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CHAPITRE IL

Etiologie.

L'étiologie de la stomatite ulcéreuse des soldats présente encore des points obscurs , que des recherches ultérieures éclairciront sans doute , mais sur lesquels je ne crois pas qu'il soit possible aujourd'hui de se prononcer d'une manière absolue. Quoi qu'il en soit, une analyse attentive des conditions dans lesquelles se développe la maladie m'a conduit à admettre, d'une part, comme un fait sinon démontré au moins très-vraisemblable, qu'elle est due à l'action d'un miasme produit par l'atmosphère viciée qui résulte de l'agglomération des soldats dans des locaux non ventilés , et d'autre part, comme un fait incontestable, qu'elle engendre à son tour un principe toxique , transmissible par diverses voies des individus malades aux individus sains. D'où il suit, que l'encombrement comme cause productrice, et la contagion comme cause de propagation, dominent et résument en quelque sorte, à mes yeux, l'étiologie de la stomatite ulcéreuse. Mais en dehors de ces deux causes principales, il est certains états météorologiques qui semblent favoriser la production du miasme et sa propagation, qui par conséquent doivent favoriser

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aussi le développement des épidémies , et dont l'étude devra naturellement suivre celle de l'encombrement et de la contagion. Puis, je passerai en revue plusieurs groupes d'influences physiologiques, hygiéniques et pathologiques qui, selon moi, ne jouent d'autre rôle, dans cette circonstance, que celui de causes prédisposantes, mais dont quelquesunes ont été considérées par d'autres auteurs comme produisant directement la maladie, et qui, à ce titre seul, méritaient d'être examinées avec soin. Enfin j'indiquerai en terminant un dernier ordre de causes dont l'action, le plus souvent inaperçue, me parait s'être montrée bien évidente dans quelques cas : je veux parler de certaines causes occasionnelles.

article premier. — Cause productrice et causes de propagation.

A. Encombrement.— le n'ai pas à prouver ici qu'il y a encombrement dans les casernes, dans les baraques de campement et dans les corps -degarde ; sur ce point , les travaux de MM. Michel Lévy et Boudin, et le mémoire précédemment cité de M. Malapert, ne peuvent laisser aucun doute (1);

(1) Michel Lévy, Traité d'hygiène.

Boudin, Annales d'hygiène publique et de médecine légale, t. XXXIX, p. 374 et suiv.

Malapert (loc. cit.).

Voir aussi dans les Annales, t. X , le mémoire de Benoiston de Châteauneuf sur la mortalité dans l'infanterie française ; t. XLI, le mémoire de Papillon , chirurgien en chef de l'hôpital de Belfort, sur

j'engage d'ailleurs ceux qui eii conserveraient , à entrer le matin dans une chambrée, avant le départ des hommes : ils comprendront de suite quelle funeste influence doit exercer sur la santé des troupes cette atmosphère infecte que les soldats respirent pendant huit ou dix heures de suite en été, et pendant quatorze heures en hiver, sans autre renouvellement d'air que celui qui résulte des allées et venues, toujours très-rares pendant la nuit. L'encombrement n'est donc pas contestable, et les médecins militaires lui font une part très-large dansl'étiologie de la plupart des maladies endémiques et épidémiques des armées : qu'il s'agisse du scorbut, du typhus , de la dyssenterie , de la fièvre typhoïde , de la stomatite ulcéreuse ou de l'ophthalmie granuleuse, toujours l'encombrement figure en tête des causes productrices ou des causes de propagation de la maladie.

Mais si, au point de vue de la propagation, on peut sans peine se rendre compte de l'influence de l'agglomération des soldats, on s'explique plus difficilement qu'elle puisse, à elle seule, engendrer les miasmes apparemment très-dissemblables auxquels sont dues des affections si distinctes par leur expression symptoinatique. Cependant, lorsqu'on étudie attentivement les faits, on reconnaît d'abord que ces différentes maladies peuvent se diviser assez exactement en deux groupes, dont l'un comprend les épila ventilation appliquée à l'hygiène militaire ; t. XXXIX , article de M.Desjohert sur l'hygiène de l'armée.

démies qui ne sévissent guère que sur les armées en campagne, le scorbut, le typhus et la dyssenterie (1), et dont l'autre comprend les endémo-épidémies des armées sédentaires , la fièvre typhoïde , la stomatite ulcéreuse, l'ophthalmie granuleuse, qui semblent disparaître complètement dans les conditions hygiéniques de la guerre active (2). Puis, on reconnaît en outre qu'à chacun de ces groupes correspondent des conditions d'encombrement très-différentes les unes des autres; enfin, on peut encore constater dans les conditions d'encombrement qui donnent naissance aux maladies du premier groupe, l'inter-

(1) Certainement, on a plus d'une fois observé en temps de paix des épidémies de dyssenterie dans les garnisons; mais dans ces cas elles étaient presque toujours dues à des influences générales se faisant sentir également sur les troupes et sur la population civile. Il est bien entendu d'ailleurs qu'en parlant des épidémies de dyssenterie qui sévissent sur les armées en campagne, je n'ai pas voulu faire allusion à celles qui régnent d'une manière presque constante dans notre armée d'Afrique et qui sont uniquement dues à une influence climatérique.

(%) a. «... Ces maladies (la dyssenterie, le typhus, le scorbut) naissent aux armées, dans les garnisons encombrées, dans les camps et dans les villes assiégées; elles remplacent dans ces circonstances les formes morbides qui se montrent en temps de paix dans les conditions ordinaires de la vie militaire. » — Tholozan, Recherches sur les maladies de l'armée d'Orient pendant l'hiver de 1854-55. Gaz. médic, 4856, p. 612.

b. La stomatite ulcéreuse ne figure pas dans le tableau des maladies qu'a traitées le docteur d'Haspel sous les murs de Sébastopol; d'un autre côté, les épidémies observées par Desgenettes et Larrey semblent être en contradiction avec la division que j'ai admise plus haut; mais la contradiction n'est qu'apparente, par cette raison qu'après la prise de Saourgio, comme après la bataille d'Eylau, les troupes restèrent plusieurs mois campées dans des conditions trèsanalogues à celles des armées sédentaires, au moins quant à l'agglomération.

vention d'éléments assez distincts pour expliquer la diversité de ces maladies (1).

Mais quels sont, au contraire, les éléments qui s'ajoutent à l'encombrement pour produire, tantôt la stomatite ulcéreuse , tantôt l'ophthalmie granuleuse ou la fièvre typhoïde ? c'est ce que l'on ignore, c'est du moins ce que je n'ai pu reconnaître et ce que personne, d'ailleurs, n'a, que je sache, indiqué jusqu'ici. Mais je dois le dire d'ailleurs, c'est moins par des preuves directes que par exclusion que j'ai été amené à reconnaître dans l'encombrement la cause première de la stomatite ulcéreuse ; ces preuves sont en effet peu nombreuses , mais elles me paraissent propres cependant, sinon à résoudre définitivement la question, du moins à dissiper en partie l'obscurité qui l'entoure.

Le docteur Léonard rapporte (2) qu'au mois d'août 1834, un bataillon du 55e de ligne ayant reçu l'ordre de quitter Bone pour rentrer en France,

(1) Ainsi, on sait que, lorsqu'à l'agglomération dans les camps ou dans les villes assiégées , s'ajoute l'action du froid et de l'humidité et celle d'une alimentation trop uniforme, c'est le scorbut qui se développe. Qu'à l'encombrement vienne se joindre, surtout pendant les chaleurs, l'usage d'aliments avariés, et la dyssenterie apparaîtra; qu'enfin les hommes soient entassés au milieu d'une atmosphère viciée à la fois par les émanations d'un grand nombre de malades ou de blessés, ou par les exhalaisons infectes qui se dégagent, malgré toutes les précautions prises en pareil cas, des cadavres, des détritus de toute nature qui s'accumulent autour d'une armée de siège ou dans une ville assiégée , et bientôt Le typhus commencera à exercer ses ravages.

(2) Recueil de Mémoires de méd. et de chir. milit., t. XXXVIII, (1835), p. 296.

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des bâtiments marchands furent nolisés pour effectuer le transport; un bâtiment napolitain, entre autres, reçut 125 hommes, mais, par suite du mauvais temps, il resta dix-huit jours en mer, et pendant tout ce temps les soldats furent contraints de rester enfermés dans le navire, l'état de la mer ne leur permettant pas de demeurer sur le pont : or , les résultats de cet encombrement furent une épidémie de fièvre typhoïde à laquelle trente passagers (25 p. 100) succombèrent, et une épidémie de stomatite ulcéreuse dont furent atteints presque tous ceux que l'affection typhique avait épargnés. Je n'insiste pas encore ici sur cette singulière coïn -cidence , déjà signalée par moi (p. 9) , de deux maladies qui, bien que très-différentes sous tous les rapports, se développent simultanément sous l'influence d'une même cause , parce que j'aurai l'occasion de revenir plus tard sur ce sujet , et je me borne à constater dans le fait qui précède l'influence évidente de l'encombrement sur la production de la stomatite ulcéreuse.

