‹ De la suggestion et de ses applications à la thérapeutiqueChapitre 133 sur 265 · SUGGESTION DE CRIMES · texte numérisé non relu

SUGGESTION DE CRIMES

moire qui a eu un grand retentissement les rapports de la suggestion avec le droit civil et criminel.

Il a fait un grand nombre d'expériences propres à établir la possibilité de suggérer des crimes, que les sujets accomplissent sans savoir le mobile réel qui a guidé leur main.

Voici, comme exemple, une de ces observations :

« Je dois m’accuser, dit M. Liégeois, d'avoir essayé de faire tuer monamiM. P..., ancien magistrat, et cela, chose grave, en présence de M. le commissaire central de Nancy.

«Je m’étais muni d’un revolver et de quelques cartouches. Pour ôter l’idée d'un jeu pur et simple au sujet mis en expérience, et que je pris au hasard parmi les cinq ou six somnambules qui se trouvaient ce jour-là, chez M. Liébeault, je chargeai un des coups du pistolet et je le tirai dans le jardin; je rentrai ensuite, montrant aux assistants un carton que la balle venait de perforer.

«En moins d’un quart de minute, je suggère à Mme G... l’idée de tuer M. P... d’un coup de pistolet. Avec une inconscience absolue et une parfaite docilité, Mmc G... s’avance sur M. P... et tire un coup de revolver.

« Interrogée immédiatement par M. le commissaire central, elle avoue son crime avec une entière indifférence. Elle a tué M. P... parce qu'il ne lui plaisait pas. On peut l’arrêter ; elle sait bien ce qui l’attend. Si on lui ôte la vie, elle ira dans l’autre monde, comme sa victime, qu’elle voit étendue à terre, baignant dans son sang. On lui demande si ce n’est pas moi qui lui aurais suggéré l’idée du meurtre qu’elle vient d’accomplir. Elle affirme que non; elle y a été portée spontanément, elle seule est coupable. »

J’ai parlé des suggestions post-hypnotiques dont sont susceptibles beaucoup de dormeurs profonds; on peut chez eux provoquer des actes ou des hallucinations qui auront lieu plusieurs jours, même plusieurs semaines

après le réveil, auxquels ils ne pourront se soustraire et dont ils ignoreront l’origine.

Il y a plus. Depuis que j’ai publié ces faits, j'ai pu constater que chez beaucoup on peut développer de véritables hallucinations rétroactives ; on peut leur suggérer qu’à un moment déterminé ils ont vu tel fait, commis tel acte, dont l’image créée dans leur cerveau apparaît comme un souvenir vivant qui les domine, au point qu’il est pour eux une réalité incontestable.

Voici, par exemple, une de mes somnambules, Marie G...., femme intelligente, dont il a été déjà question. Je la mets en sommeil profond et je lui dis :

« Vous vous êtes levée dans la nuit? » Elle répond : « Mais non. » J’insiste : « Vous vous êtes levée quatre fois pour aller a la selle ; et la quatrième fois vous êtes tombée sur le nez. Gela est certain ; et quand vous vous réveillerez, personne ne pourra vous faire croire le contraire. » A son réveil, je lui demande : « Comment cela va? » — « Bien, me dit-elle, mais cette nuit, j’ai eu de la diarrhée, je me suis levée quatre fois, même je suis tombée et me suis fait mal au nez. » Je lui réponds : « Vous avez rêvé cela; vous ne m’aviez rien dit tout à l’heure ; aucune malade ne vous a vue ». Elle persiste dans son aflirmation, elle n’a pas rêvé; elle a parfaitement conscience de s’ètre levée; toutes les malades dormaient, et elle reste convaincue que c'est arrivé.

Un autre jour, pendant son sommeil, je lui demande dans quelle maison elle habite et quels sont scs colocataires. Elle me dit entre autres que le premier étage est habité par une famille, père, mère, plusieurs petites filles et un vieux garçon restant chez eux. Alors je lui dis ce qui suit ; « Le 3 août (il y a quatre mois et demi), à trois heures de l’après-midi, vous rentriez chez vous; arrivée au premier étage, vous avez entendu des cris sortant d’une chambre, vous avez regardé par le trou de la serrure; vous avez vu le vieux garçon commettant un viol =ur la plus jeune petite fille ; vous l’avez vu ; la

