‹ De la suggestion et de ses applications à la thérapeutiqueChapitre 21 sur 280 · SOMNAMBULISME ACTIF · texte numérisé non relu

SOMNAMBULISME ACTIF

toutes les voies de fait qui lui sont ordonnées; l’un agit avec une certaine hésitation, l’autre agit résolument.

Les somnambules peuvent écrire, travailler, faire de la musique, converser entre eux. et, à les voir ainsi agir, les yeux fermés ou ouverts, comme dans l'état de veille, on jurerait qu'ils ne dorment pas. Passifs et inertes le plus souvent, quand on les abandonne à euxmêmes, ils deviennent actifs et se mouvementent, >ous l'influence de la suggestion.

Voici, par exemple, dans mon service, une femme de cinquante-cinq ans, ménagère. afTectée «le douleurs rhumatismales, nullement hystérique. Je la mets facilement en somnambulisme, (le somnambulisme est passif, si je ne dis rien : elle dort, en résolution, tranquille. Je développe chez elle par aftirmalion de l’anesthésie, de la catalepsie, «le la contracture, des hallucinations ; je la fais sortir de sa passivité. Je lui dis :

« Levez-vous donc, puixpie vous êtes guérie. Faites votre ouvrage. » La voilà «pii se levé, s'habille, cherche une chaise, grimpe sur l'appui de la fenêtre, ouvre celle-ci, trempe ses mains dans la cruche contenant la tisane qu'elle croit «le l’eau destinée aux usages domestiques et se met à laver les vitres consciencieusement >n r les deux faces. Puis, elle fait son lit ou balaie le parquet de la salle avec un balai qu’on lui apporte. I ne fois réveillée, elle ne se souvient de rien et croit avoir paisiblement dormi sur une chaise.

Ce ne sont pas là des faits exceptionnels. On est étonné, si ou veut bien examiner à ce point «le vue. les sujets les plus divers, de tempéraments variables, couchés dans une salle d’hôpital, de voir le grand nombre de « eux qui peuvent réaliser ces phénomènes de somnainbulisme actif. J’aii[uelquefois trois ou «juatre femmes

SUGGESTION D’ACTES I'OST-UYPNOTIQUES

sur une salle de vingt, qui travaillent ainsi : l’une fricote, l’autre coud, la troisième va chercher, les yeux fermés, du vieux linge et des fers avec lesquels elle refiasse le linge. Quelques-unes, susceptibles d’hallucinations, réalisent leur travail avec des ustensiles imaginaires : une telle, par exemple, prend le drap de lit, replie le bord, puis, enfilant une aiguille fictive et mettant un dé à coudre fictif, exécute avec précision tous les mouvements pour faire un ourlet, pas à pas, sans se tromper. Tout cela s’accomplit par suggestion, les yeux ouverts ou fermés -, et le souvenir de tout est éteint au réveil.

Pour préciser davantage la manière d'être des somnambules et les manifestations complexes qu’ils peuvent réaliser, je relaterai plus loin quelques observations | >1 ns éloquentes que toutes les descriptions que je pourrais faire.

Mais auparavant, je veux appeler l’attention sur un des phénomènes les plus intéressants du somnambulisme. Je veux parler de la possibilité de créer chez un somnambule des suggestions d’actes, d’illusions sensorielles, d’hallucinations qui se manifesteront non pendant le sommeil, mais au réveil : le sujet a entendu ce que je lui ai dit pendant le sommeil, mais il n’a conservé aucun souvenir de ce que je lui ai dit ; il 11e sait plus que je lui ai parlé. L’idée suggérée se présente dans son cerveau à son réveil : il a oublié son origine et croit à sa spontanéité. Des faits de ce genre ont été constatés par A. Bertrand, par le général Noizet, parle I)1 Liébeault, par Charles Richet. Je les ai répétés avec succès un très grand nombre de fois chez beaucoup de dormeurs et je me suis assuré de leur bonne loi.

SUGGESTION D’ACTES POST-HYPNOTIQUES

Voici des suggestions d'actes : je les choisis bizarres à dessein, pour rendre l’expérience plus concluante :

A l'un de mes malades, I)..., je suggérai pendant son sommeil qu’après son réveil il se frictionnerait la jambe et la cuisse malades, puis sortirait de son lit, irait a la fenêtre et retournerait dans sou lit : ce qu'il lit sans se douter que l’ordre lui avait été donné pendant le sommeil.

A Seh je suggérai un jour de mettre a son réveil

mon chapeau sur sa tète, de me l'apporter dans la salle voisine et de le mettre sur ma tète. C’est ce qu’il lit sans se rendre compte pourquoi.