Parmi les médecins militaires qui ont écrit sur la stomatite ulcéreuse des soldats, M. Malapert est le seul, je crois, qui lui ait expressément assigné l'encombrement pour cause, et, dans un travail (1) où se trouvent exposés d'ailleurs les éléments divers qui, par leur réunion, forment le méphitisme

(I) Recueil deMém. de méd.. de chir. et de pbarm. militaires, t. LXV.

des casernes et des corps de garde, il cite à l'appui de son opinion le fait d'un bataillon d'infanterie dont le service lui avait été confié, et qui présenta un grand nombre de stomatites ulcéreuses, trèsfréquentes surtout chez les soldats qui habitaient une chambrée très-étroite (1).

Ces deux faits me paraissent significatifs; mais il en est d'autres qui, pour ne fournir que des preuves indirectes, n'en contribuent pas moins à éclairer la question.

Ainsi, tandis que l'on observe d'une manière à peu près constante des cas plus ou moins nombreux de stomatite ulcéreuse dans la plupart des régiments delà métropole, casernes dans des bâtiments en général fort mal appropriés à leur destination actuelle, mais tous également dépourvus de moyens d'aération, on ne trouve la maladie, au contraire, ni en Algérie (2), où les soldats, quand ils ne sont

(1) La caserne de la me Verte, à Paris, a été signalée dans un des rapports semestriels que j'ai analysés, comme étant mal aérée et présentant d'ailleurs un ensemble de conditions hygiéniques peu satisfaisantes. Or, il est digne de remarque que le régiment qui, en 1855, a été le plus atteint par l'épidémie de stomatite ulcéreuse, était précisément le 90% dont une partie occupait la caserne de la rue Vert e.

(2) Des médecins militaires, ayant séjourné plusieurs années en Afrique , affirment n'y avoir observé que des cas isolés et fort rares de stomatite ulcéreuse; cependant M. Bertherani en aurait vu un assez bon nombre chez les soldats du train revenant d'expédition ; mais ce fait tout exceptionnel, et qui a probablement sa raison d'être dans l'agglomération accidentelle d'hommes à peine remis des fatigues d'une campagne, n'infirme en rien le fait généralement reconnu de la rareté des stountites ulcéreuses dans, les garnisons de l'Algérie.

pas en marche, habitent des casernes beaucoup plus vastes que celles de France, ni à Rome, où nos troupes sont logées dans d'immenses couvents dont la division cellulaire doit encore ajouter à la salubrité du casernement (1).

Un dernier fait qui, à mes yeux, a une grande valeur, c'est que la stomatite ulcéreuse est à peu près inconnue dans le bataillon des sapeurs- pompiers, corps essentiellement sédentaire et dont le service est au moins aussi pénible que celui des autres troupes de la garnison de Paris, mais qui, par suite de circonstances particulières, se trouve placé précisément, au point de vue du casernement, dans des ■ conditions d'hygiène bien préférables à celles que trouve le reste de l'armée dans l'immense majorité des garnisons ; et cela, non pas parce que le règlement accorde aux hommes de ce bataillon, pour leurs chambrées, un volume d'air plus considérable qu'aux autres soldats, mais tout simplement parce que les nécessités du service retiennent nuit et jour hors de la caserne la moitié de l'effectif.

En me faisant connaître ces détails, M. le docteur Burgkly, médecin-major des sapeurs-pompiers, a encore signalé à mon attention l'excessive rareté de la fièvre typhoïde dans son bataillon.

(1) Il résulte des renseignements qu'a bien voulu m'adresser M. le docteur May er, médecin en chef du corps d'occupation à Rome, que, dans l'espace de sept ans, il n'y a pas eu dans la garnison française un seul cas de stomatite ulcéreuse .

MM. Valle et Mendez, dans les notes extrêmement intéressantes qu'ils ont eu l'obligeance de m'adresser, sur la stomatite ulcéreuse des soldats portugais, indiquent aussi l'encombrement comme une des principales causes de la maladie. Enfin, il n'est pas inutile de rappeler que la stomatite ulcéreuse des enfants, identique selon moi à celle des soldats, se développe tantôt dans des loges ou dans des chambres d'ouvriers, tantôt dans des salles d'asile ou des écoles communales, c'est-àdire dans des lieux où l'agglomération et l'absence de ventilation régulière engendrent un méphitisme analogue à celui des casernes et des corps-degarde.

Si je ne me suis pas mépris sur la signification de ces faits, ils justifient, ce me semble, l'opinion que j'ai émise touchant la cause probable de la stomatite ulcéreuse des soldats ; cependant, je suis le premier à reconnaître qu'ils ne présentent pas ce caractère d'évidence qui entraîne la conviction, et il est certain qu'ils auraient beaucoup plus de valeur si je pouvais y joindre la preuve que l'encombrement n'existe dans aucune des armées étrangères qui sont exemptes de la stomatite endémo-épidémique. Malheureusement, sur ce point, ou les documents me font défaut, ou ils sont peu favorables, je dois le dire, à la thèse que je soutiens.

Ainsi, pour ce qui concerne l'Angleterre, la question d'encombrement dans les casernes paraît

aujourd'hui définitivement jugée (I), et elle est au moins discutable pour les autres pays. Toutefois, les notes manuscrites que j'ai sous les yeux m'autorisent à penser qu'en Belgique et en Danemark, si les moyens de ventilation usités dans les casernes ne valent guère mieux que les nôtres, on les emploie du moins avec plus de régularité ; enfin, il est certain qu'en Prusse le cubage d'air réglementaire est supérieur à celui de la plupart de nos anciennes casernes.

B. Contagion. Inoculation. — A l'exception du docteur Caffort, tous les auteurs qui, jusqu'à ce jour, se sont occupés de la stomatite ulcéreuse des soldats, l'ont considérée comme contagieuse ; mais ils ont omis de fournir des preuves à l'appui de leur opinion. Le docteur Léonard seul a relaté un fait qui me paraît démontrer d'une manière peremptoire que la maladie est en effet contagieuse. Ce médecin rapporte que le détachement du 3e bataillon du 55e de ligne, qui, pendant la traversée de Bone à Marseille, avait été en grande partie atteint de stomatite ulcéreuse, s' étant trouvé en rapport, à son arrivée à Aix, avec les deux premiers bataillons du régiment, composés de nouvelles recrues et jusque-là complètement exempts delà ma-

(1) Le rapport de la commission d'enquête chargée de rechercher les causes de la mortalité excessive de l'armée anglaise, constate que les deux tiers des décès sont dus à la consomption et à d'autres maladies, par suite de l'encombrement dans les casernes de la capitale.

iadie, on vit bientôt la stomatite envahir toutes les compagnies. Après sa réorganisation , le 55e fut encore divisé et réparti sur trois points différents, à Aix, à Antibes et à Toulon, et dans ces trois garnisons la maladie régna depuis le mois d'août 1 834 jusqu'au mois d'avril 1835.

Je crois, du reste, qu'aujourd'hui tous les médecins militaires sont d'accord sur la question de transmission ; il est constant, du moins, que beaucoup de médecins-majors font manger à part les soldats atteints de stomatite ulcéreuse, et c'est surtout dans le but de faire disparaître la cause de propagation qu'il considère comme la plus active, que M, H. Larrey a demandé la suppression générale de la gamelle et du bidon communs.

Mais, si l'on s'entend sur le fait de la transmissibilité, on ne s'entend plus sur le mode de transmission. Ainsi , tandis que le docteur Léonard pense qu'elle ne peut avoir lieu que par contact, M. Malapert estime qu'elle se fait uniquement par infection miasmatique ; enfin, M. L. Bergeron croit la transmission possible par les deux voies, mais surtout par le contact immédiat de la bouche avec les ustensiles dont se sont servis les hommes atteints. Quant à moi , si j'admets également en principe que la stomatite ulcéreuse est transmissible à la fois par contact et par infection miasmatique, je suis convaincu qu'en fait la transmission a lieu bien plus souvent par ce dernier mode que par le premier.

En effet, si je consulte mes observations, je constate que, sur 75 malades interrogés dans ce sens, un seul a dit se rappeler que, quelques jours avant le début de la stomatite, il s'était servi du gobelet d'un camarade atteint de la même maladie ; or, si les souvenirs des autres soldats ont été exacts, et j'ai tout lieu de les croire tels (1), il faut reconnaître qu'il y a dans cette énorme disproportion un argument puissant en faveur de la transmission par infection miasmatique. Je crois donc, pour ma part, que la stomatite ulcéreuse est une maladie infectieuse, mais je crois aussi qu'elle est transmissible par contact immédiat-, et si j'admets ce dernier mode de transmission, ce n'est pas seulement parce qu'il a été admis par MM. Léonard, Bergeron et Larrey, mais aussi parce qu'il a été mis hors de doute par M. Taupin (2) pour la stomatite ulcéreuse des enfants, que je ne sépare pas de celle des soldats.

