Somnambulisme a l'état de veille
Le somnambulisme peut aussi se réaliser sans sommeil; et ceci arrive surtout à la suite de grands chocs émotifs, de l'hystérie par exemple. Voici deux exemples :
Damaschino publie la longue observation d'une jeune fille de 25 ans qui déjà jeune enfant était nerveuse et avait des convulsions. A Tâge de 3 ans, on la trouvait la nuit jouant avec ses poupées. Plus tard elle faisait des excursions nocturnes, montant aux étages supérieurs et même sur les toits. Une fois elle part la nuit de la rue Vandamme à Montparnasse et se réveille dans un petit bois de Versailles, fort effrayée de se trouver dans un endroit qu'elle ne connaissait pas, vêtue d'une jupe très légère, les cheveux épars, les pieds nus. Elle s'adressa à des agents qui la ramenèrent. A l'âge de i3 ans et demi, elle avait eu de fréquentes attaques de nerfs.
Dans l'observation suivante, publiée par Mesnet, c'est à la suite d'un choc cérébral d'origine traumatique que les accès de somnambulisme se sont déclarés.
Un homme de 27 ans, reçut, à Sedan, une balle qui fractura le pariétal gauche. Presque immédiatement après survint une hémiplégie qui guérit, ne laissant que de légères traces, au bout d'un an. Depuis sa blessure, étant prisonnier à Mayence, il
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resta sujet à des accès de somnambulisme, qui persistèrent après la f^uérison de l'hcmiplèf^ie. l'allés surviennent à des intervalles de qumzc à trente jours et durent de quinze à trente heures. Dans cet état second, il a les yeux ouverts, va, vient, mange, boit, fume, se déshabille et se couche à son heure ordinaire, comme à létat Je veille; mais il a du nystagmus, du mâchonnement, du malaise, des souffrances de tétc. 11 n'a aucune initiative, et ne fait que les actes habituels journaliers de son existence. Si, dans un milieu dont il ne connaît pas les êtres, on lui crée des obstacles, si on barre le passage, il heurte légèrement, s'arrête, promène les mains sur les objets, en cherche les contours et les trouve ; il n'offre aucune résistance aux mouvements qu'on lui imprime (catatonie), la peau est insensible à Tépingle ; les organes des sens paraissent fermés aux impressions du monde extérieur, sauf peut-être la vue qui Test moins. Le sens du toucher persiste, puisqu'il palpe les objets et les reconnaît.
Certains accès s'accompagnent d'hallucinations. Un jour, se promenant dans un massif d'arbres, on lui remet sa canne qu'il avait laissé tomber, il la palpe, promène plusieurs fois sa main sur la poignée coudée, devient attentif, semble prêter l'oreille, et tout à coup appelle « Henri >>. Les voilà, ils sont au moins une vingtaine. A nous deux, nous en viendrons à bout ! » Et alors portant la main derrière son dos comme pour prendre une cartouche, il fait le mouvement de charger son arme, se couche dans
rherbe, à plat ventre, la tête cachée par un arbre, dans la position d'un tirailleur, et suit, Parme épaulée, tous les mouvements de Tennemi qu'il croit voir à courte distance. Cette scène hallucinatoire qui reproduit la lutte dans laquelle il a été gravement blessé a été réveillée par l'illusion de la canne prise pour un fusil.
Mesnet a pu dans la crise survenue quinze jours plus tard, en reproduisant les mêmes conditions, rééditer la même scène. On ^eut d'ailleurs dans cet état provoquer facilement des scènes hallucinatoires ; en piquant la peau avec une épingle, faire rêver duel; en éclairant la chambre, faire rêver flamme, incendie. Il se rend en imagination au concert : un vitrage brillant lui crée une illusion en rapport avec son rêve; il se croit au théâtre, et il chante !
Cette observation, où les hallucinations spontanées se mêlent à celles qui sont provoquées rappellent rhistoire de notre sergent chez lequel nous avons provoqué expérimentalement la scène du combat de Patay où il fut blessé.
Les somnambules peuvent avoir des changements de personnalité et perdre le sentiment de leur identité, se croire un autre personnage. Voici un exemple de somnambulisme ambulatoire qui me paraît justiciable de cette interprétation.
Un jeune homme de i6 ans, sérieux, instruit, de bonne conduite, doux et timide, avait eu en janvier 1 896 un malaise avec crise de nerfs qui dura un quart d'heure et n'eut pas de suites.