[Jn autre jour, en présence de mon collègue M. Charpentier, je lui suggère, au début de son sommeil, qu'aussitôt éveillé il prendrait le parapluie de mon collègue accroché au lit, l'ouvrirait et irait se promener sur la galerie aliénant à la salle, dont il ferait deux fois le tour. Je le réveille longtemps après, et avant que ses veux soient ouverts, nous sortons rapidement, pour ne pas lui rappeler la suggestion par notre présence. Bientôt, nous le voyons arriver le parapluie à la main, non ouvert (malgré la suggestion), et faire deux fois le tour de la galerie. Je lui demande : « Que faites-vous?» 11 répond : « Je prends l’air. — Pourquoi? Avez-vous chaud? — Non ; c'est une idée, je me promène parfois. — Mais, qu’est-ce que c'est que ce parapluie? il appartient à M. Charpentier. — Tiens ! je croyais «pie c’était le mien, il lui ressemble. Je vais le rapporter où je l'ai pris. »

Quelquefois, le sujet cherche lui-même des raisons aux idées qu’il trouve dans son cerveau. Un jour que j'avais suggéré au même qu'il irait, dès son réveil, demander à un malade désigné dans la même salle des

SUGGESTION D’ACTES POST-HYPNOTIQUES

nouvelles de sa santé, il y fut aussitôt éveillé. Et comme je lui demandai pourquoi il y allait, s’il s’intéressait spécialement à lui : « Non, me dit-il, mais c’est une idée. » Puis, après réflexion : « Il ne nous a pas laissé dormir la nuit dernière. » 11 cherchait donc à s’expliquer lui-même son idée par le désir de savoir si le malade le laisserait dormir cette nuit.

Une autre fois, je lui suggérai qu’aussitôt réveillé, il se mettrait les deux pouces dans la bouche, ce qu’il lit : il rapporta ce besoin à une sensation douloureuse de la langue due à une morsure qu'il s'était faite la veille dans une attaque épileptiforme.

A Cl..., je suggère, à onze heures du matin, qu’à une heure de l’après-midi il serait pris d’un désir auquel il ne pourrait résister : de longer toute la rue Stanislas dans les deux sens, deux fois de suite. A une heure, je le vois déboucher dans la rue, la longer d’un bout à l’autre, puis .retourner en sens contraire, s’arrêtant comme un flâneur devant les vitrines. Mais il ne refit pas cette promenade une seconde fois, soit qu’il n’eût pas compris cette partie de l’ordre donné, soit qu’il y résistât. Une autre fois, je lui suggérai qu’à la même heure, par un itinéraire que je lui traçai, il irait place de l’Académie jusqu’au kiosque où il achèterait un Petit Journal , puis rentrerait chez lui par un autre chemin. A l’heure fixée, il se rendait par l’itinéraire désigné au kiosque, achetait son Petit Journal , puis rentrait chez lui, mais par un autre chemin.

A un pauvre garçon atteint d'insuffisance aortique, je suggérai qu’à son réveil, au bout de cinq minutes, il prendrait le livre placé à son chevet et lirait la page 1UU. Un quarL d’heure après cette suggestion, je le réveille et m’éloigne. Trois minutes après, la notion exacte du

SUGGESTION D’ACTES POST-HYPNOTIQUES 49

temp3 lui faisait défaut, je le vois de loin prendre son livre et lire; je m’approche, c’était la page 1Ü0. « Pourquoi lisez-vous celte page? » lui dis-je. — « Je ne sais pas, répondit-il, je lis souvent au hasard. »

J'ai répété des suggestions analogues chez un grand nombre de sujets. Voici, pour exemple, deux expériences de ce genre qui me paraissent offrir un intérêt spécial au point de vue psychologique :

X... est un ancien marin, ancien employé de chemin de fer. âgé de cinquante et un ans, affecté de rhumatisme articulaire chronique des genoux avec rétraction des membres en flexion. C’est un homme intelligent, bien équilibré, l’esprit assez cultivé, rien moins que nerveux, nullement crédule. Quand je lui proposai de l’hypnotiser, il affirma que je n’arriverais jamais ; j’essayai et dans la première séance j’obtins l’occlusion des veux; il prétendit n’avoir point dormi.

