sans la modifier en rien, je ne

(t) Aucune de ces maladies, si graves par elles-mêmes pour la plupart, n'a pu altérer le caractère de simplicité et de bénignité de la stomatite ulcéreuse : aussi peut-on dire qu'elles ne constituent pas, à proprement parler, des complications dans le sens classique du mot; mais en définitive leur action sur la stomatite, bien qu'elle se soit réduite à en prolonger la durée, a été trop évidente pour que je pusse les confondre avec les maladies simplement coïncidentes.

puis voir en elles que des maladies coïncidentes, sans intérêt pour l'histoire de l'affection qui fait le sujet de ce travail, et par conséquent je me borne à les indiquer ici, pour revenir à l'étude des complications.

Dans trois cas de gingivite ulcéreuse rebelle, je n'ai pu véritablement attribuer la persistance de l'ulcération qu'à la présence de dents cariées à surface très-irrégulière. En effet, tandis que tout le reste des parties atteintes s'était rapidement cicatrisé, l'ulcération, au pourtour de la dent malade, et seulement dans ce point, s'était maintenue dans un statu quo que l'avulsion de la dent a fait cesser immédiatement dans deux cas : dans l'espace de quarante-huit heures, tout était cicatrisé. Dans un troisième cas, le malade est sorti ayant encore une ulcération linéaire de la gencive au niveau de la dent cariée; je ne l'ai pas revu.

Quant à l'influence de la pyorrhée alvéolo-dentaire, ou plutôt de l'inflammation chronique des gencives qui lui donne naissance, sur la durée de la stomatite ulcéreuse, elle ressort moins nettement des faits que celle de la carie dentaire ; et cependant je ne crois pas qu'on pût rapporter à aucune autre cause qu'à cette inflammation chronique la résistance exceptionnelle que, dans quelques cas, la gingivite ulcéreuse a opposée à l'action du chlorate de potasse, alors que chez le même malade des ulcérations pariétales, palatines ou tonsillaires s'étaient cicatrisées dans un laps de temps très-court.

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Du reste, un fait bien certain pour moi, c'est que chez les soldats la gingivite ulcéreuse se guérit en général plus lentement que la stomatite pariétale ou tonsillaire, et peut-être cela tient-il précisément à ce que la pyorrhée alvéolo-dentaire est très-commune dans l'armée.

La dyssenterie, la fièvre typhoïde et le choléra ont eu pour effet commun tantôt d'arrêter, tantôt d'amoindrir immédiatement les sécrétions salivaire et purulente de la stomatite ulcéreuse : cela est facile à concevoir; mais ce qui l'est moins peutêtre, c'est que pendant toute la durée de ces maladies intercurrentes, les ulcérations n'aient changé de dimension ni en surface ni en profondeur. Elles étaient blafardes ou grises, et ne laissaient suinter qu'un peu de sérosité louche ou roussâtre; mais dès que les malades sont entrés dans la période de convalescence, la salivation, la sanie purulente ont reparu, et le travail d'ulcération, comme assoupi momentanément, eût peut-être repris ses allures ordinaires, si le chlorate de potasse n'en avait fait promptement justice. Dans deux cas de choléra, la fétidité de l'haleine a complètement disparu, et les malades n'ont accusé aucune douleur même à la pression ; dans le cas de dyssenterie et dans celui de fièvre typhoïde, la douleur est restée très-vive et l'haleine a conservé une fétidité repoussante.

Le seul cas dans lequel j'ai persisté à donner le chlorate après l'invasion de la maladie incidente, est celui où il s'agissait d'une fièvre typhoïde ; or,

ce sel est resté impuissant tant que l'organisme a été aux prises avec le miasme typhique, mais plus tard son efficacité a été aussi complète et aussi rapide que d'ordinaire.

2° Marche, Durée.

Le tableau d'ensemble que j'ai tracé avant d'aborder l'étude analytique des symptômes, et les détails dans lesquels je suis entré sur la marche de chacun d'eux en particulier, me dispensent de revenir ici sur la succession des différentes phases de la maladie envisagée d'une manière générale ; mais il me reste à indiquer quelques particularités que la description qui précède n'a peut-être pas suffisamment mises en relief, et qui méritent cependant d'être signalées : ainsi , par exemple, la tendance remarquable de la stomatite ulcéreuse à la chronicité. En effet, après avoir atteint assez rapidement, et avec tout l'appareil des maladies aiguës, son maximum d'intensité, elle reste station naire, et alors, si on l'abandonne à elle-même, parfois même en dépit des traitements les plus rationnels, elle suit la marche lente des affections chroniques, et peut en cet état persister trois et quatre mois. Seulement il est rare, et cela constitue encore une des particularités de la maladie, il est rare que pendant la durée de cet état chronique on ne la voie pas, au moins une fois, reprendre tout-à-coup , et le plus souvent sans cause appréciable, les allures de la forme aiguë. Il