Quoi qu'il en soit, étonné qu'on n'eût pas encore cherché à élucider la question de contagion par voie d'expérimentation directe, j'ai tenté de combler cette lacune, et c'est naturellement sur moi que j'ai fait la première expérience.

Ayant donc fait choix d'un soldat de 21 ans, au

(1) Les soldats croient pour la plupart à la contagion de la stomatite ulcéreuse; aussi évitent-ils avec le plus grand soin de se servir des ustensiles de ceux qui en sont atteints.

(2) Journal des connaissances médico-chirurgicales, t. VI, 1838-

service depuis six mois, robuste, habituellement bien portant, n'accusant aucun antécédent syphilitique, et ne portant en effet aucune trace d'accidents primitifs, ayant les dents saines, mais atteint depuis huit jours d'une stomatite caractérisée par une ulcération du bord libre des gencives supérieure et inférieure et par une ulcération de la paroi latérale (droite), recouverte d'un pus sanieux sous lequel on voyait ressortir çà et là les bords détachés d'un lambeau membraniforme, j'ai trempé la pointe d'une lancette neuve dans la sanie purulente de cette dernière ulcération, et, avec l'instrument ainsi chargé, un des élèves du service m'a fait une piqûre à la face postérieure de la lèvre inférieure, à un centimètre environ du sillon gingivo-labial. J'ai pris toutes les précautions nécessaires pour que l'absorption fût aussi complète que possible. L'inoculation avait été faite le matin à 7 heures \ /2 (25 octobre 1855), et le soir à 10 heures je constatai au niveau de la piqûre une petite pustule miliaire dont il ne restait pas trace le lendemain. Pendant les sept jours qui suivirent je ne sentis et ne vis absolument rien; aussi je considérais l'expérience comme négative, lorsque, dans l'après-midi du 7e jour (31 octobre), ayant été obligé de monter sur l'impériale d'une voiture publique pour me rendre à quelque distance de Paris , je fus saisi par le froid. A mon arrivée, après trois quarts d'heure de route, je fus pris d'un frisson bien caractérisé; des nausées survinrent ; cependant, en moins d'une demi-heure, frisson et nausées avaient disparu, et il ne me res-

tait de tout ce malaise qu'une anorexie complète. Mais, une heure plus tard, j'éprouvai dans toute la bouche, et surtout à la langue , un sentiment de chaleur incommode ; la déglutition devint douloureuse, et je constatai le soir, sur les 1 1 heures, une injection manifeste du voile et des* piliers, en même temps que des pustules plus saillantes et plus larges que celle que j'avais observée le jour de l'inoculation, à la pointe de la langue et à la lèvre supérieure près de la commissure droite. Le lendemain, ces pustules étaient rompues et remplacées par des ulcérations ayant environ deux millimètres de diamètre, et offrant la plus grande analogie avec les ulcérations aphtheuses ; la salive était évidemment plus abondante qu'à l'ordinaire ; mais je ne me ressentais aucunement des troubles généraux de la veille ; l'appétit était revenu et la soif était nulle. Au bout de trois jours les ulcérations se cicatrisèrent, mais il me resta un sentiment de chaleur dans toute la cavité buccale, avec rougeur du pourtour de l'isthme pharyngien et gêne plutôt que douleur dans les mouvements de déglutition. Trois jours plus tard, c'est-à-dire le 6 novembre, tout avait disparu, et je me croyais complètement débarrassé, lorsque le 9, dans la soirée, je fus pris d'un véritable accès de fièvre, avec frisson et sentiment de courbature, puis chaleur vive , plénitude et fréquence du pouls, enfin moiteur générale pour terminer la scène, qui ne dura pas plus de deux heures, mais à la suite de laquelle la douleur de gorge reparut, en

même temps qu'un sentiment de chaleur dans les gencives. A dater de ce moment, les troubles généraux ne se reproduisirent plus, mais la gorge et les gencives restèrent congestionnées et douloureuses; j'éprouvais même dans toute la région sous-maxillaire un sentiment de gêne, et je constatai du côté droit la présence d'un ganglion douloureux quoiqu'à peine tuméfié; enfin le 20 novembre, c'est-àdire vingt-sept jours après l'inoculation et vingt jours après le début des phénomènes morbides, tout rentra définitivement dans l'ordre.

J'ignore l'impression qu'a pu laisser dans l'esprit de ceux qui me lisent le récit de cette inoculation et de ses suites ; mais ce qui est certain, c'est que, pour ma part, en observant minutieusement cette succession d'accidents mal caractérisés et n'ayant d'ailleurs qu'une ressemblance lointaine avec ceux que j'étudiais chaque jour à l'hôpital, je ne crus pas d'abord qu'il fût possible de les rattacher à la stomatite ulcéreuse, et que je les considérai tout simplement comme appartenant à une stomatite érythémateuse et aphtheuse survenue sous l'influence du froid.

Mais un incident tout à fait inattendu vint quelques jours plus tard m'inspirer des doutes sur la complète innocuité de mon inoculation, et me donner à penser que peut-être elle avait produit une stomatite discrète ou modifiée analogue à l'éruption que l'on obtenait autrefois par l'inoculation de la variole. L'incident qui me fit ainsi revenir sur mon

premier jugement, fut l'apparition chez un de mes parents , vivant dans mon intérieur , d'une stomatite ulcéreuse que je considère comme un véritable type de la maladie : phénomènes prodromiques très-accusés , puis douleur à la gorge et à la gencive supérieure au niveau des dernières molaires gauches ; enfin ulcérations caractéristiques à la voûte palatine, sur la muqueuse inter-maxillaire, à la gencive supérieure et à la paroi latérale gauche, avec fétidité de l'haleine, salivation peu abondante en raison du siège, et engorgement ganglionnaire : rien n'a manqué, et tout a cédé rapidement à l'emploi du chlorate de potasse.

Voilà les faits. Et maintenant, si l'on m'accorde que je n'ai pas pu me tromper sur la nature de la maladie; si, de plus, on reconnaît avec moi, d'une part, que cette stomatite ne peut être rapportée à aucune influence épidétnîque régnant alors sur la population civile, et, d'autre part, que chez l'adulte et dans les conditions d'hygiène où se trouvait placé le sujet, la stomatite ulcéreuse est un fait complètement insolite , ne devra-t-on pas reconnaître en même temps que c'est de moi qu'est venue la maladie ? Or, à moins de supposer qu'après avoir changéde vêtements, et après être resté quatre heures dehors, chaque jour, en sortant de l'hôpital, j'ai pu néanmoins rapporter de ce foyer d'infection chez moi le miasme spécifique, il faudra bien admettre, ce me semble, que c'est ma propre stomatite qui lui a donné naissance.

Un esprit plus facile à convaincre que le mien ou plus impatient de publier des faits nouveaux, n'en demanderait pas davantage peut-être pour conclure et pour annoncer que la stomatite ulcéreuse est inoculable, qu'elle est modifiée par cette inoculation dans son expression symptomatique , et que sous cette nouvelle forme elle conserve la propriété de reproduire le principe toxique générateur; mais, en fait de preuves , je ne suis pas moins exigeant pour moi que je ne le serais pour les autres en pareille occurrence ; aussi, me bornant à exposer les faits que j'ai observés, j'attends des expériences nouvelles et des résultats plus nets pour me prononcer sur la question d'inoculation. Je n'ai pratiqué qu'une seule inoculation après la mienne, et je me hâte de dire que cette expérience , à laquelle avait bien voulu se prêter M. Grand-Clément , un des élèves civils du service, n'a donné aucun résultat.

On s'étonnera sans doute, au premier abord, que je n'aie pas profité de mon séjour à l'hôpital du Roule pour pratiquer des inoculations sur une large échelle, afin de résoudre immédiatement la question ; mais on comprendra aussi que je ne me sois pas cru en droit de prendre pour sujets de mes expérimentations les hommes qui m'étaient confiés; je me suis donc abstenu, et je laisse à d'autres — si les circonstances ne me permettent pas de le faire moi-même — le soin de reprendre non-seulement ces expériences , mais encore l'étude de toutes les

conditions dans lesquelles la contagion peut avoir lieu. La stomatite ulcéreuse est-elle contagieuse en dehors de l'état épidémique? A quelle période de son évolution devient-elle contagieuse ? A quell e période cesse-kelle de l'être? La salive renfermet-elle , comme le pus sanieux des ulcérations , le principe toxique en dissolution ? Enfin, les divers parasites, algues, champignons ou vibrions , dont le microscope révèle la présence dans les produits morbides des différentes espèces de stomatite, et en particulier de la stomatite ulcéreuse, sont-ils des agents de transmission (1), ou bien leur rôle dans la contagion est-il tout simplement analogue à celui des spermatozoaires dans la fécondation ? Telles sont les questions étiologiques que mon travail laisse sans solution, et que les médecins militaires surtout sont en mesure de résoudre.