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Le 14 octobre suivant, son père l'envoya chercher mille deux cents francs au Crédit Lyonnais. Il cherche la somme, court à la /^are, prend un billet pour Dijon ; de là il envoie une carte postale écrite au crayon dans laquelle il dit qu'à la sortie du Crédit Lyonnais deux bandits l'ont amené du côté de l'Allemagne, qu'il souffre beaucoup, qu'on vienne le chercher, etc. De Dijon, il prend le train pour Marseille, descend à l'hôtel que son père fréquente, et donne un faux nom, M. Sorval, 4, rue de la Préfecture au Havre. Le père envoie des télégrammes de tous côtés, entre autre à son cousin de Marseille qui est assez heureux, après quarante-huit heures, pour mettre la main sur lui à l'hôtel. Le jeune homme dit : « Je ne vous connais pas; je ne suis pas X..., je suis M. Sorval ». Un rassemblement se fait devant rhôtel; on prend fait et cause pour le jeune homme. Son cousin le conduit à la sûreté. Là, pressé de questions, il finit par avouer son nom ; mais au moment où il avoue, il est pris d'une crise convulsive tellement violente que quatre hommes ne peuvent le maîtriser. La crise dure une heure; puis elle est suivie d'un sommeil qui dure depuis lundi soir jusqu'au vendredi suivant à 4 heures. On le transporte chez son cousin; il prend des aliments pendant son sommeil. Le vendredi à quatre heures, il se réveille enfin sans souvenir aucun de tout ce qui s'est passé depuis le moment où il a quitté le Crédit Lyonnais. Tout le reste est lettre morte pour lui. Ajoutons que le jeune homme n'avait dépensé de ces mille deux cents francs
emportés que la somme nécessaire à ses frais de voyage.
Le père avait trouvé dans la poche d'un pantalon de son fils un chiffon de papier où il demandait un rendez-vous avec une jeune fille à la gare pour aller ensemble à Paris, annonçant qu*il aurait beaucoup d'argent. La lettre était inachevée. Le père trouva la jeune fille qui restait chez ses parents, et put établir qu'elle ne connaissait pas son fils.
Le père m'amena le fils dont Texpression vague et les grands yeux fixes indiquaient une nature disposée à la rêverie. Il me parut bien sincère et me dit qu'il n'avait jamais parlé à cette jeune fille et n'avait aucune affection pour elle; ils en avaient causé entre jeunes gens, mais il ne la connaissait pas autrement. Quant au nom de Sorval, il finit par se rappeler ravoir lu dans un feuilleton du Petit Journal, mais il ne savait plus les détails du roman ? Son départ était certainement prémédité. Le projet de lettre trouvé était sans doute déjà écrit, dans un état de conscience anormale. Avait-il en allant à Marseille réalisé un roman conçu par son imagination, croyant être M. Sorval, le héros de ce roman ? Y avait-il des conceptions multiples, incohérentes, comme cela arrive dans le rêve ? L'histoire de bandits l'amenant en Allemagne tiendrait à le taire croire.
L'interrogatoire de la sûreté de Marseille Ta vivement suggestionné et ramenant le sentiment de la réalité, a déterminé une crise violente d'hystérie.
Il s'agit donc d'une fugue accomplie par un jeune
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homme hystérique en état de somnambulisme, sous l'empire d'auto-sugijestion qui lui enlevait le sentiment de la réalité et en faisait un rêveur en action i\ l'état de veille. Comme les rêves du sommeille contrôle cérébral étant affiibli ou suspendu, ces rêves du somnambulisme vigil sont incohérents, désordonnés et dépourvus de logique.
Dans cette observation, l'état de conscience somnambulique a duré pendant plus de cinq jours. C'est une véritable vie somnambulique.
5. — Vie somnambulique. Condition seconde. Personnalité double.
Cet état de conscience nouveau qui constitue la vie somnambulique peut se reproduire souvent chez le môme sujet, alterner avec l'état de conscience normale. Telles sont les observations qui ont été publiées sous le nom de condition seconde, dédoublement de la personnalité.
Relatons succinctement quelques-uns de ces cas relatés par les auteurs. Le plus connu est celui de la célèbre Félida, observée pendant plus de trente ans, par le professeur Azam de Bordeaux.
Félida a deux états de conscience. Dans son état normal, elle est triste, sérieuse, accusant mille douleurs, indifférente pour tout ce qui n*est pas en rapport avec ses souffrances, les sentiments affectifs peu développés, la volonté très arrêtée, le travail très acharné.