y aurait donc, sous ce double rapport, quelque analogie entre la stomatite ulcéreuse et certaines maladies de peau, qui au début offrent aussi les caractères propres aux maladies aiguës, et qui plus tard affectent constamment la forme chronique en présentant à plusieurs reprises des recrudescences. Mais un caractère qui manque dans les dartres, et qui au contraire est constant dans la stomatite ulcéreuse, c'est la tendance à se circonscrire dans des limites étroites autour du point où se sont montrées les premières altérations locales, comme si le principe morbide qui engendre la stomatite, bien différent en cela de la plupart des virus, s'épuisait à produire la lésion et à retarder le travail de réparation, sans pouvoir porter plus loin son action, mais en conservant toutefois ses propriétés contagieuses.

Quant à la durée de la maladie, il est assez difficile de la préciser d'une manière rigoureuse, parce qu'elle varie suivant que les ulcérations ont pour siège les gencives, les parois latérales ou les amygdales, et encore suivant qu'on les abandonne à elles-mêmes ou qu'on leur oppose tel ou tel mode de traitement. Les auteurs qui se sont occupés avant moi de la stomatite ulcéreuse des soldats ont gardé le silence ou ont été peu explicites sur cette question; mais je dois avouer qu'à mon tour, malgré le nombre considérable de faits que j'ai recueillis, je ne suis pas en mesure de fournir sur ce point des données plus précises ; cependant,

telles qu'elles sont, ces données suffiront, je crois, pour mettre hors de doute, dune part la longue durée de la stomatite ulcéreuse abandonnée à ellemême, et d'autre part l'efficacité absolue du mode de traitement dont j'ai cherché à propager l'emploi, en même temps que sa supériorité sur les autres médications usitées en pareil cas.

MM. Payen et Gourdon ont vu des stomatites ulcéreuses durer trois mois ; le docteur Cafford se borne à dire que la stomatite des soldats est une maladie très-longue à guérir; M. le docteur Brée parle d'un soldat qui était atteint de stomatite depuis plus de trois mois, et faisant partie d'une série de sept malades dont les gencives étaient ulcérées depuis quarante-huitjours, en moyenne, lorsqu'ils sont entrés en traitement. Le docteur Léonard, sans parler de la durée antérieure de la maladie, dit avoir vu des stomatites résister plus d'un mois à l'emploi des topiques. Enfin M. le docteur Louis JBergeron « croit pouvoir conclure (des faits qu'il a observés) que le plus souvent le cours entier de la maladie a été de quinze jours à un mois et quelquefois deux (1). » Quant à moi, j'ai eu dans mes

(1) L'incertitude n'est pas moindre sur la durée de la stomatite ulcéreuse des enfants.

« La durée de la stomatite couenneuse (ulcéro-membraneuse ulcéreuse) est extrêmement variable: lorsqu'elle n'est pas traitéed'une manière convenable, elle peut durer de un à plusieurs mois. » — Guersant et Blache, Dict. en 30 vol., t. XXVIII, p. 582.

«... C'est à cet état (ulcération), dans lequel la nature est impuissante à amener la guérisonpar elle-même, que la maladie offre une

salles un malade dont la stomatite remontait à trois mois ; chez quatre autres elle remontait à deux mois; un soldat est entré dans le service se disant atteintdepuis cinquante jours ; chezquinze malades la durée antérieure de la stomatite, au moment de leur arrivée au Roule, avait été déjà de trente à quarante jours, et chez vingt autres de quinze à trente jours (1) ; quatre soldats étaient atteints de puis dix jours; chez tous les autres (trente et un) (2) la maladie était de date plus récente.

Ces faits ne prouvent-ils pas de la manière la plus évidente que la stomatite ulcéreuse des soldats est en général une maladie de longue durée ? Mais ne témoignent-ils pas en même temps, sinon de l'impuissance, au moins de la lenteur d'action des différentes médications qui lui avaient été opposées, puisque dans tous les cas (un seul excepté) où le début de la maladie remontait à plus de quinze jours, un traitement avait été institué? Quan t

marche encore lente : elle est souvent stationnaire pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois. » —Barrier, Traité pratique des maladies de l'enfance, 1. 1, p. 641 .