C. Conditions météorologiques qui favorisent la production et la propagation du miasme spécifique. — On observe en toute saison, dans les régiments et dans les hôpitaux militaires, des cas plus ou moins nombreux de stomatite ulcéreuse ; mais c'est entre le mois d'avril et le mois de décembre qu'ils se montrent le plus fréquents ; presque toujours ils se multiplient dès qu'apparaissent les premières chaleurs, et se maintiennent dans le statu quo

(i) Demme de Francfort : sur les altérations des tissas déterminées par la gangrène; analyse in Gazette hebdomadaire , n° 40, p. 708,

pendant l'été ; puis de nouveau ils augmentent de fréquence au commencement de l'automne, et diminuent rapidement vers la fin du mois de novembre. C'est là, sinon une règle absolue, du moins une marche très-ordinaire, qui n'a pas été signalée, il est vrai, dans les travaux antérieurs, mais qui m'a paru ressortir assez nettement de l'ensemble des faits que ces travaux renferment. Il est juste d'ajouter, d'ailleurs, que si les auteurs n'ont pas parlé de la marche dont je viens d'indiquer les différentes phases, ils ont tous constaté l'influence de la chaleur sur la production ou au moins sur la propagation de la maladie.

On voit qu'il me reste des doutes sur le rôle que joue la température dans la production du miasme, et ces doutes trouvent leur raison d'être dans l'endémicité même de la stomatite ulcéreuse dans nos régiments. Mais s'il est un fait évident , c'est assurément l'influence de la chaleur sur la propagation du miasme: il ne peut y avoir sur ce point aucune incertitude ; je ne connais pas en effet un seul exemple d'épidémie de stomatite ulcéreuse s' étant développée dans la période comprise entre le mois d'octobre et le mois de mars : c'est au printemps de 1793 que s'est montrée l'épidémie observée par Desgenettes ; c'est au printemps de 1794 qu'a paru la première dont il soit fait mention dans les Mémoires de médecine militaire de Larrey ; quant à la seconde, bien que la date n'en soit pas indiquée d'une manière précise, il est

évident qu'elle a commencé au plus tôt au mois de mars 1807, puisqu'elle ne s'est montrée qu'après la bataille d'Eylau. J'ignore à quelle époque de l'année (1810) le docteur Montgarni a observé la stomatite ulcéreuse épidémique dans la garnison française de Madrid ; mais en supposant que ce fût en hiver, n'est-il pas très-probable que, sous cette latitude, la température devait être au moins égale à celle du printemps dans nos contrées? C'est au mois de juin 1 829 que l'épidémie dont M. Payen a donné la relation prit de l'extension dans la garnison de Toulon; c'est aussi pendant l'été de 1829 et celui de 1831 que des épidémies de stomatite ulcéreuse ont envahi la plupart des garnisons du midi de la France; c'est au mois d'août 1 834 qu'une épidémie s'est déclarée à bord du bâtiment qui transportait de Bone à Marseille un détachement du 55e de ligne; enfin, c'est au mois de septembre 1 854 et au mois de juin 1855 qu'ont commencé les épidémies observées en dernier lieu au Roule et au Val-de-Grâce sur les soldats de plusieurs régiments de la garnison de Paris. En Portugal , c'est également au printemps et à l'automne que MM. Valle et Mendez ont observé dans l'armée des épidémies de stomatite ulcéreuse.

Ces faits sont significatifs; ils n'offrent d'ailleurs rien d'insolite, rien qui ne se présente dans la plupart des maladies infectieuses, dont la propagation se fait avec beaucoup plus d'activité pendant la saison chaude que pendant l'hiver. Je n'insiste pas.

On a souvent comparé le principe toxique des affections miasmatiques à un ferment qui , introduit dans l'organisme par une voie quelconque, déterminerait par sa présence les réactions multiples et les lésions dont l'ensemble constitue l'expression symptomatique de la maladie ; il ne faut certainement pas accorder à cette comparaison plus de valeur que ne peut en avoir une hypothèse ingénieuse; mais on ne peut disconvenir cependant qu'elle ne paraisse souvent justifiée par les faits. Ainsi, pour ce qui concerne la stomatite ulcéreuse, il semble que pour se produire, se propager et agir, le miasme spécifique ait besoin, comme les ferments, de la double intervention de la chaleur et de l'eau. Presque tous les auteurs, en effet, qui jusqu'ici se sont occupés de la stomatite ulcéreuse des soldats , ont signalé ce fait, pleinement confirmé par mes propres observations, que la maladie est beaucoup plus fréquente et qu'elle prend même en générai le caractère épidémique lorsque la saison chaude est en même temps pluvieuse (1). Cette influence de l'humidité sur la propagation de la stomatite ulcéreuse m'a paru très-évidente en 1855. Dès le mois de juillet j'avais remarqué que, lorsque les pluies survenaient après quelques journées chaudes, presque

(I) VoirPayen et Gourdon, Caffort, Léonard (loc. citât.). Le docteur L. Bergeron cite, dans sa thèse, M. le docteur Goût, chirurgienmajor au 11* léger, comme ayant signalé l'influence de l'humidité locale sur le développement d'une épidémie de stomatite ulcéreuse qui, en 1848, sévit sur son régiment caserne au fort de l'Est.

toujours plusieurs cas de stomatite ulcéreuse se présentaient à la fois. Aussi, lorsqu'après les chaleurs exceptionnelles de la première quinzaine d'août, les pluies reparurent de nouveau, j'annonçai aux élèves que, selon toute probabilité, nous verrions bientôt l'épidémie prendre des proportions plus considérables ; et en effet, tandis que du 31 juillet au 19 août deux cas seulement de stomatite s'étaient présentés dans le service , il s'en présenta vingt-trois du 28 août au 13 septembre. A la même époque, mon collègue M. le docteur Frémy, également attaché à l'hôpital du Roule , en reçut vingt deux dans l'espace de quelques jours.

Maintenant, comment agit cette humidité atmosphérique? Est-ce en favorisant en effet une sorte de fermentation du miasme? Est-ce en le dissolvant et en rendant son absorption plus facile? Est-ce plus simplement en diminuant la perspiration cutanée et en fermant ainsi à l'organisme atteint une voie d'exhalation et par conséquent d'élimination ? Je ne saurais le dire ; mais ne peut-on pas admettre qu'elle exerce une action multiple à la fois sur le miasme générateur et sur l'organisme qui l'a reçu et absorbé ?

Mais l'influence des conditions météorologiques que je viens d'examiner s'étend également sur tous les corps qui composent une garnison ; lors donc que quelques-uns d'entre eux seulement sont atteints par une épidémie de stomatite ulcéreuse, il faut bien admettre que l'action des modificateurs

atmosphériques est venue se joindre à celle d'autres causes préexistant dans ces corps et se surajoutant d'ailleurs aux causes ordinaires de l'endémie. C'est ainsi que paraissent avoir agi sur les régiments qui ont compté le plus de stomatites en 1855, d'une part les fatigues du camp de Boulogne ou de l'expédition de la Baltique, et d'autre part l'aération particulièrement insuffisante de certains casernements de la ville et des forts.

article ii. — - Causes prédisposantes.

Elles peuvent être rapportées à trois ordres d'influences : influences physiologiques , hygiéniques, et pathologiques.

\o Influences physiologiques.

A. Age. — De vingt et un à vingt-huit ans, les conditions organiques et les aptitudes morbides ne présentent véritablement d'autres différences que celles qui résultent du tempérament ou de la constitution individuels, et l'on comprend par conséquent que, dans l'étiologie des maladies des armées, la question d'âge n'occupe qu'un rang très-secondaire ; aussi ne l'aurais-je même pas mentionnée, si la recherche de l'âge auquel la stomatite ulcéreuse des soldats se développe le plus ordinairement, ne devait m'amener a constater un fait très -important : la date de l'incorporation. Mais, envisagée à ce point de vue, la question rentre

dans l'ordre des influences hygiéniques, que j'étudierai plus loin.

B. Tempérament, constitution. — Parmi les soldats que j'ai observés, les sujets lymphatiques ont sans contredit dominé, mes relevés le prouvent; et c'est particulièrement chez les individus à fibre molle que j'ai rencontré des stomatites ayant une grande tendance à la chronicité. On peut donc dire que le tempérament lymphatique exerce à la fois son action sur le développement et sur la marche de la maladie. Quant à la constitution qui, chez les jeunes soldats , est d'ailleurs assez uniforme ou ne présente que des nuances difficiles à saisir, elle m'a paru ne contribuer en rien à produire la prédisposition.