petite fille se déballait, elle saignait ; il lui mit un bâillon sur la bouche. Vous avez tout vu; et vous avez été tellement saisie que vous êtes rentrée chez vous et que vous n avez rien osé dire. Quand vous vous réveillerez, vous n y penserez plus; ce n’est pas moi qui vous l’ai dit; ce n est pas un rêve, ce n’est pas une vision que je vous ai donnée pendant votre sommeil magnétique; c'est la réalité même; et si la justice vient plus tard faire une enquête sur ce crime, vous direz la vérité. » Gela dit, je change le cours de ses idées, je détermine des suggestions plus gaies; à son réveil, je ne lui parle plus de ce fait. Trois jours après, je prie mon ami, M. Grillon, avocat distingué, d interroger cette femme, comme s'il ctail juge d instruction. En mon absence, elle lui raconte les faits dans tous leurs détails, donnant les noms de la victime, du criminel, 1 heure exacte du crime; elle maintient ses dires énergiquement ; elle sait quelle est la gravité de son témoignage; si on 1 appelle à comparaître devant les assises, malgré l’émotion qu’elle en ressent, elle dira la vérité, puisqu’il le faut; elle est prête à jurer devant Dieu elles hommes! M’étant approché de son lit api ès la déposition, 1 avocat, faisant office de magistrat, la fit répéter devant moi. Je lui demandai si c’élait bien la véiité, si elle n avait pas rêvé, si ce n était pas une vision comme celles que j’avais l'habitude de lui donner pendant son sommeil ; je l’engageai à se défier d elle-même. Elle maintint avec une conviction inébranlable son témoignage.

Gela fait, je 1 endormis pour déraciner cette suggestion. « Tout ce que vous avez dit au juge d'instruction, lui dis-je, n’est pas : vous n’avez rien vu le 3 août; vous ne savez plus rien de rien; vous ne vous rappelle! ez même pas que vous avez parlé au j uge d'instruction ; il ne vous a rien demandé et vous ne lui avez rien dit. •>

A son réveil, je lui dis : « Qu’avez-vous dit à Monsieur, tantôt. / » — « Je n’ai rien dit. » — « Comment, vous n’a- ' c/* ''cm dit, dit le magistrat, vous m’avez parlé d’un crime qui a eu lieu dans votre maison le 3 août; vous avez vu le nommé X..., etc. » Marie G... resta interdite.

HALLUCINATIONS RÉYROACT1VES 185

La nouvelle du crime la suffoquait ; elle n’en avait jamais entendu parler. Quand M. X... insista, lui disant qu'ellemême avait signalé ce crime, elle n’y comprit rien; une violente émotion la saisit à la nouvelle qu’elle serait appelée en justice pour témoigner. Et pour calmer cette émotion, je dus l’endormir de nouveau et passer

I éponge sur toute cette scène véritablement effrayante de réalité. A son nouveau réveil, le souvenir de tout était effacé sans retour et le lendemain, conversant avec elle et amenant à dessein la conversation sur les gens de sa maison, elle m'en parla naturellement comme si jamais il n en avait été question entre nous.

Il y a plus encore. Nous avons vu que certains sujets hypnotisables peuvent, sans être hypnotisés de nouveau, par simple affirmation à l'état de veille , subir des illusions ou des hallucinations variables; ceux-ci peuvent subir de même des hallucinations rétroactives; ce qui se passe pathologiquement chez les aliénés qui se figurent avoir assisté à telle scène, avoir commis tel acte, meurtre ou vol, et retracent tous les détails du crime dont ils ont été acteurs ou spectateurs, peut être réalisé artificiellement chez certaines personnes, par simple affirmation, avec une facilité effrayante.

A Sch..., l’un de mes somnambules, je dis : « Vous avez vu cette nuit, mon cher de clinique, M. le Dr G..., à côté de votre lit, ils est trouvé mal, il a vomi; même, vous lui avez donné votre mouchoir pour s’essuyer. »

II resta convaincu que c’était arrivé ! L’idée suggérée s’imposait comme image rétrospective réelle à son cerveau. Une heure après, ayant rencontré M. le IJr G..., Sch... lui dit : « Je vous ai vu cette nuit; vous étiez bien malade. » — « Comment, vous m'avez vu, je n’étais pas a 1 hôpital !» — « Je vous ai bien vu, il était 4 heures 5 minutes ; vous étiez malade; c’était une indisposition ; il rfy avait pas de votre faute. »

Un autre jour, je lui dis : « Vous êtes sorti delà salle ce matin; vous avez été devant la chapelle, vous avez regardé par le trou de la serrure; deux hommes

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