« Lorsque la maladie est aiguë , la durée varie de i à 2 ou même 3 septénaires... Lorsqu'elle est chronique, tous les symptômes persistent et restent stationnaires pendant un ou deux mois. » — Hardy etûéhier,t. II, p. 151 .

(1) A moins d'admettre, contre toute vraisemblance, que dans ces quarante et un cas les divers traitements mis en usage ont eu pour effet constant de prolonger la durée de la stomatite, on peut, par ces chiffres, avoir une idée delà marche lente qu'affecte en général cette maladie lorsqu'elle est abandonnée à elle-même.

(2) Dans dix-neuf observations , la durée antérieure n'a pas été notée.

à dégager maintenant de l'ensemble de ces faits un chiffre qui représente la durée moyenne de la stomatite ulcéreuse abandonnée à elle-même, cela me paraît complètement impossible.

Parmi les circonstances qui peuvent influer sur la durée de la maladie, j'ai cité le siège des lésions de la muqueuse buccale: il ressort en effet de mes observations, que les ulcérations qui, en général, cèdent le moins vite à l'action du chlorate de potasse, sont celles des gencives, et particulièrement celles qui se développent autour des dernières molaires. Cependant je dois dire que le cas qui, de tous, s'est montré le plus rebelle à l'action du chlorate est précisément un cas de stomatite pariétale; mais c'est là, en définitive, un fait tout exceptionnel et qui ne change rien à la règle générale admise par moi, et déjà posée par d'autres observateurs, à savoir que la durée de la gingivite ulcéreuse est plus longue que celle de la stomatite pariétale. L'analyse des cas dans lesquels la maladie existait depuis longtemps, lorsque le chlorate a été administré, confirme encore cette règle ; toutefois, je dois reconnaître que dans cette série de stomatites chroniques et rebelles, le nombre des ulcérations gingivales ne dépasse pas de beaucoup celui des ulcérations pariétales.

De toutes les ulcérations, celles qui, au con traire, ont cédé le plus rapidement, sont, j'ai déjà eu l'occasion de le dire, les ulcérations amygdaliennes ; mais peut-être cette guérison rapide est-

elle uniquement due à ce que, dans tous les cas d'angine ulcéreuse, la maladie était de date récente.

3° Terminaison.

J'ai à peine besoin de le dire , parce que cela ressort nettement de la description qui précède, la terminaison constante de la stomatite ulcéreuse est la guérison, guérison plus ou moins rapide, suivant la médication employée, mais guérison assurée dans tous les cas, parce qu'elle peut toujours avoir lieu spontanément et sans l'intervention d'aucun traitement, dans un laps de temps plus ou moins long, Que, sous l'influence d'une constitution médicale particulière, la stomatite ulcéreuse se complique de diphthérie, ou que, par suite d'une détérioration profonde de l'organisme due à quelque maladie concomitante, elle se transforme en une véritable stomatite gangreneuse, et la mort pourra survenir sans doute, mais uniquement par le fait de ces redoutables complications, et non par le fait de la stomatite ulcéreuse elle-même (1).

La stomatite peut laisser après elle des traces de son passage ; mais, à l'exception de l'engorgement ganglionnaire qui constitue pendant un temps plus

(1) Je suis disposé à croire que cette complication de diphthérie est survenue chez quelques-uns des soldats de la légion de la Vendée observés par M. Bretonneau.

ou moins long, une prédisposition aux adénites sous-maxillaires ou cervicales, elles sont en général de si peu d'importance, qu'elles méritent à peine d'être mentionnées. Tantôt, en effet, c'est une induration mamelonnée de la muqueuse buccale, qui peu à peu disparaît complètement; tantôt c'est une cicatrice qui ne gêne en aucune manière les mouvements des parois latérales de la cavité buccale. On a bien accusé la gingivite ulcéreuse de détruire quelquefois le tissu gingival, et de laisser ainsi les dents déchaussées ; mais cela doit être un cas fort rare, car je n'en ai vu, pour ma part, qu'un seul exemple, et je suis convaincu d'ailleurs que la gingivite ne pourrait plus avoir cette fâcheuse conséquence si l'emploi du chlorate de potasse se généralisait assez dans les régiments pour que dès le début on fût en mesure d'enrayer le travail d'ulcération. Je reviendrai du reste sur ce point, à propos du traitement.

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