TABLEAU GÉNÉRAL DE LA MALADIE
Après une période d'incubation dont les faits ne permettent pas encore de déterminer la durée d'une manière précise, tantôt la stomatite ulcéreuse débute par un ensemble de phénomènes généraux , véritables prodromes qui précèdent de un à six jours l'apparition des symptômes locaux; tantôt, au contraire, ceux-ci paraissent se montrer d'emblée et marquer nettement le début de la maladie. Ils consistent soit en un sentiment de chaleur dans toute la bouche, soit en une douleur limitée à un seul point de la muqueuse buccale, et dès ce moment on peut constater une injection générale ou partielle de cette membrane , sur laquelle ne tarde pas à se produire un travail d'ulcération précédé ou non de l'apparition d'une pustule.
Presque toujours alors , s'il y a eu des phénomènes prodromiques, ils disparaissent, et la fièvre cesse pour reparaître à une autre période de la ma-
' ladie et constituer en quelque sorte une fièvre secondaire.
Quoi qu'il en soit, l'ulcération, d'abord très-circonscrite, très-superficielle, et souvent masquée par une plaque molle, jaune, d'apparence pseudomembraneuse, s'étend rapidement en surface et en profondeur; elle devient alors douloureuse; puis, tantôt elle se recouvre d'une bouillie grisâtre et comme plâtreuse, — c'est ce qui a constamment lieu aux gencives, — tantôt, ainsi qu'on l'observe à la face interne des joues, au voile du palais ou aux amygdales, ses bords tuméfiés circonscrivent une lame plus ou moins épaisse d'un tissu jaune , résistant , quelquefois ponctué de taches ecchymotiques, toujours adhérent par son centre et baignant dans un liquide sanieux, mélange de pus et de sang , dont la consistance et la couleur varient avec la proportion relative de ces deux éléments. En même temps la salivation devient abondante, l'haleine prend une odeur fétide, les ganglions sous-maxillaires s'engorgent, ainsi que le tissu cellulaire qui les entoure , et les douleurs s'exaspèrent au point de rendre parfois impossibles la mastication et la déglutition. C'est alors aussi qu'apparaissent des troubles généraux dont la gravité est toujours en rapport avec l'étendue des altérations de la muqueuse buccale : c'est ainsi que chez certains malades dont les ulcérations sont peu profondes, il y a simplement de l'anorexie et parfois un mouvement fébrile peu prononcé, tandis que
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chez d'autres on voit survenir de la céphalalgie, des nausées rarement suivies de vomissements, une fièvre quelquefois assez vive, avec un sentiment de lassitude et même, dans quelques cas, une prostration profonde dont la physionomie porte l'empreinte bien marquée.
Cependant , après un laps de temps dont la durée varie suivant que la maladie est abandonnée à elle-même ou qu'elle est convenablement traitée, mais qui, en général, même dans le premier cas, ne dépasse pas deux septénaires, et pendant lequel elle reste stationnaire, les phénomènes généraux s'amendent, la fièvre tombe, l'appétit renaît et devient rapidement très-vif, tandis que les altérations locales se modifient elles-mêmes. Mais ici deux ordres de faits peuvent se présenter : ou bien la maladie, arrivée à cette période, marche franchement à la guérison , ou bien elle reste encore une fois stationnaire et prend définitivement la forme chronique.
Dans le premier cas, s'il s'agit d'ulcérations gingivales ou d'ulcérations superficielles de tout autre point de la muqueuse buccale, la sanie caséuse ou purulente fait place à du pus de bonne nature. S'il s'agit d'ulcérations profondes des joues ou des amygdales, le lambeau d'apparence pseudomembraneuse qui les recouvrait en partie se détache et disparaît, le fond de l'ulcère, d'abord sanieux et grisâtre, se déterge, en même temps que ses bords saillants s'effacent et que la mu-
queuse environnante reprend sa coloration normale. Dès lors, le ptyalisme diminue rapidement, et l'haleine perd sa fétidité. L'engorgement sousmaxillaire seul se dissipe plus lentement, mais la mastication et la déglutition cessent d'être douloureuses; puis la surface rouge et granuleuse de l'ulcération devient de plus en plus superficielle et se recouvre d'une pellicule blanche, non adhérente» qui se reforme quand on l'enlève, mais sous laquelle s'opère en définitive le travail de cicatrisation.
