CHAPITRE PREMIER
Définition. — Synonymie. — Fréquence. — Documents sur les armées étrangères.— Origine probable de la maladie.— Bibliographie.
La stomatite ulcéreuse des soldats est une maladie spécifique, contagieuse, et caractérisée anatomiquement par des ulcérations de forme et d'étendue variables, qui peuvent se développer sur tous les points delà muqueuse buccale, mais qui ont pour siège de prédilection les gencives et la face interne des joues, et qu'accompagnent toujours une salivation abondante, une fétidité extrême de l'haleine, et un engorgement plus ou moins prononcé des ganglions sous-maxillaires.
Cette maladie, que je désigne simplement par le nom de stomatite ulcéreuse, ne diffère pas, selon moi, de celle qui a été observée particulièrement chez les enfants, et décrite par quelques auteurs comme une affection gangreneuse , sous les noms de stomacace, gangrène scorbutique des gencives, érosion gangreneuse des joues, stomatite gangreneuse ; que d'autres ont considérée comme étant de
nature diphthéritique ; à laquelle d'autres encore ont donné le nom de stomatite alcéro-membraneuse, rappelant ainsi, par un mot composé, les deux caractères qui sont à leurs yeux pathognomoniques; que d'autres enfin ont décrite comme une sorte de scorbut local, sous le nom de scorbut de la bouche. Et si, me trouvant d'accord en cela avec MM. Barrier et H. Larrey, j'adopte la dénomination de stomatite ulcéreuse à l'exclusion de toutes les autres, ce n'est pas seulement parce que l'ulcération est en effet la lésion constante , caractéristique de la maladie , mais aussi parce que cette maladie n'est positivement, j'espère le démontrer plus loin , ni une affection gangreneuse , ni une diphthérie , ni un scorbut.
Quant à la fégarite, maladie rare et peu connue en France, et sur laquelle je n'ai trouvé d'ailleurs que des documents très-incomplets, elle me parait présenter une très-grande analogie avec la stomatite ulcéreuse ; peut-être même n'en diffère-t-elle que par un caractère de gravité dû à des influences climatériques et que n'offre jamais la stomatite ulcéreuse de nos contrées.
La stomatite ulcéreuse, si commune par moments dans les hôpitaux d'enfants, et toujours si rare dans nos hôpitaux d'adultes, est extrêmement fréquente et véritablement endémique dans notre armée de terre : tous les médecins militaires auprès desquels j'ai pu me renseigner ont été unanimes sur ce point ; et si cette assertion avait eu besoin
d'être confirmée, j'aurais trouvé la preuve de son exactitude, à la fois dans les travaux qui ont été déjà publiés sur le même sujet (1), et dans les rapports semestriels que j'ai été autorisé à consulter.
Dans la flotte, au contraire, la maladie est à peu près inconnue, et ce n'est pas là un des faits les moins singuliers de son histoire.
Les documents que je dois à l'obligeance de mes honorables confrères des armées étrangères m'ont révélé un fait encore ignoré peut-être, car je ne l'ai vu signalé nulle part, à savoir que la stomatite ulcéreuse n'a jamais été observée, ni à l'état endémique, ni à l'état épidémique, dans les armées Autrichienne, Danoise, Egyptienne, Espagnole. Hollandaise, Prussienne, Napolitaine, Sarde, Saxonne, Suédoise (2) , Tunisienne, et Wurtembergeoise. Je n'ai de notes écrites ni sur l'Angle-
(1) « La stomatite offre quelquefois le caractère épidémique, mais elle est essentiellement endémique chez les soldats. » — Caffort, Ârch. générales de méd., t. XXVIII, p. 69.
« Il entre journellement dans les hôpitaux militaires un grand nombre d'hommes atteints de maladies de la bouche désignées par les noms d'affection scorbutique des gencives , de gingivite , de stomacace. » — Brée, Recueil de Mémoires de méd. et de chirurgie milit., t. XXXV.
« Surpris du grand nombre de stomatites qui reviennent chaque année à l'époque de la chaleur, j'ai voulu connaître, etc. » — Malapert, Recueil de Mém. de méd. et de chir. milit., t. XLV.
