LES
En 1829, Christison rapporte le premier exemple, bien net, de suffocation par compression du thorax, quoique ce ne fut pas là le seul moyen employé. La victime aurait succombé à la fois à l’occlusion des voies respiratoires, à la strangulation et à la compression exercée sur sa poitrine par les genoux du meurtrier. Il s'étend peu longuement d’ailleurs
ro re.
sur cette pression et il passe tout de suite aux marques de violences nombreuses sur le cadavre.
En 1836, dans son Manuel de médecine légale, Orfila parle de la compression de la poitrine. Mais il envisage le cas où elle est exercée par des liquides épanchés dans la cavité thoracique, par l’air ou par les viscères abdominaux, lorsque le diaphragme a été blessé ou rompu. Sans nier la possibilité d’une pareille compression, il nous semble que par sa rareté et par les délabrements qu’elle demande, on peut la considérer comme extraordinaire et ne méritant pas de nous arrêter plus longtemps.
L'année suivante, Ollivier, à la suite des événements du Champ-de-Mars, s’est trouvé en présence de 23 cadavres. Ilse borne à remarquer les quelques symptômes communs qu’ils présentaient, sans faire une étude spéciale de la mort à laquelle ils ont succombé.
Devergie la mentionne seulement dans son Traité de médecine légale, paru en 1852, et il fauten arriver au mémoire que fit paraître trois ans plus tard Tardieu pour avoir une étude complète de la mort par suffocation. Il met en lumière le rôle joué par l'interruption, brusque ou prolongée, des phénomènes mécaniques de la respiration, alors même que l'orifice des voies respiratoires reste accessible à l’air. C’est à cela qu’il attribue la mort des nouveau-nés trop serrés dans leur maillot, ou sur lesquels pesaient par mégarde le bras ou le corps de leur nourrice; des individus comprimés dans les foules. Il fit même à ce moment des expériences sur des lapins et des cobayes, sur lesquelles il n'insiste pas beaucoup cependant.Il semble qu'il les ait faites uniquement pour prouver que la mort par compression du thorax est possible, et qu'elle est hâtée par la pression exercée en même temps sur l’abdomen.
En 1862, Casper s'étend longuement sur l’infanticide provoqué de cette facon. Il considère ce genre de mort comme très fréquent, mais les parents ayant intérêt à cacher aux médecins la cause réelle de la mort, le cas passe souvent
D inaperçu. Quelques mois après, Tardieu reprend cette question, mais en ayant pour but de rechercher les moyens pratiques appelés à ramener les victimes à la vie et il mentionne en même temps l’importance d’agir peu de temps après la fin des mouvements respiratoires. En 1879, il fait paraître un livre sur {a pendaison, la strangulation et la suffocation. I ajoute seulement, dans ce traité, quelques observations bien précises sur les faits qu’il avance. A partir de cette époque, c’est surtout à l’étude des symptômes que s’attachent les auteurs. Avant de les suivre dans cette voie, voyons d’abord par quel mécanisme et dans quelles circonstances se produit la mort par compression du thorax.
En raison du peu de résistance qu’offrent les jeunes enfants aux violences extérieures, il est évident que les moyens dont on usera dans l’infanticide seront très différents de ceux qu’on emploiera chez l’adulte. Il importe donc, pour gagner en clarté, d'envisager à part l’un et l’autre cas.