A la seconde séance, j’obtins la catalepsie suggestive : il prétendit cependant n’avoir pas dormi et avoir tenu les bras en l’air parce qu'il le voulait bien, par pure complaisance. Il me fallut le rendormir de nouveau, et le mettre au déli de modifier les attitudes diverses imprimées il ses membres pour qu’au réveil il avouât qu'il avait été influencé réellement. Quelques jours plu- tard le trouvant naturellement endormi, je m'approche doucement en lui disant : « Continuez à dormir; ne vous réveillez pas ; » j’applique ma main sur son front pendant deux minutes, puis je lève son bras, il reste en catalepsie suggestive ; le sommeil naturel était devenu sommeil hypnotique; autrement dit, j’avais pu me mettre en relation avec lui par l’organe auditif pendant son sommeil ; à son réveil il ne se rappelait pas que je lui avais parlé, ni que je l’avais touché.

ÔO

SUGGESTION D'IDÉES POST-HYPNOTIQUES

Depuis lors, c'est-à-dire depuis la cinquième ou sixième séance, je le mets en sommeil profond sans souvenir au réveil ; je produis sur lui à l’état de veille de la catalepsie et des mouvements automatiques; il est susceptible d’hallucinations post-hypnotiques complexes; on peut lui suggérer pendant son sommeil des actes et des idées qu’il exécute ou formule à son réveil, les croyant émanés de son initiative intellectuelle, .le ne citerai que la suggestion suivante, intéressante au point de vue psychologique. L’ayant hypnotisé, je vois un manuel de chimie au chevet de son lit : « Voilà un livre de chimie, lui dis-je, quand vous serez réveillé, l’idée vous viendra d’y lire le chapitre Or : vous le chercherez à la table des matières, vous lirez ce chapitre. Alors vous me direz à moi : « De l’or, si j’en avais, je « vous en donnerais bien, pour vous remercier de vos « soins. Malheureusement, je n’en ai guère. On ne « gagne pas d’or, ni dans la marine, ni au service du « chemin de fer. » — Cette idée vous viendra en lisant.»

Au bout d une demi-heure, l’ayant réveillé, je m’éloigne et continue à l’observer de loin. Je le vois chercher son étui, en retirer ses lunettes, les mettre, prendre le livre, feuilleter au moins cinq minutes, finir par trouver, lire; je m’approche; c’était l’article Or. « Pourquoi lisez-vous cet article? » lui dis-je. — « C’est une idée », me dit-il; et il continue à lire. Après quelques minutes, il me regarde. « De l'or, dit-il, si j'en avais, je vous récompenserais bien, mais je n’en ai pas. » 11 se remet à lire et après quelque temps ajoute : « Ce n’est pas la compagnie des chemins de fer qui enrichit ses employés. » Puis il continue sa lecture, sans affectation : il eût été bien étonné d’apprendre que l’idée exprimée par lui avait été introduite par moi dans son cerveau.

SUGGESTION D’IDÉES POST-HYPNOTIQUES i>l

X... est un comptable âgé «le quarante-sept ans, homme intelligent, parfaitement équilibré, allée té «le la crampe des écrivains, nullement nerveux. Son observation thérapeutique sera rapportée plus loin. La première fois «pie je l'endormis, il fut au troisième degré, c’est-à-dire catalepsie suggestive, mouvements automatiques, conservation du souvenir au réveil, l u doute restait dans son esprit comme chez tous ceux qui conservent le souvenir; il ne savait s'il avait réellement dormi et me demanda s'il fallait conserver les bras en l'air; il croyait réellement y avoir mis de la complaisance. Il avait cependant été influencé, sans conteste; car à la séance suivante, je le mis en sommeil profond, sans souvenir au réveil: alors seulement il eut conscience d’avoir dormi.

Je lui suggère un jour pendant son sommeil l’acte suivant : A votre réveil vous irez à mon bureau et vous écrirez sur une feuille «Je papier : « J'ai très bien dormi et vous mettrez une croix après votre nom. »

Un quart d’heure après je le réveille; il va au bureau, écrit la phrase que j’avais inscrite dans son cerveau, signe et met une croix apres son nom. « Que signilie cette croix? lui dis-je. — Tiens! répondit-il. Ma foi. je ne sais pas. Je l'ai faite sans m'en douter. » — Le lendemain, je lui fais écrire une autre phrase avec deux croix après son nom; le surlendemain je le fais écrire son nom avec une étoile à la suite. — Le jour suivant, je lui suggère pendant son sommeil : « A votre réveil vous écrirez : J'irai chez M. Liébeaull pendant votre absence, ht vous signerez, seulement vous vous tromperez. Au lieu de signer votre nom IL... vous signerez le mien Ilernheim : alors vous reconnaîtrez que vous vous êtes trompé, vous effacerez mon nom et vous

Page 1