HISTORIQUE
Le 29 et le 30 janvier 1906, Jeanne Weber comparaissait devant les assises de la Seine sous l’inculpation d’avoir tué quatre enfants, son fils et trois de ses nièces, et d’avoir essayé d’étrangler un de ses neveux âgé de dix mois. Les circonstances dans lesquelles ces morts s'étaient produites étaient accablantes pour celle que l’on appelait l’ « Ogresse ». L’autopsie des cadavres faite après exhumation par le docteur Thoinot ne permit pas de trouver la cause de la mort, mais elle établit nettement qu’en l’absence de lésions précises, il fallait écarter l'hypothèse d’une mort violente par un procédé criminel grossier, tel que la strangulation ou la suffocation, Les symptômes décrits par les témoins étaient trop vagues et trop mal spécifiés pour porter un diagnostic rétrospectif. Quant à la dernière victime, qui n’avait pas succombhé, ces phénomènes d’asphyxie avaient été proba- Re à par un spasme de la glotte. Après les singulières contradictions ou erreurs des témoins, la déposition de MM. Brouardel, Thoinot et Descout, n’eut pas de peine à emporter la conviction de tous en faveur de l’accusée. L'avocat général abandonna l’accusation et proclama l'innocence de Jeanne Weber.
Au début de mars 1907, une femme arriva dans une famille habitant près de Châteauroux. La mère était morte, le père
Las 4 Fa était bücheron ets’occupait peu de ses trois enfants, deuxfilles et un garcon de neuf ans. Cette femme fut présentée par le père comme sa cousine. Un mois après son arrivée, le jeune garcon mourait presque subitement. Il semblait en bonne santé, mais se plaignait cependant de la tête depuis deux jours. Une de ses sœurs apprenant que la femme nouvellement introduite dans la maison, était Jeanne Weber, n’hésita pas à l’accuser de la mort de son frère et la dénonca. On fit une enquête et une première autopsie conclut à une mort naturelle due à des accidents méningés.
Un second examen fait par les mêmes médecins, conclut à une strangulation criminelle, accompagnée de compression de la région précordiale, à la suite des symptômes suivants qu'ils signalèrent pour la première fois: sillon autour du cou, congestion des poumons, hémopéricarde (150 grammes en viron). Les docteurs Thoinot et Socquet, d’accord avec le professeur Lacassagne, conclurent que le rapport d’autopsie ne permettait en rien de conclure à une mort criminelle : le sillon devait être dû à l’attitude post mortem de la tête fléchie sur le thorax; la congestion à de l’hypostase cadavérique; quant à l’hémopéricarde, il était inadmissible puisqu'il n’y avait aucune lésion du cœur ou de ses vaisseaux. Ils refirent l’autopsie quelques jours après et ils trouvèrent des lésions très nettes de dothiénentérie : hypertrophie des plaques de Peyer, dont l’une offrait une ulcération arrondie, hypertrophie de la rate et des ganglions mésentériques. Ils conclurent à une mort subite survenant au cours d’une fièvre typhoïde à type clinique ambulatoire. Les docteurs de Chateauroux qui avaient pratiqué les premières autopsies, répliquèrent en termes un peu vifs. Bref, devant l’antagonisme existant entre ces experts et ceux de Paris, un rapport fut demandé pour trancher la question. Nous pouvons dire tout de suite qu’il fut conforme aux conclusions des docteurs de Paris et favorable à l’accusée.
Ce fut là le point de départ de notre travail. Nous avons l'intention de relater les expériences que nous avons faites à
do — ce sujet sous la direction de M. le professeur Lande, et d’en étudier les résultats. Des recherches identiques ont été effectuées dans le même but dans une autre Faculté de France, Les conclusions auxquelles elles ont permis d'arriver sont à peu de chose près, semblables aux nôtres.
Mais auparavant, il nous semble indispensable de montrer la place qu’occupe la mort par compression du thorax dans le grand chapitre de la suffocation, d'en faire rapidement J’historique, d’en étudier le mécanisme et l& fréquence, d’en dégager les symptômes.
La mort par suffocation comprend, d’après Morache, tous les cas dans lesquels un obstacle mécanique à l’arrivée de l'air dans les organes respiratoires, constitue le seul élément morbide. Cette définition a besoin d’être complétée par ces mots : sauf les cas de pendaison, de strangulation et de submersion.
Le nombre de ces obstacles est encore assez considérable pour nous permettre de ranger sous quatre chefs principaux les divers modes de suffocation.
1° Occlusion directe des voies aériennes.
Cette occlusion peut se faire par l’application à l’orifice de
‘Ja bouche et du nez de la main ou d’un corps mou quel-
congque. On en trouve des exemples dans certains cas d’infanticide ; c’est de cette façon également qu'opéraient, il a quelques années, une bande d'assassins anglais. Ils enveloppaient rapidement la tête à l’aide des vêtements plus ou moins flottants de la victime elle-même, en les serrant sur la bouche et le nez. C’est le « smothering » des auteurs
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anglais. En Amérique, certains individus avaient fait revivre le masque de poix usité au moyen âge; ils s’en servaient dans un but scientifique peut-être, mais noyé dans des considérations moins honorables. Il était difficile d’avoir dans les écoles de médecine un nombre suffisant de cadavres, et ces sinistres bandits n’avaient rien trouvé de mieux que d’appliquer sur la figure des passants qu'ils rencontraient la nuit, un masque de poix. Quand ils étaient morts, ils les apportaient dans les amphithéâtres où on les leur payait bon prix. Ainsi peut succomber l’homme ivre ou privé de connaisnaissance, dans l’impossibilité d’écarter l’obstacle qui vient accidentellement se placer sur l’orifice de ses voies respiratoires. D’autres fois, l’occlusion se fait par un tampon de ouate ou de linge qui vient tomber dans l'arrière-gorge, par des fragments d'aliments régurgités, par les objets les plus hétéroclites et tels que bas, clefs, boutons, poissons. C’est un genre de suicide fort prisé par les mandarins chinois tombés en disgrâce, que celui qui consiste à aspirer brusquement une feuille d’or laminée et légère, qui obture l’orifice glottique. On dit aussi, mais le fait n’a pas été encore prouvé, que les nègres arrivent à s’asphyxier en renversant, par de violents efforts, leur langue en arrière.
2° Enfouissement du corps vivant.
On trouve dans la littérature médicale des Cas, par trop nombreux, de nouveau-nés enterrés dans du fumier, du sable, de la cendre. Des ouvriers travaillant dans les mines, les sablières surtout, ont succombé de cette façon, victimes d’un éboulement imprévu,
3° Séjour forcé dans un espace clos.
C'est le cas d’un individu enfermé dans une malle (affaire Tavernier, 1897) où des victimes de catastrophes semblables