Dans son état second, tout paraît différent : sa physionomie respire la gaîté; elle se plaint à peine de ses douleurs; elle vaque aux soins ordinaires du ménage, sort, circule, fait des visites, entreprend un ouvrage quelconque. Son caractère est complètement changé; de triste, elle est devenue gaie et sa vivacité touche à la turbulence; son imagination est plus exaltée; pour le moindre motif, elle s'émotionne en tristesse ou en joie; d'indifférente à tout, ce qu'elle était, elle est devenue sensible à l'excès. Dans cet état, elle se souvient parfaitement de tout ce qui s'est passé pendant Tétat normal; mais dans celui-ci elle ne se souvient pas de ce qui s'est passé pendant l'état second. Cette amnésie la rend très malheureuse, et, elle cherche et arrive auprès des personnes qui ne la connaissent pas à dissimuler cette infirmité.
Dans rétat second, elle se laisse séduire, devient grosse, parle de sa situation sans inquiétude, sans tristesse; tandis que, quelque temps après, se trouvant dans rétat de condition première, accusant un gonflement du ventre et des malaises dont elle ne soupçonne pas la cause, ni la nature, quand on lui apprend sa grossesse, elle a une commotion nerveuse avec crises convulsives.
D'ailleurs dans les deux états elle a son intelligence parfaite, sans délire, ni hallucinations.
Les deux conditions ne diffèrent que par des modifications de caractère, d'instincts, de sentiments, d'idées. Dans sa vie seconde, on lui donne un chien qui s'habitue à elle et la caresse chaque jour. Dans
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la vie normale, si le chien la caresse, elle le re pousse avec horreur, elle ne l'a jamais vu ; c'est un chien errant entré par hasard chez elle.
Dans sa condition seconde, elle croit que son mari a une maîtresse et se répand en menaces contre sa complice. Quelques instants après, revenue à l'état normal, elle rencontre cette femme et, if^norant tout, le comble de prévenances et de marques d'amitié.
Peu à peu la durée des périodes de condition seconde a augmenté et existe des journées entières. P^nfin, cet état est devenu presque continu ; l'état normal avec sa perte des souvenirs si caractéristique n'apparaît plus qu'après des intervalles de quinze jours à trois semaines et ne dure que quelques heures.
La cause déterminante de ces changements de conscience a été l'hystérie survenue à quatorze ans pendant la période de croissance. C'est après dix minutes de sommeil hystérique qu'elle ouvrait les yeux et se réveillait en condition seconde. Plus tard, le sommeil nerveux avec analgésie devient plus court, ne dure plus que 2 ou 3 minutes, ou même un instant seulement. D'ailleurs de dix-neuf à vingt quatre ans, elle eut des accidents nerveux, crises convulsives, léthargies, paralysies partielles, et toute une série de psychonévroses.
C'est, je pense, le choc cérébral consécutif à des crises d'hystérie qui laisse à sa suite cette modification d'état de conscience ; elle peut être répétée à chaque crise par une sorte d'auto-suggestion émotive.
L'éducation suggestive du sujet aurait pu peut-être supprimer les crises, inhiber l'émotivité qui les répétait, et maintenir Tétat de conscience normal.
Tel est aussi le cas relaté par Ladame, de Genève; je rapporte un résumé de l'observation qui montre bien Tanalogie qui existe entre le somnambulisme et la condition dite seconde.
X..., jeune fille de vingt sept ans. Dans sa première enfance, à la suite d'une grande frayeur, à la vue d'un incendie, elle devint somnambule, s'échappant parfois de son lit pour aller dans la cuisine ou les corridors, où il fallait la chercher. Ces accès assez fréquents ont duré pendant son adolescence.
A Vienne où elle travaillait comme couturière, elle eut une vive émotion par un commencement d'incendie provoqué par une lampe allumée qu'elle avait renversée. Elle eut une attaque de sommeil qui dura deux jours et demi. Rentrée à Genève ces attaques se répétèrent ; et on s'aperçut alors que, au réveil de ces attaques, il y avait chez elle un état second, différent de l'état normal, avec un autre caractère. Les attaques se répèlent à la moindre émotion, et s'accompagnent pendant vingt à vingt-cinq minutes environ d'un léger tremblement de tout son corps. Pendant l'état second, qui dura une fois une journée entière à la suite d'une altercation avec son fiancé, elle change complètement de caractère. Douce, aimable et un peu molle à l'état normal, elle devient impatiente, méchante, impétueuse, m.ais active et travailleuse. Elle mange avec meilleur appétit et
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diffère mieux qu'à l'état noririal. I^lle chante, joue du piano, prend part à la conversation, riposte mieux et plus hardiment, a la main leste, ne supporte pas la contradiction, distribue généreusement des taloches.
Revenue à l'état normal, elle ne se rappelle absolument rien de ce qu'elle a fait ou dit pendant l'état second, elle ne veut jamais croire aux propos violents qu'elle a tenus ou aux actes de colère qu'elle a commis, quand on voulait la contrarier.
