CHAPITRE VI
Pathologie comparée.
Dans la pensée que la pathologie comparée me fournirait peut-être quelque donnée nouvelle sur les causes et sur les divers modes de transmission de la stomatite ulcéreuse, j'avais fait des recherches dans les livres spéciaux; mais ces recherches n'ayant eu qu'un résultat négatif, et leur insuccès pouvant tenir à ce qu'elles avaient été mal dirigées, je me suis adressé à un médecin vétérinaire, dans les lumières et l'expérience duquel je pouvais avoir toute confiance, à M. Leblanc père, qui, avec une obligeance parfaite, m'a donné verbalement les renseignements suivants: On observe assez fréquemment chez le chat et chez le chien une maladie de la muqueuse buccale qui n'a pas encore été l'objet d'un travail complet, et qui est caractérisée par des ulcérations allongées, à fond grisâtre, à bords peu saillants, saignant au moindre frottement, ayant pour siège le plus ordinaire le bord des lèvres et des gencives, s'accompagnant d'engorgement ganglionnaire, de salivation, et d'une fétidité de l'haleine telle, qu'on ne peut garder les animaux dans les appartements ; maladie contagieuse en outre, et présentant par conséquent plus d'une analogie avec la stomatite ulcéreuse des soldats et des enfants, mais en différant par un caractère de gravité que
210 DE LA STOiMATITL
celle-ci n'offre jamais : il parait, en effet, que le chancre de la bouche, c'est l'expression par laquelle les médecins vétérinaires désigneraient la maladie, est généralement considéré comme incurable, qu'il se complique ou non de gangrène. Les causes de cette affection seraient d'ailleurs encore mal connues, mais on aurait remarqué cependant qu'elle se développe de préférence chez les chiens ou les chats soumis à un régime trop animalisé, confinés dans des chambres et privés d'exercice.
En me donnant ces détails, M. Leblanc m'offrit de me faire voir le premier cas qui se présenterait ; et. en effet, six mois plus tard, il eut l'obligeance de nie prévenir qu'on lui avait amené un chat atteint du mal dont il m'avait donné une description sommaire. Or, nous constatâmes ensemble chez cet animal, que l'on disait être devenu triste et avoir perdu l'appétit depuis environ trois semaines, mais dont la lèvre était malade depuis deux mois ; nous constatâmes, dis-je, l'existence de deux ulcérations allongées à la lèvre supérieure, au niveau du bord libre : l'ulcération du côté droit avait trois centimètres de long, celle de gauche deux seulement ; elles n'avaient l'une et l'autre que trois à quatre millimètres de hauteur ; elles étaient en partie recouvertes par une croûte mince, d'apparence cornée ; dans les points dénudés, le fond de l'ulcération était d'un gris pâle se rapprochant beaucoup de la couleur de la muqueuse environnante ; il n'y avait pas d'engorgement ganglionnaire, pas de salivation, ce qui
DliS SOLDATS. 217
s'explique par le siège de l'ulcération en dehors de la cavité buccale ; l'haleine avait une odeur fade mais non fétide ; la muqueuse buccale était saine mais excessivement pâle; l'animal était très-vif, et ce ne fut qu'à grand' peine que M. Leblanc put le maintenir pendant notre examen. — Etait-ce là une ulcération simple du genre de celles que j'avais observées chez les soldats et les enfants? Etait-ce au contraire un cancer épithélial ? Je penchais vers cette dernière hypothèse; M. Leblanc l'adoptait avec moins de réserve que moi ; aussi fût-ce sans espoir d'obtenir aucun résultat que je fis donner à ce chat un gramme de chlorate de potasse chaque jour dans sa pâtée. Le traitement avait été commencé le 9 novembre 1856 , et le 22 il n'y avait aucune modification dans l'aspect des ulcérations ; il est vrai que le chat, ayant fort peu mangé, n'avait pas pris, à beaucoup près, la quantité de chlorate prescrite. L'expérience était incomplète, je voulus la poursuivre, mais en m'arrangeant cette fois pour qu'elle fût concluante. Le chat buvait le lait avec plaisir ; je recommandai donc au garçon d'infirmerie de M. Leblanc de faire fondre chaque jour 2,0 du sel que je lui avais remis, dans le lait du malade. A partir du 23 novembre, la prescription fut exécutée exactement, et, à la grande surprise de M. Leblanc aussi bien qu'à la mienne, on put reconnaître dans l'état des ulcérations un changement trèsnotable. Le 10 décembre, l'ulcération du côté droit avait presque complètement disparu ; on ne trou»
vait plus sur la muqueuse qu'une petite érosion linéaire à fond rose; l'ulcération de gauche s'était considérablement rétrécie ; le chat avait repris son appétit ordinaire. **- Le 24, toute trace de la maladie avait complètement disparu , et l'animal put être rendu à ses maîtres, qui l'avaient considéré comme perdu.