2° Influences hygiéniques.

A. Aliments. — Plusieurs observateurs ont espéré ou cru trouver dans l'alimentation des soldats l'une des causes les plus actives de la stomatite ulcéreuse.

Ainsi MM. Payen et Gourdon n'ont pas manqué d'analyser les aliments des soldats du fort Lamalgue; mais comme ils s'étaient placés uniquement au point de vue de l'épidémie régnante et nullement à celui de l'endémie, ils cherchèrent vainement dans les aliments et dans les eaux un principe toxique accidentel, sans se préoccuper de la nature du régime ordinaire, pris dans son en-

semble. Le docteur Caffort, au contraire, a particulièrement dirigé son attention sur le régime, et l'a considéré « comme la cause productrice de la phlegmasie buccale (des soldats). » Frappé du contraste qui existe le plus souvent entre l'alimentation du conscrit dans ses foyers, et Y ordinaire auquel il est soumis dès son entrée au corps, il attribue à ce brusque changement de régime une grande influence. Il était en effet assez rationnel d'admettre que l'usage exclusif et non interrompu de la viande, succédant tout à coup au régime végétal ou lacté qui constitue la base de l'alimentation pour la plupart des jeunes gens de nos campagnes, pût provoquer chez les jeunes soldats une turgescence insolite de la muqueuse digestive, véritable fluxion sanguine, la prédisposant aux diverses inflammations dont elle peut devenir le siège (1).

J'aurais donc volontiers reconnu dans le changement de régime, non pas la cause productrice, mais au moins l'une des causes prédisposantes les plus efficaces de la stomatite ulcéreuse, si je n'avais trouvé dans les documents étrangers qui

(1) « Quoique leur muqueuse digestive (des jeunes soldats)

n'offre plus la vascularité exubérante de l'âge précédent , ils sont exposés singulièrement aux inflammations gastro-intestinales et à celles des organes annexes de la digestion. La proportion de ces maladies est énorme dans l'armée; et quand on pratique sur le théâtre où Broussais a recueilli les matériaux de ses généralisations, on s'étonne moins de la prépondérance pathogénique qu'il a conférée à la gastro-entérite.» — M. Lévy , Traité d'hygiène, T édition , t. II, p. 273.

oï DE LA STOMATITE

m'ont été adressés, des faits de nature à modifier complètement ma manière de voir.

En effet, tandis que la maladie est inconnue dans les armées danoise, prussienne, wurtembergeoise, hollandaise, etc., dont l'alimentation réglementaire a pour base une quantité de viande au moins égale àcellequiestaccordéeànos soldats, nouslaretrouvons, au contraire, dans l'armée portugaise , dont le régime alimentaire diffère considérablement de celui de nos troupes, puisqu'il est presqu' exclusivement végétal (1). En me signalant ce dernier fait, MM. Valle et Mendez émettent l'opinion que la stomatite ulcéreuse des soldats est due chez eux à l'abus du régime végétal ; aussi pensent-ils que si la maladie tend à devenir de plus en plus rare dans leurs régiments, et si depuis plusieurs années elle a même cessé de s'y montrer sous forme épidémique , cela tient sans doute à un ensemble de modifications apportées dans l'hygiène du soldat portugais, mais particulièremeut à l'introduction d'un repas de viande, une fois au moins par semaine, dans son régime alimentaire. En d'autres

(1) « Les soldats portugais, disent MM. Valle et Mendez, ont une alimentation presqu'exclusivement végétale ; elle se compose de haricots, de riz, de légumes herbacés qui varient avec la saison, de vermicelle et d'autres pâtes du même genre; quelquefois on ajoute à ce régime un peu de morue et plus rarement de la viande... Lors de la dernière invasion du choléra, on a donné aux soldats deux repas de viande par semaine, et il est question de leur en laisser un. Mais en campagne le soldat a toujours une demi-livre de viande, un demi-litre de vin, et un verre d'eau-de-vie. » — Note manuscrite.

termes, les médecins portugais attribuent à l'insuffisance de l'alimentation une certaine part dans la production de la stomatite ulcéreuse. Or, je crois qu'ils sont dans le vrai, et que si, chez nos soldats, une alimentation en apparence beaucoup plus réparatrice que celle des soldats portugais joue aussi le rôle de cause prédisposante, ce n'est pas par ses propriétés excitantes, mais bien par son insuffisance. Je m'explique.

Dans l'état actuel des choses, la nourriture de nos soldats ne paraît pas être en rapport avec la dépense de forces qu'on leur demande (1): inférieure, au moins pour ce qui concerne la quantité de viande, à ce qu'elle était sous Louis XIV (2), inférieure à celle de nos marins (3), elle égale à peine celle des jeunes gens de nos collèges (4). Et cepen-

(1) M. Lévy, Traité d'hygiène, 2e édition, t. H, p. 787.

(2) La ration aujourd'hui se compose de 750,0 de pain de munition, bluté à 15 0/0; 250,0 de viande, qui se réduisent à 62,0 1/2 ; le bouillon qui résulte de la décoction de cette viande et 250,0 de pain blanc, dit pain de soupe; point de vin. Or, « une ordonnance de Louis XIV, du U juin 1702, réglait ainsi qu'il suit la ration du soldat en marche. :

« Art. 2. La ration de vivres pour la nourriture d'un fantassin sera composée de 24 onces de pain (750,0) entre bis et blanc, d'une pinte de vin ou d'un pot de cidre ou de bière, et d'une livre (500,0) de viande de bœuf, veau ou mouton, au choix de l'étapier. — Pour le cavalier, 36 onces de pain et 2 livres de viande. » — Boudin, Annales d'hyg., t. LXII, p. 341.

(3) Ration journalière du marin français : « Pain, 1,000 grammes; viande fraîche, 300,0; légumes secs ou riz, 120,0; beurre et huile, 21,0; sucre, 25,0; café, 20,0; oseille ou choucroute, 20,0; vin, 460,0; eau-de-vie, 60,0. » — Payen, Des Substances alimentaires, p. 305.

(4) Bérard, Rapport sur le régime alimentaire des lycées de Paris, — et Payen, des Subst. aliment., p. 316.

dant, d'une part, on ne peut contester qu'elle ne soit supérieure , en apparence du moins, à celle d'une partie de la population de nos campagnes qui mange très-rarement de la viande, et, d'autre part, les documents manuscrits que j'ai sous les yeux prouvent que sous plus d'un rapport, et sous celui du poids de la viande en particulier, elle ne diffère pas sensiblement de celle de la plupart des soldats de l'Europe.

Mais il est un point par lequel l'alimentation de nos troupes me paraît inférieure à celle des autres armées, et peut-être même à celle de nos paysans : je veux parler de sa désespérante uniformité. En effet, tandis que le soldat étranger use d'aliments qui varient non-seulement suivant la saison, mais encore chaque jour, pour ainsi dire, soit qu'il se nourrisse à sa guise ou dans des cantines, comme en Danemark , soit qu'il mange le plus souvent chez les habitants, comme en Prusse, soit enfin que la sagesse des règlements, comme dans les autres Etats, prescrive la variété dans le régime (1), le

(1) Royaume de Naples.

Le soldat reçoit 24 onces à peu près de pain quotidien et 7 onces de viande, qu'il mange bouillie, mais avec des pâtes; les jeudis et dimanches , le repas se compose de ragoût et de macaroni ; vin fourni par la masse dans les garnisons et ajouté à la ration en campagne ; jamais d'eau-de-vie. » — Note de M.

Prusse.

« Le soldat prussien caserne reçoit chaque jour 701,0 de pain et 155,0 de viande, avec des légumes; les soldats qui ne sont pas casernes, et le nombre en est considérable, reçoivent seulement les 701 ,0 de pain; pour le reste de l'alimentation, ils se le procurent

nôtre, au contraire, mange invariablement la soupe grasse et le bœuf bouilli. Or , que la variété des aliments soit une condition indispensable de toute alimentation véritablement réparatrice, c'est là un principe d'hygiène sur lequel il ne peut y avoir de doute.

Déjà Lind (i) avait fait observer que le long usage d'une nourriture particulière, de quelque espèce quelle soit, lorsqu'elle n'est pas différenciée, a ses inconvénients, et, depuis, hygiénistes et physiologistes ont été unanimes à proclamer la nécessité de varier le régime. MM. Bouchardat (2).

au moyen de leur solde ; aux manœuvres, ils reçoivent en outre de i'eau-de-vie. » — Note de M. Hoppe.

La variété me semble une conséquence nécessaire de cette alimentation, laissée à la volonté du soldat.

Belgique.