Lorsqu'au contraire la maladie tend à prendre la forme chronique, ce qui est le cas le plus ordinaire quand elle est abandonnée à elle-même, les choses ne se passent pas tout à fait de même : aux gencives, l'ulcération et le tissu sur lequel elle repose deviennent blafards, et le produit de sécrétion peu abondant ; à la face interne des joues, la muqueuse pâlit, l'ulcération, débarrassée de la lame pseudo-membraneuse, conserve une nuance grisâtre, ses bords restent saillants, le tissu sousjacent s'indure et prend quelquefois un aspect nacré -, quel que soit d'ailleurs le siège des ulcérations, les douleurs sont beaucoup moins vives, mais la mastication est encore difficile; la salivation se tarit et l'haleine est beaucoup moins fétide, mais les ganglions sous-maxillaires restent presque toujours engorgés. Peu à peu, cependant, l'ulcération se déterge, ses bords s'affaissent, et la cicatrisation s'opère comme dans la forme aiguë, mais en laissant
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une saillie dure et mamelonnée dont le relief se fait sentir longtemps à la surface de la muqueuse. Dans quelques cas, au moment où la marche du travail de cicatrisation semble annoncer une guérison prochaine, tout à coup l'ulcération s'agrandit de nouveau aux dépens de la muqueuse indurée, les douleurs reparaissent, le ptyalisme recommence, en un mot la stomatite ulcéreuse se reproduit avec tous les caractères de la forme aiguë, et alors, tantôt elle se termine dans l'espace de quelques jours, tantôt elle reprend encore une fois les allures de la forme chronique, qui peut durer des mois entiers et subir ainsi à plusieurs reprises une nouvelle poussée inflammatoire. Les nombreux cas de récidive qui ont été signalés par les auteurs ne sont peut-être autre chose que les rechutes dont je viens de signaler la marche.
Tels sont les principaux traits de la stomatite que j'ai observée et que l'on observe le plus ordinairement dans les hôpitaux militaires. Mais il est une autre forme, plus commune peut-être et assurément beaucoup plus légère que la précédente, et que pour cette raison les médecins de régiment traitent presque toujours à l'infirmerie du corps, sans que, le plus souvent, les hommes soient obligés de suspendre leur service : elle consiste simplement en une tuméfaction douloureuse des gencives avec ulcération linéaire de la sertissure des dents, fétidité de l'haleine, engorgement peu prononcé des gan glions sous-maxillaires, et augmentation peusensi-
ble de la sécrétion salivaire. J'ai vu au Roule quelques exemples de cette forme, en général moins rebelle que celle que je viens de décrire, mais également susceptible de passer à l'état chronique.
Enfin quelques médecins militaires rattachent à la même endémie une stomatite moins grave encore, un simple érythème de la muqueuse buccale, qui constituerait ainsi un premier degré de la stomatite des soldats. Je n'ai pas observé un seul cas de ce genre à l'hôpital du Roule; je ne sais donc pas dans quelles conditions se produisent les stomatites érythémateuses ; je ne sais pas davantage quelle est leur marche, et je ne puis par conséquent me prononcer sur la question de savoir si elles appartiennent en effet à la stomatite endémique de notre armée, ou si elles en sont complètement indépendantes. Mais à priori je suis disposé à repousser toute assimilation, parce que je ne crois pas qu'un miasme spécifique puisse produire des lésions dissemblables, tantôt un simple érythème, et tantôt des ulcérations (1) ; la spécificité de la cause entraîne nécessairement l'unité de forme dans la maladie qu'elle engendre.