Je laisse aux médecins vétérinaires le soin de commenter à leur point de vue ce fait, qui me semble intéressant à plus d'un titre. Quant à moi, je ne puis véritablement, pour ce qui concerne la maladie dont je m'occupe, tirer de ce fait unique aucune conclusion. D'une part, en effet, l'identité d'action du chlorate dans la stomatite ulcéreuse spécifique de l'homme et la stomatite ulcéreuse du chat, ne permet pas de conclure à l'identité de nature des deux maladies ; et d'autre part, la nature des altérations locales et les phénomènes concomitants ne sont rien moins que favorables à cette assimilation.
Le 27 janvier 1857, M, Leblanc fils me pria de voir à son infirmerie un chat qu'il considérait comme étant atteint du même mal que le chat qui fait l'objet de l'observation précédente. Je trouvai un animal maigre, triste, malade depuis quinze jours, disait-on, ayant perdu l'appétit, et présentant une tuméfaction considérable de la lèvre inférieure, surtout au centre, où l'on voyait un bourrelet faisant saillie en avant de la lèvre à la façon d'une visière : ce bourrelet était pâle, ainsi que toute la muqueuse buccale. Comme dans le fait précédent , sa
surface était lisse, sèche, d'apparence cornée, et bordée à son pourtour par une série de petits points jaunes analogues à ceux que l'on voit sur la noix de galle du chêne; enfin, toute la lèvre élait indurée, surtout à la base du bourrelet. Dans ce cas, la nature de la maladie me parut moins douteuse : c'était probablement d'un cancer épithélial qu'il s'agissait selon moi, et M. Charles Leblanc était de cet avis ; mais ce qui n'était pas moins certain pour lui, c'est que ce fait ne différait jen rien du précédent. L'administration du chlorate de potasse nous aurait sans doute aidés à juger la question, mais malheureusement l'animal fut retiré par ses maîtres avant que nous eussions pu commencer le traitement.
Quoi qu'il en soit , si pour les médecins vétérinaires les deux faits que je viens de rapporter sont de même nature, je crois pouvoir affirmer qu'il n'y a aucune espèce d'assimilation possible entre le chancre du chat et la stomatite ulcéreuse de l'homme (i). Mais, en définitive, on ne peut se prononcer sur une question de ce genre avec un aussi petit nom bre de faits; aussi, en écrivant ces quelques lignes sous le titre de Pathologie comparée, ai-je
(1) Une inoculation pratiquée par M. Charles Leblanc avec du pus sanieux pris chez un soldat (18 juin 1856) atteint de stomatite ulcéreuse, n'a donné aucun résultat; il est vrai que le pus, pris le matin à huit heures (sur un malade de la première division au Roule), n'a été inoculé que le lendemain dans la matinée; la température était très-élevée, et il est très-possible que le pus se soii décomposé : c'est une expérience à refaire.
eu plutôt pour but de soulever que de résoudre les questions suivantes : 1° Observe-t-on chez les animaux, et en particulier dans les races féline et canine, une maladie analogue à la stomatite ulcéreuse spécifique de l'homme ? 2° Cette dernière maladie est-elle inoculable aux animaux? 3° Le chancre du chat et du chien, à quelque espèce pathologique qu'il appartienne, cède-t-il au chlorate de potasse?