« Viande, 250,0, souvent réduite par divers motifs à 80 ou 90,0; 750,0 de pain ; 1 litre de pommes de terre ; tous les matins une tasse de café avec pain beurré; la soupe et la viande sont données le matin à dix heures; le soir, à quatre heures, plat de pommes de terre, remplacé au printemps par du riz ou des légumineuses. » — Note de M. Vleminckz.

. Danemark.

La liberté donnée aux soldats de se nourrir à leur guise ou dans des cantines surveillées, a pour résultat nécessaire, ainsi que le fait remarquer M. Bendz, de varier constamment le régime.

(1) Traité du scorbut, p. 237.

(2) Thèse de concours pour la chaire d'hygiène, p. 51 : «.... C'est une des lois les plus importantes, parmi celles qui se rapportent au régime, que celle qui proclame la nécessité de la variété d'alimentation pour diminuer les chances que l'on peut avoir de se trouver en présence d'une alimentation insuffisante, soit pour la qualité, soit pour la manière dont elle est utilisée. »

Payen (4)> Levy (2), et Boudin (3) sont très-positifs à cet égard. Ce dernier auteur considère même la variété d'aliments comme pouvant compenser en partie la privation de viande pour les habitants de la campagne; et M. Desjobert, qui s'est occupé avec tant de sollicitude de l'hygiène de notre armée, a émis une opinion semblable (4).

Ainsi, la nourriture de nos soldats, loin d'être excessive, comme le pensait le docteur Caffort, est à peine suffisante comme quantité, au dire des hommes compétents, et devient manifestement insuffisante par son uniformité, dont le premier effet est de diminuer la puissance d'assimilation. Si donc, je le répète, l'alimentation agit comme cause prédisposante de la stomatite ulcéreuse, ce n'est

(1) Des substances alimentaires, p. 2 : « La nourriture ne

pourra être saine et durable sans présenter une certaine variété

parmi les substances qui peuvent se remplacer les unes par les autres. »

(2) Traité d'hygiène, t. II, p. 87 : « La diversité et le mélange des aliments sont une des lois de l'alimentation humaine. »

(3) Annales d'hygiène publique, t.LXII, p. 344:«I1 est certain que, telle qu'elle est, la ration (du soldat français) est supérieure à celle de beaucoup d'individus en France; mais les individus dont il s'agit vivent en plein air: leur alimentation est variée »

(4) Annales d'hygiènepublique, t.XXXIX, p. 309: « La faible somme que le soldat peut mettre à l'ordinaire s'oppose à ce que sa nourriture soit variée, et chacun sait combien la variété de nourriture est importante pour une bonne alimentation. » Et plus loin: «On a prétendu que la nourriture du soldat était toujours supérieure à celle d'une partie de la population de nos campagnes; il est vrai que celleci n'a pas toujours de la viande; mais elle a lait, œufs, légumes, fruits cuits ou crus , boissons diverses , une variété d'alimentation qui, sans être payée en argent, n'en est pas moins profitable au corps. »

pas en stimulant l'organisme par un excès d'éléments réparateurs, mais au contraire en le débilitant par son insuffisance et en le rendant, par cela même, plus accessible à l'action des influences morbides (1). Du reste, l'immunité presque absolue dont jouit le corps des sapeurs - pompiers à l'égard de la stomatite ulcéreuse, viendrait à l'appui de mes idées sur l'influence de l'uniformité du régime, puisque ce corps est précisément, de toute l'armée, celui dont l'alimentation est le mieux entendue et le plus variée (2).

B. 1° Boissons alcooliques. — Les boissons al-

(\) M. le docteur Ladureau, médecin-major du 53e d'infanterie, dont le rapport semestriel se recommande par une entente sérieuse de l'hygiène militaire et par des vues d'une originalité incontestable, dit en parlant des stomatites des soldats en général, que l'alimentation joue un grand rôle dans leur production; il pense que la variété des mets et la substitution de la viande rôtie à la viande bouillie, suffiraient sinon pour faire disparaître, au moins pour diminuer dans l'armée le nombre des maladies qui, comme la stomatite ulcéreuse, reconnaissent pour élément principal une altération du sang. Le rapport de M. Ladureau est le seul dans lequel j'aie trouvé des considérations sur l'étiologie de la stomatite, et j'ai été très-heureux de me voir, sur certains points , en communauté d'idées avec un homme spécial et fort éclairé.

(2) «... Trois fois par mois, un restaurateur soumet à l'approbation de l'officier commandant un projet de carte indiquant l'alimentation qu'il se propose de donner pendant la décade suivante »

Suit un tableau qui résume la composition des repas des sapeurspompiers pendant une décade ; or , ainsi que le fait remarquer avec raison M. Boudin «...bien que la somme versée à l'ordinaire par les sapeurs-pompiers n'excède celle que verse à Paris le simple soldat d'infanterie que de 7 centimes, le régime alimentaire des premiers est de beaucoup supérieur, sous le triple rapport de l'abondance, de la variété et de la qualité des aliments. » — Annales d'hyg., t.LXII, p. 344.

cooliques ne sont évidemment pour rien dans la production de la stomatite ulcéreuse, car, chez nous, le vin ne figure dans le régime des soldats que lorsqu'ils sont à l'hôpital, et, de plus, la maladie ne sévit que sur les recrues et sur les soldats récemment incorporés, c'est-à-dire sur les hommes qui, dans tous les corps, boivent le plus rarement de vin ou d'eau-de-vie en dehors de la caserne ou dans les cantines. Le docteur Caffort (loc. cit.) avait déjà remarqué que, dans l'épidémie de Narbonne, les deux corps qui comptèrent le moins de stomatites ulcéreuses furent précisément un bataillon d'artilleurs et le régiment de Hoenloë, où les buveurs de vin étaient en plus grand nombre. Au reste, le silence des médecins militaires sur ce point est une preuve, ce me semble, qu'ils n'attachent pas non plus d'importance à l'usage des spiritueux dans l'étiologie de la stomatite ulcéreuse. M. L. Bergeron a seul fait allusion à l'influence des excès alcooliques, mais sans citer de faits qui confirment cette manière de voir. Or, qu'un excès isolé, et ils sont toujours tels pour les jeunes soldats (1), puisse hâter l'évolution de la stomatite chez un individu que le, miasme toxique a déjà atteint, je l'admets volontiers; mais ce que je ne puis

(1) J'ai pris le soin d'interroger les soldats sur leurs habitudes, et, bien que la sincérité de leur réponse en pareille matière puisse être suspecte, je constate qu'elle a été tout à fait en rapport avec l'opinion généralement admise, que les jeunes soldats se livrent très-rarement à des excès de boisson.

admettre, c'est que cet excès accidentel place le soldat dans des conditions plus favorables à l'absorption du miasme.

En résumé, les boissons alcooliques ne peuvent être invoquées comme cause prédisposante de la stomatite ulcéreuse. Mais je vais plus loin, et je crois que la privation presque absolue de ces boissons agit ici, non pas au même degré, mais au même titre que l'uniformité du régime, dont elle complète en quelque sorte les fâcheux résultats. Nos soldats, je l'ai déjà dit, ne reçoivent jamais de vin qu'à l'hôpital; en été seulement il leur est accordé une ration d'eau- de-vie ou de café pour mé-> langer avec leur eau ; sous ce rapport, par conséquent, ils se trouvent encore dans des conditions moins satisfaisantes que celles où sont placés nos paysans et les autres soldats de l'Europe. Tout le monde sait, en effet, que le vin, la bière, le cidre, le poiré ou le corme sont, dans l'alimentation de nos campagnards, un élément constant, ou auquel ils ne renoncent du moins que dans les années ex* ceptionnellement mauvaises. Quant aux soldats des armées étrangères, il ressort des documents que j'ai sous les yeux, qu'ils reçoivent chaque jour en vin. bière ou eau-de-vie, une ration de boisson alcoolique, à laquelle on substitue, dans certains pays, le thé ou le café, c'est-à-dire une boisson aromatique qui, comme les précédentes, active les fonctions digestives, favorise l'assimilation, et en déiinitive, soit par cette action sur la muqueuse

digestive, soit plus directement par l'absorption de ses principes essentiels, exerce sur tout l'organisme une stimulation évidemment salutaire.

2° Eau. — Autant les médecins militaires ont attaché peu d'importance à l'action des alcooliques dans le développement de la stomatite ulcéreuse, autant, au contraire, ils ont montré de tendance à chercher dans la composition de l'eau la cause de la maladie. Ainsi, Desgenettes et Larrey ont attribué les épidémies qu'ils ont observées à l'usage prolongé d'une eau provenant de la fonte des neiges. Comment cette eau a-t-elle agi? Est-ce par sa température basse et en produisant d'abord des stomatites érythémateuses ? Est ce par sa composition ? Les auteurs ne l'ont point dit, et il faudrait de nouveaux faits observés dans des circonstances identiques pour élucider cette question. Mais si l'on peut comprendre, jusqu'à un certain point, l'influence de cette eau de neige sur la propagation épidémique de la stomatite ulcéreuse, il est impossible d'admettre qu'elle ait pu jouer le moindre rôle dans la production de cette maladie, qu'on a vu naître tant de fois depuis dans des conditions toutes différentes de celles où Desgenettes et Larrey l'ont observée.