« La stomatite, rare chez les adultes en général, est fréquente chez les soldats. » — L. Bergeron, Thèse inaugurale, Paris, 1851 .
(2) Je n'ai reçu directement aucun document sur les armées Suédoise et Norvégienne , mais je tiens de M. le professeur Bendz (de Copenhague), qui a pris la peine de s'en informer auprès de ses collègues de l'armée Suédoise, que la stomatite ulcéreuse y est complètement inconnue.
terre, ni sur la Russie, mais je tiens de médecins militaires attachés aux armées de ces deux pays, que la stomatite ulcéreuse y est également inconnue, bien qu'elle soit très-commune, au moins en Angleterre, dans les ateliers et les écoles d'enfants.
Dans l'armée Portugaise, au contraire, la maladie a été, jusque dans ces derniers temps , presqu'aussi fréquente que dans la nôtre, et elle y a pris plus d'une fois le caractère épidémique. Enfin, les soldats belges, sans y être à beaucoup près aussi sujets que les nôtres, n'en sont pas cependant complètement exempts (1). Je n'ai encore reçu aucun renseignement sur les armées de Turquie et de Bavière (2).
A quelle époque remonte la première apparition de cette maladie dans notre armée? C'est ce que mes recherches ne me permettent pas de dire d'une manière précise; j'en ai vainement cherché la trace dans le journal de médecine militaire du siècle
(1) Archives belges de médecine militaire , mai et juin 1857.
(2) Pour éviter toute confusion sur la nature de la maladie, non seulement j'ai pris soin d'indiquer en tête du questionnaire que j'ai adressé aux médecins étrangers, la synonymie dunom que j'ai adopté, mais de plus j'ai joint à ce questionnaire une note publiée par moi en 4855 et dans laquelle se trouvent consignées \% observations qui résument complètement les caractères de la stomatite ulcéreuse. De ce côté donc, je m'étais, autant que possible, mis en garde contre la cause d'erreur que je pouvais le plus redouter. Or, le nom et les caractères de la maladie étant bien précisés , on comprend que j'aie accepté avec la plus entière confiance les renseignements qui m'étaient fournis par des hommes tels que ceux dont je me suis plu à citer les noms par un sentiment de gratitude et aussi dans la pensée qu'ils seraient une garantie de l'exactitude des faits qui seront consignés dans ce travail au sujet des armées étrangères.
dernier, et Desgenettes, qui en a parlé le premier, je crois, est peut-être aussi le premier qui l'ait observée. Le silence des auteurs spéciaux qui l'ont précédé, et l'incertitude qui paraît avoir existé un instant sur la nature de la maladie, lorsque, au printemps de 1793, elle se montra sous forme épidémique dans l'armée d'Italie, autorisent cette supposition, qui par conséquent ferait coïncider l'apparition de cette endémo-épidémie dans nos armées avec l'immense levée d'hommes qui fut faite à cette époque, et dont le premier résultat fut d'augmenter, dans une proportion considérable, l'effectif de chaque régiment, et de multiplier ainsi dans les garnisons ou dans les camps les chances d'encombrement (1). Mais ce n'est là qu'une présomption, qui, je le reconnais, appelle de nouvelles recherches.
Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est que, à des intervalles plus ou moins longs, et sous l'influence de causes qui ne sont pas toutes également
(1) Les rédacteurs du Recueil de mémoires de médecine et de chirurgie militaires, dans une note qui précède un travail de MM. Payen et Gourdon sur la stomatite ulcéreuse des soldats, rappellent les observations de Desgenettes, et font en même temps allusion à un passage de Van Swieten (Comment, de Boerhaave), ainsi qu'à des travaux insérés par Berthe, Capdeville et Ghopart dans les Mémoires de l'Académie de chirurgie (t. V),sur une maladie de la bouche qui, selon eux, ne différerait en rien de celle observée par Desgenettes et plus tard par Larrey , puis enfin par MM. Payen et Gourdon. Mais j'ai lu avec la plus grande attention les passages indiqués, et il m'a été impossible d'y voir autre chose qu'une description de la gangrène de la bouche, c'est-à-dire d'une maladie trèsdistincte de la stomatite ulcéreuse.