Malgré le lourd tribut que paient les nouveau-nés aux désastreuses maladies qui sévissent sur le premier âge, il faut encore que certains soient victimes de la cruauté de leurs mères. Quelle bonne excuse alors pour ces femmes dénaturées de dire qu’elles se sont endormies en donnant le sein à leur enfant, et quel juge assez sévère songera un instant à leur appliquer l’article du Code qui punit le meurtre par imprudence? Leur désespoir si bien simulé, leurs larmes si promptes à couler, emporteront bien facilement un verdict d’acquittement. Il y a quelques mois, dans une maternité de grande ville, un enfant mourut étouffé par sa mère qui s'était endormie en l’allaitant. Le désespoir de cette femme aurait dû servir de lecon à ses voisines de lit, mais certaines d’entre elles en retirèrent un enseignement tout opposé. En l’espace de quelques semaines, trois autres
enfants moururent de la même façon. Sur la déclaration du chef de service, que le parquet en serait avisé si le fait se renouvelait, cette singulière épidémie cessa immédiatement. C'est surtout en Angleterre, si l’on en croit les statistiques, que ce genre d’infanticide serait fréquemment observé. En dix ans, Westcott dit avoir relevé la mort de 15,000 enfants en bas âge couchant habituellement avec leurs parents. En France, sans être exceptionnelle, la suffocation des jeunes enfants par compression du thorax est peu fréquente. Autrefois, rapporte Casper, le Code ancien défendait aux parents, sous peine d'emprisonnement, de prendre dans leur lit pendant la nuit les enfants de moins de deux ans. Le nouveau Code n’en parle pas, mais la justice considère ce fait comme meurtre par imprudence.
Ilest cependant des cas où toute idée de crime doit être écartée : on se trouve en présence d’un accident banal. Ce sera parfois un nouveau-né qu’on aura involontairement un peu trop serré dans ses langes. Par suite de cette compression lente et continue, l’asphyxie pourra sournoisement accomplir son œuvre de mort. Ou bien, comme dans le cas que citent certains auteurs, un petit enfant fut étouffé par le corps de sa sœur couchée dans le même lit.
Il nous souvient d’avoir entendu dire dans un chef-lieu de canton du département de la Gironde, qu'il fallait bien veiller à ce que certains animaux familiers de la maison et en particulier les chats, ne restent pas la nuit dans une chambre occupée par de jeunes enfants. On s’exposait autrement à trouver le lendemain l’enfant étouffé par le poids du chat couché sur sa poitrine. Il nous a paru intéressant de chercher si dans la contrée il s’étailt passé quelque fait capable de donner naissance à une pareille recommandation. Nous . n'avons remarqué rien de bien net, mais nous avons pu voir que Tardieu, sans citer d'observation, note la chose comme très vraisemblable.
Chez l'adulte, la mort est due à la compression du thorax quand, par exemple, le meurtrier appuie ses genoux sur la
poitrine ou le ventre de sa victime qu’il a terrassée. C’est ainsi que dans une observation citée par Machska, une jeune fille de quatorze ans était maintenue étendue par un individu qui lui comprimait le thorax, tandis qu’un complice la violait,
- En 1827, à Edimbourg, les cadavres nécessaires aux amphithéâtres d'anatomie étaient rares et se payaient assez cher. Deux individus virent là une industrie avantageuse.Ils commencèrent par déterrer les corps inhumés la veille dans les cimetières voisins. Puis ils s’attaquèrent aux vivants : ils les enivraient, puis leur arrêtaient la respiration en leur comprimant la poitrine, et parfois en leur mettant la main sur la bouche. Il n’y avait ainsi aucune lésion apparente et on concluait le plus souvent à une mort subite.
C’est surtout à la suite de panique se produisant dans la foule qu’on peut remarquer des exemples nombreux de ce genre de suffocation. En 1711, à Lyon, des chevaux emballés déterminèrent une épouvantable poussée dans la foule. On trouva 217 cadavres. En 1770, lors du mariage du Dauphin, 40 personnes périrent étouffées place de la Concorde. En 1831, à l’occasion des illuminations du Ghamp-de-Mars, Ollivier eut à examiner 23 cadavres. En 1866, l’accident du pont de la Concorde donna à Tardieu l’occasion de faire l’autopsie de 9 cadavres et d'examiner des blessés nombreux.
Plusieurs personnes trouvèrent la mort en 1883 par suite d’une panique qui éclata à Londres, au milieu d’une représentation théâtrale. Enfin, en 1896, près de 83,000 personnes ont péri, lors des fêtes données en Russie pour le couronnement de Nicolas II.