Après l'eau de neige, l'eau des citernes ou des puits a été bien souvent soupçonnée de tenir en dissolution un principe toxique, cause première de la stomatite ulcéreuse, et il est peu d'épidémies qui n'aient été l'occasion d'analyses très-minu-

tieuses des eaux mises à la disposition des régiments atteints. Inutile d'ajouter que ces analyses n'ont jamais rien révélé. Rien n'est plus variable, ainsi que l'a judicieusement fait remarquer le docteur Caffort, que l'eau dont se servent les soldats dans les diverses garnisons qu'ils occupent, et cependant la stomatite peut régner dans beaucoup de garnisons à la fois. « A Narbonne, dit-il, on crut pendant un certain temps que l'eau d'un puits d'une caserne produisait la stomatite; on le fit fermer; dès lors, les soldats se servirent de la même eau que les habitants, et cependant la stomatite ne continua pas moins à attaquer les soldats exclusivement (1). »

Ce point me paraît définitivement jugé : l'eau potable, quelles que soient les proportions de ses divers éléments, n'a jamais produit la stomatite ulcéreuse; mais il est possible qu'elle agisse quelquefois comme cause prédisposante chez les soldats, par suite de la déplorable habitude qu'ils ont pres^ que tous d'ingurgiter, surtout pendant les chaleurs, une énorme quantité d'eau. Or, en laissant de côté, pour le moment, le plus ou moins d'utilité que pourrait avoir l'addition d'une ration de boisson

(1) Bien que très-édifié sur le rôle complètement nul de l'eau dans la production de la stomatite ulcéreuse, j'ai voulu connaître la composition des eaux des casernes et des forts compris dans la circonscription médicale du Roule; j'ai donc consulté l'intéressant travail de M. Poggiale. Mais, ainsi qu'il était facile de le prévoir, les analyses de cet habile chimiste ne m'ont révélé aucun fait qui pût figurer dans l'étiologie de la stomatite ulcéreuse.

fermentée au régime monotone de nos soldats, on ne peut nier que l'eau qui, prise en quantité modérée, constitue une boisson assurément très-salutaire, ne puisse, au-delà d'une certaine mesure, devenir extrêmement nuisible. Dans ce cas, en effet, ou bien elle n'est pas digérée, et alors elle détermine quelquefois des accidents fort graves (1), ou bien elle est absorbée, et, pour peu que l'abus se prolonge, il débilite l'organisme en appauvrissant la crâse du sang. Je me borne à indiquer cette cause probable d'affaiblissement.

C. Fatigues du service. — M. Michel Lévy a trèsbien fait ressortir la disproportion qui existe entre l'alimentation de nos soldats et la dépense de force qu'on leur demande, même en temps de paix : exercices de recrues et de garnison, auxquels le soldat est appelé de grand matin en été, à jeun, et qui deviennent surtout pénibles par leur fréquence et leur durée aux approches de l'inspection générale ; marches et promenades militaires, revues, parades, évolutions et combats, simulés, gymnastique, gardes, factions, piquets et patrouilles, sans compter une foule de corvées accessoires et les migrations de garnison (2) ; tels sont les différents

(1) J'ai observé au Roule plusieurs indigestions d'eau; chez deux soldats entre autres, l'indigestion a pris le caractère cholériforme, et chez l'un d'eux les urines ont présenté la couleur bleue signalée par M. Gubler chez les cholériques.

(2) M. Lévy, Traité d'hygiène, t. II, p. 787.

genres de fatigue qu'imposent à nos soldats les nécessités du service, fatigues qu'ils supporteraient plus facilement, sans doute, si leur nourriture était plus abondante ou plus variée, et s'ils avaient aussi plus de nuits de repos. Sur ce dernier point, en effet, il y a longtemps qu'est tombée dans l'oubli la loi du 10 juillet 1791, qui prescrivait que, dans les cas de service ordinaire, chaque soldat d'infanterie aurait huit nuits de repos et jamais moins de six entre deux gardes. En 1842, la moyenne des nuits de garde pour le soldat, en France, était de deux sur cinq (1), et en 1847 M. Boudin, qui s'est élevé avec tant de force (2) contre l'inutile multiplication des gardes de toute nature, constatait que le nombre des nuits de repos entre chaque garde n'était plus que de 3,80 pour la garnison de Paris, et de 4,11 pour toute la France. Or, cet état de choses est à peu près le même aujourd'hui; il est du moins certain qu'il ne s'était pas amélioré dans les grandes villes en 1855 et en 1856, et on ne peut contester que cette privation de sommeil ne soit, pour des hommes jeunes, soumis d'ailleurs dans le jour à des exercices très-pénibles, une cause d'épuisement, et qu'à ce titre elle ne puisse être placée à côté de celles qui précèdent dans l'étiologie de la stomatite ulcéreuse.

D. Temps de service. — Tous les médecins mili-

(0 Discours du maréchal Soult à la Chambre de»s Députés. (2) Ann. d'hygiène, t. XLII, p. 339,

taires qui ont écrit sur ia stomatite ulcéreuse ont constaté qu'elle sévit presque inclusivement sur les jeunes soldats, ou, pour être plus exact, sur les soldats nouvellement incorporés. « Les jeunes soldats, disent MM. Payen et Gourdon , ont été plus fréquemment atteints de stomatite ulcéreuse que les anciens... » Le docteur Caffori; est plus affirmatif : « Parmi les militaires, dit-il, les jeunes soldats contractent seuls cette maladie : sur 150 hommes qui ont été traités en 1829 dans l'hôpital de Narbonne, deux seulement avaient plus d'un an de service. » Or, mes propres observations confirment de la manière la plus formelle l'assertion des auteurs que je viens de citer : en effet, l'âge noté dans 341 cas a été en moyenne de 22 ans 6 ; mais lorsqu'on envisage séparément les chiffres des deux années, on constate que, dans les deux hôpitaux du Roule et du Val-de-Grâce, l'âge moyen a été plus élevé en 1854 qu'en 1855, ce qui s'explique, je crois, par ce fait que le contingent de 1854 comprenait un grand nombre d'hommes de la réserve. En 1855, au contraire , le contingent se composait des hommes de la classe appelés immédiatement sous les drapeaux par les besoins de la guerre ; aussi l'âge moyen s'est-il abaissé à 22,1 ans, représentant ainsi assez exactement celui auquel les soldats , dont une partie a déjà atteint plus de 21 ans au moment de la révision, arrivent au corps après avoir passé un certain nombre de mois au dépôt.

Mais, ainsi que je l'ai dit plus haut, la recherche

de l'âge auquel la stomatite ulcéreuse se montre le plus ordinairement chez les soldats , ne présente véritablement d'intérêt que parce qu'elle permet de constatera durée du service. Assurément je ne refuserai pas d'admettre que plus les soldats sont jeunes, et moins leur organisme doit opposer de résistance à l'action des influences pathogéniques qui les attendent au corps ; mais, d'un autre côté, quelques-uns des faits que j'ai observés me paraissent démontrer que si l'âge a sa part d'influence, l'incorporation récente en a une plus considérable encore. J'ai vu en effet la stomatite ulcéreuse chez un soldat de vingt-neuf ans, je l'ai même vue chez un autre qui avait atteint sa 30e année; mais tous deux présentaient ceci de particulier, qu'ayant été exemptés du service à l'âge de la conscription, ils s'étaient engagés tardivement et n'étaient au service que depuis un an. C'est donc un fait incontestable, la maladie atteint de préférence, je pourrais dire exclusivement, les soldats nouvellement enrégimentés; après deux ans de service, trois ans au plus, l'immunité s'acquiert, soit peut-être par une première atteinte de la maladie, soit par l'acclimatement. Cependant, plusieurs faits m'autorisent à penser qu'en temps d'épidémie la règle cesse d'être aussi absolue, probablement parce que dans ce cas les propriétés contagieuses de la maladie deviennent plus actives. D'après MM. Valle et Mendez, c'est également chez les conscrits que la maladie se produit de préférence dans l'armée portugaise.