faciles à déterminer, on voit la maladie devenir épidémique et envahir tantôt une garnison ou une armée entière, tantôt une partie seulement des corps qui les composent. D'après ce qui m'a été rapporté par plusieurs médecins majors, j'ai lieu de croire que ces épidémies sont très-fréquentes (1); mais soit qu'elles aient passé inaperçues, soit que plus probablement, en raison du peu de gravité de la maladie , les faits n'aient pas paru mériter d'être publiés, toujours est-il que les annales de la médecine militaire ne renferment qu'un très -petit nombre de relations d'épidémies de stomatite ulcéreuse ; elles sont d'ailleurs moins riches encore pour ce qui concerne l'histoire générale de la maladie.
En effet, après l'épidémie que Desgenettes a fait connaître d'une manière très-sommaire (2), et celle qui, l'année suivante (1794), fut observée par Larrey (3) sur les troupes de l'armée des Alpes, la maladie n'est plus signalée qu'en 1807, après la bataille d'Eylau t et cette fois encore c'est Larrey (4) qui en fait menlion. En 1810, le docteur Montgarni observa dans plusieurs régiments de notre armée d'occupation en Espagne, une maladie de la muqueuse buccale, qu'il considéra comme particulière
(1) M. le docteur Lacronique a observé trois épidémies de stomatite ulcéreuse dans le 67e de ligne en 1842, 1843 et 1844; une en 1848 àBriançon, et deux autres à Perpignan (1 852-1853). Note manuscrite.
(2) Notes pour servir à l'histoire médicale de l'armée d'Italie, citées par Ozanam , Malad. épidém., t. IV.
(3) Mémoires de chirurgie militaire, t. I, p. 86.
(4) Mémoires de chirurgie militaire, t. I, p. 86.
au pays, mais qui, d'après la description qu'en a donnée Ozanam (1), me paraît n'être autre chose que notre stomatite ulcéreuse, rendue un peu plus grave peut-être par l'influence du climat. Mais s'il me reste encore quelque doute sur la nature véritable de la maladie observée par Montgarni, je n'en conserve aucun sur celle de l'épidémie que la légion de la Vendée apporta de Bourbon -Vendée à Tours en 1818, et que je n'hésite pas à séparer complètement des affections diphthéritiques et à considérer comme une simple épidémie de stomatite ulcéreuse, avec complication de véritable diphthérie dans quelques cas, sous l'influence de la constitution médicale régnante.
De 1818 à 1829, il n'est fait mention d'aucune épidémie nouvelle dans l'armée; mais, dans le cours de cette dernière année, des épidémies de stomatite ulcéreuse sont signalées à la fois à Paris et dans la plupart des garnisons du midi de la France ; deux d'entre elles seulement ont été décrites, l'une par le docteur Caffort (2), chirurgien de l'hôpital de Narbonne, l'autre par MM. Payen et Gourdon (3), attachés à l'hôpital militaire de Toulon.
En 1835,1e docteur Léonard, médecin-major (4), a publié quelques détails fort intéressants sur une
(1) Ozanam, Maladies épidémiques, t. IV, p. 287.
(2) Archives générales de médecine, t. XXVIII, p. 56.
(3) Recueil de Mémoires de médecine, de chirurgie et de pharmacie militaires, t. XXVIII.
(4) Recueil de Mém. de méd. et de chir. militaires, t. XXXVIII, p. 296.
épidémie observée l'année précédente dans le 55e régiment de ligne; enfin, en 1838, M. le docteur Malapert (1), dans un article sur les stomatites occasionnées par l'encombrement, a fait allusion à une épidémie dont avait été atteint, en 1833, un bataillon d'infanterie en garnison à Garcassonne. Et maintenant, si j'ajoute à cette série de documents le travail de M. le docteur Brée (2) et la thèse de mon homonyme M. le docteur Louis Bergeron (3), aujourd'hui médecin de l'hôpital de Corte (Corse), j'aurai indiqué tous les travaux à l'aide desquels j'ai pu contrôler le résultat de mes propres observations.
(0 Recueil de Mémoires de médecine et de chirurgie militaires, t. XLV,p. 280.
.(8) Recueil, etc., t. XXXV, p. 169.
(3) Thèse inaugurale. Paris, 1851.