. Dans le domaine des accidents du travail, nous pouvons relever des exemples nombreux de mort par compression du thorax. Tardieu cite l’observation d’un jeune apprenti qui eut la poitrine prise sous un tonneau, et Lacassagne parle d’un meunier de 15 ans qui fut étouffé par deux sacs de blé qui glissèrent sur son corps. Tantôt ce sera un charretier tombé sousles roues de son pesant véhicule, tantôtun ouvrier
RS dans une fabrique, serré entre la courroie et la poulie d’une machine dont il mettait le volant en mouvement (Souligoux) ; tantôt des maçons pris sous l’écroulement du mur qu’ils construisaient. Mais ce sont les ouvriers qui travaillent dans les mines et les sablières qui paient le plus lourd tribut à ce genre de mort. Les éboulements sont fréquents et la soudaineté de leur production rend toute fuite impossible. L’asphyxie peut être due dans ce cas à l’obstacle qui empêche l’arrivée de l'air plutôt qu’à la compression du thorax: la présence de sable ou de terre dans la trachée et les grosses bronches, sera en faveur de cette hypothèse.
Il est à remarquer cependant qu’en général les accidents du travail donnent lieu à des lésions beaucoup plus graves et que la mort est due moins à la compression du thorax, qu'aux graves désordres qu’on trouve à l’autopsie et tels que ruptures d'organes, fractures de côtes, dont les fragments ont déchiré le poumon ou le cœur.
Dans les grands accidents de chemins de fer, un certain nombre de victimes ne présentent aucune lésion traumatique grave (fractures de crâne, de jambe, de côte); mais prisessous les décombres,ellesontparfoissubipendantplusieur”s heures une compression de l’abdomen et du thorax et sont mortes suffoquées. En 1888. Vibert eut à faire l’autopsie d’un enfant mort dans un accident de chemin de fer : il avait eu le corps pris entre le plancher et la banquette du compartiment. Il survécut quelques minutes seulement, après qu’on l'eut retiré de sa fâcheuse position, et il mourut vraisemblablement de la compression à laquelle il avait été soumis. Aucune lésion n’était appréciable à la surface de son corps.
* + x Ce n’est qu'avec Ollivier que la suffocation proprement dite
fut distinguée comme procédé spécial de l’asphyxie homicide. Encore cet auteur, de même qu’Orfila en 1836, signale
simplement les lésions extérieures que l’on peut rencontrer dans ce genre de mort, il ne fait remarquer rien de particulier dans l'inspection des organes internes. Il faut arriver au rapport de Bayard et de Roger pour voir citer que dans un cas d’infanticide par suffocation, ils ont trouvé les poumons d’un rouge foncé avec à leur surface de petites ecchymoses ponctuées. L’année suivante, Caussé eut un cas semblable à examiner et il nota que les poumons étaient rosés, crépitants, avec des ecchymoses sous-pleurales. En 1843, Slingenberg remarque: « colorem flavescentem pulmonum, sanguine injectorum et aere irregulariter extensorum. » Bayard, dans son Manuel de médecine légale, revient sur ces symptômes, et Devergie, en 1852, parle longuement de la teinte violacée du visage, du développement considérable des poumons, de leur coloration foncée et de l’engorgement des cavités droites du cœur.
Nous arrivons à Tardieu, qui croit avoir trouvé un signe pathognomonique de ce genre de mort : les ecchymoses souspleurales. Il signale en même temps la congestion du poumon, l’emphysème, qui pour lui est rarement très étendu dans Ja mort par suffocation. Il en dresse une symptomatologie assez précise et qui, à part quelques changements, est demeurée celle que nous connaissons aujourd’hui. On combattit fortement la valeur de son signe pathognomonique et Tardieu revint en partie sur ses déclarations.
Depuis, les auteurs reprirent l’étude des symptômes de la suffocation, en firent une description plus approfondie, sans en ajouter beaucoup de nouveaux.
Avant de passer en revue ces symptômes, nous examinerons d’abord la marche de l’asphyxie, puis nous verrons quels sont les signes qu’on rencontre chez les personnes soumises à une compression assez violente, mais qui cependant n’entraina pas la mort.
Après de nombreuses expériences de laboratoire, le D: Riant a très bien indiqué les phénomènes successifs qui précèdent l’asphyxie. Il se passe d’abord une période très