E. Grades et corps. — Les officiers jouissent d'une immunité presqu'absolue à l'égard de la stomatite ulcéreuse ; sur les relevés du Val-de-Grâoe, je n'en ai trouvé qu'un seul, qui était précisément médecin major; plusieurs médecins militaires m'ont dit n'avoir jamais observé la maladie que sur les soldats, et M. le docteur Lacronique, bien qu'il ait vu un assez bon nombre d'épidémies de stomatite ulcéreuse > ne se rappelle avoir donné des soins pour cette maladie qu'à un jeune lieutenant d'état-major détaché dans un régiment d'infanterie. La même immunité existe pour les officiers de l'armée portugaise.

Nos sous-officiers ne sont pas à l'abri de la stomatite ulcéreuse; mais , toute proportion gardée, ils en sont atteints beaucoup plus rarement que les soldats. Sur trois cent soixante-cinq cas, j'ai trouvé six sergents et dix-neuf caporaux , c'est-àdire un sergent sur soixante malades, et un caporal sur dix-neuf; or, il y a au corps un sergent pour vingt-quatre hommes, et un caporal pour douze : le rapport normal entre les soldats et les sous-officiers ne subsiste donc pas ; mais, ainsi que le démontrent ces chiffres , la disproportion est plus forte pour les sergents que pour les caporaux, fait qui trouve son explication toute naturelle dans cette circonstance , que les caporaux vivent à peu de chose près de la vie des simples soldats, tandis que les sergents sont placés dans des conditions d'hy-

giène préférables sous tous les rapports. MM. Valle et Mendez ont également remarqué la rareté relative de la stomatite ulcéreuse chez les sous-officiers portugais.

La stomatite ulcéreuse s'observe dans les régiments de cavalerie aussi bien que dans les régiments d'infanterie : les relevés du Val-de-Grâce et surtout les rapports semestriels le prouvent ; et si, en 1855, je n'ai pas vu au Roule un seul cavalier atteint de stomatite, cela tient à ce que les régiments de cavalerie envoyaient en général fort peu de malades à cet hôpital.

Les corps d'élite sont-ils moins atteints que les autres ? c'est une question que je ne puis résoudre d'une manière positive faute de données suffisantes. Si je m'en rapportais uniquement aux relevés du Roule, je pourrais hardiment conclure à la plus grande fréquence de la stomatite dans les régiments de ligne , puisque sur 200 malades je n'ai trouvé que 8 soldats et un sergent de la garde ; mais il est bon de faire remarquer qu'à l'époque où j'ai recueilli ces faits, une épidémie régnait exclusivement sur un petit nombre de régiments de ligne, tandis que les autres restaient avec un chiffre de stomatites relativement très- minime et ne dépassant que fort peu celui des deux régiments de la garde qui envoyaient alors des malades à l'hôpital du Roule. J'ajouterai que l'hygiène générale, et en particulier les conditions de casernement, étant à peu près les mômes pour tous les corps

de troupes (1) , il est permis d'admettre à priori que la maladie se développe également dans tous. Quant aux compagnies d'élite, elles ont fourni un très-petit nombre de stomatites, mais probablement par ce double motif, que leur effectif, pris dans son ensemble, est beaucoup moins considérable que celui des compagnies du centre , et que les soldats qui les composent étant en général plus anciens au corps que les fusiliers, sont en quelque sorte à l'abri de la stomatite par suite de l'acclimatement.

F. Usage du tabac. — Quelques médecins militaires ont fait jouer à l'usage de la pipe un rôle assez important dans le développement de la stomatite ulcéreuse ; j'ai interrogé mes malades à ce point de vue, et j'ai constaté qu'un tiers des hommes atteints de stomatite ne fumait en effet que depuis l'incorporation, qu'un tiers faisait usage du tabac de deux à six ans avant d'entrer au régiment, — sans avoir jamais eu de stomatites, — et que le reste Savait jamais fumé. Je crois que la seule conclusion a tirer de ces faits, est que l'usage de la pipe n'a aucune influence directe sur la production de la maladie ; tout au plus admettrais-je que chez ceux qui abusent du tabac, cette habitude peut, en entretenant dans les gencives un état fluxionnaire, devenir une cause prédisposante; mais encore ferai-je

(1) J'ai indiqué les conditions exceptionnelles dans lesquelles se trouve placé le bataillon des pompiers.

remarquer, d'abord que cet abus est extrêmement rare chez les jeunes soldats, et de plus que les altérations de la muqueuse buccale qu'on observe chez les grands fumeurs n'ont aucune analogie avec celles de la stomatite ulcéreuse.

Les détails dans lesquels je viens d'entrer me paraissent démontrer surabondamment que parmi les conditions hygiéniques qui ont été considérées par quelques auteurs comme produisant directement la stomatite ulcéreuse des soldats, il n'en est pas une, en dehors de l'encombrement, à laquelle on puisse sérieusement attribuer ce rôle; que la plupart d'entre elles n'exercent probablement d'influence sur le développement de la maladie qu'à titre de causes prédisposantes, et qu'en définitive c'est en débilitant l'organisme qu'elles le rendent plus apte à être impressionné par le miasme toxique.

Assurément, la question méritait d'être examinée avec soin, et son importance justifie, je crois, l'étendue de cette étude étiologique. Cependant, si les imperfections que j'ai signalées dans l'hygiène de nos soldats, n'avaient pas d'autre conséquence que de donner naissance à la stomatite ulcéreuse spécifique, je m'y serais peut-être arrêté moins longuement , pour ne pas encourir le reproche de vouloir donner à cette maladie plus d'importance qu'elle n'en a en réalité. Mais malheureusement il n'est que trop probable que c'est aussi à l'encombrement, à l'insuffisance et à l'uniformité

1t DE LA STOMATITE

de l'alimentation qu'il faut en grande partie rapporter l'endémicité de la fièvre typhoïde dans notre armée, puis cet état d'adynamiequi vient si rapidement compliquer toutes les maladies aiguës de nos soldats , et enfin cette mortalité qui dépasse constamment celle de la population civile. Or, il m'a semblé qu'en présence de pareilles présomptions, il n'était pas inutile d'appeler une fois de plus l'attention sur ces intéressantes questions d'hygiène militaire.

3° Influences pathologiques.

Je ne connais qu'une seule maladie qui puisse être considérée comme cause prédisposante de la stomatite ulcéreuse, c'est la pyorrhée alvéolo-dentaire. Cette maladie, que M. le docteur Toirac a le premier décrite, et sur laquelle M. le docteur Bauchet a plus récemment appelé l'attention (1), consiste, comme son nom l'indique, en une suppuration de la cavité alvéolaire. Peu abondante en général, mais continuelle, cette suppuration donne à l'haleine une odeur désagréable et quelquefois même repoussante ; elle est toujours due à une inflammation chronique des gencives, qui elle-même reconnaît le plus souvent pour cause l'accumulation du tartre dentaire ; aussi l'observe-t-on dans toutes les classes de la population, chez les individus qui ne prennent aucun soin de leur bouche; elle est

(1) Union Médicale, juillet 1853. p. 312.

presque générale ou au moins extrêmement commune chez les soldats, qui, malgré toutes les recommandations qui leur sont faites , négligent de nettoyer leurs dents. Or, il est facile de concevoir que cet état habituel de congestion ou d'inflammation puisse favoriser l'action du miasme toxique et qu'il joue ainsi le rôle de cause prédisposante. Toutefois, en raison de la spécificité de la stomatite ulcéreuse, je crois que la pyorrhée alvéolo-den taire a plus d'influence sur la localisation si fréquente de jla maladie aux gencives , que sur le développement de la stomatite ulcéreuse envisagée dans son ensemble.

article m. — Causes occasionnelles.

La prédisposition existe, l'intoxication a lieu, et l'incubation commence. Maintenant, y a-t-il des circonstances qui puissent hâter l'apparition des phénomènes morbides? Plusieurs des observations que j'ai recueillies me permettent de le croire* Quelques soldats en effet (dix) ont déclaré spontanément, les uns que leur maladie avait débuté immédiatement après une corvée exceptionnelle , une marche militaire ou une revue, en un mot à la suite d'un excès de fatigue; les autres, que les premiers symptômes s'étaient montrés pendant une garde de nuit et sous l'influence du froid. Il semble que, dans ces circonstances, le froid et la fatigue aient agi en imprimant à l'organisme, directement ou par réaction, une secousse qui a préci-

pité l'évolution de la maladie. N'est-ce pas ainsi que l'on voit, chez les individus qui sont sous l'influence du miasme palustre, du virus syphilitique ou de quelqu'autre principe toxique du même ordre, un refroidissement, une purgation inopportune, un écart de régime , un excès de fatigue ou l'emploi d'une médication stimulante, provoquer brusquement le retour des accès de fièvre, ou l'apparition de la roséole, de l'arthralgie syphilitique ou d'éruptions de diverse nature? Enfin, si les résultats de mon inoculation ne restaient pas douteux pour moi, je pourrais rappeler ici que les premiers phénomènes morbides n'ont apparu chez moi qu'à la suite de l'impression du froid.

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