Dans l'état second, sa mémoire est entière pour tout ce qui lui est arrivé auparavant dans l'état analogue et l'état normal. Mais il lui arriva souvent de ne pas reconnaître les personnes qu'elle connaît dans l'état normal; ainsi elle ne reconnaît pas quelquefois son médecin.
Le docteur Ladame est arrivé à obtenir la guérison par suggestion. Dans cette observation, comme dans celle de Félida, c'est la commotion psychique produite par la crise d'hystérie qui détermine cette modification de conscience.
Dans l'observation suivante, il s'agit, comme dans les précédentes, d'une hystérique, et aussi, comme dans la première, d'une grossesse survenue en condition seconde. Celle-ci fut déterminée par les manœuvres magnétiques d'un médecin.
C'est une jeune fille très nerveuse, qui avait des crises d'hystérie. Un jeune médecin la traite par le magnétisme. Elle guérit, se maria contre son gré avec un mari frivole et débauché, eut de nouvelles crises
de nerfs, et eut de nouveau recours au jeune médecin qu'elle aimait. Ces crises s'accompagnaient d'un délire extatique. Elles devinrent somnambuliques; et les séances de soi-disant magnétisme provoquaient cet état somnambulique qui revenait aussi spontanément plusieurs fois par jour.
Dans lavie somnambulique, MmedeB...étaitcalme, causait tranquillement, soutenait la conversation, racontait, riait, plaisantait ; et si elle n'avait pas eu les yeux fermés, on aurait cru à son état normal. Cependant elle était plus impressionnable, susceptible même, supportant difficilement la contradiction, alors que dans la vie ordinaire elle avait la douceur d'un ange. Elle avait en outre des caprices, des envies presque irrésistibles, elle allait au piano et jouait quelques morceaux ; d'autrefois il lui prenait fantaisie de faire une grande toilette, elle cherchait ses atours, ses bijoux. Elle s'habillait, dansait avec le docteur, puis se déshabillait, replaçait chaque chose à sa place. Quelquefois elle se livrait à des excentricités, grimpait sur les meubles, les cheminées, sans rien déranger. Le somnambulisme transformait son caractère et le rendait susceptible, irritable, présomptueuse, alors que dans la vie normale elle était modeste et réservée.
Pendant un de ces accès elle fit à son médecin l'aveu de l'amour qu'elle avait pour lui ; elle s'était mariée contre son gré. Le médecin devint l'amant de Mme de B... pendant son somnambulisme.
Dans son état normal, elle n'avait souvenir de rien.
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Devenue enceinte, elle n'avait aucun soupçon de sa grossesse, n'ayant plus eu de rapports avec son mari depuis un an, et sûre de n'avoir pas manqué à ses devoirs. On attribuait ses malaises à une maladie insolite. Dans le somnambulisme, elle savait ce qui en était et ne s'inquictait pas trop de la situation. Quand finalement la malheureusefemme découvrit la nature de son mal, l'anxiété fut extrême, sa tétc s'égara ; elle crut aux esprits, aux maléfices. Au terme de sa grossesse, l'aliénation fut complète et nécessita son transfert dans une maison de santé.
Elle guérit toutefois ; ses attaques disparurent. Elle ne revit que quelques années plus tard le docteur H..., et ne soupçonna pas qu'il avait été le héros d'une aventure dont elle avait été la victime ( i ).
Je rapproche de ces observations l'affaire Chambige qui a vivement passionné Topinion publique, il y a une quinzaine d'années, et que je crois susceptible de la même interprétation ; elle s'éclaire à la lumière des observations précédentes.
Une jeune femme du meilleur monde et d'une moralité parfaite, adorant son mari et ses enfants, recevait chez elle un jeune homme, ami de sa famille, nommé Chambige. Un jour, on la trouva dans un pavillon isolé de son jardin, tuée par une balle, le corps souillé par un attentat. Chambige était à ses
(i) Le Magnétisme, vérités et chimères de cette science occulte, parle docteur Bellanger, Paris, 1854.
côtés, évanoui, blessé par un coup de pistolet, n'ayant pas réussi à se tuer. Revenu à lui, il raconta que la jeune femme, éperdument amoureuse, s'était donnée à lui, à condition qu'ils ne survivraient ni Tun ni Tautre, à son déshonneur. Il avait juré de la tuer et de se tuer ensuite.
Ce récit était-il vrai ? Chambige l'affirmait avec un grand accent de franchise qui a impressionné même ceux qui ne voulaient voir en lui qu'un vulgaire assassin. Beaucoup de personnes n'ont vudans ce drame qu'un acte de folie amoureuse. Il y a eu, je pense, encore autre chose.
Immédiatement avant ce drame, alors que, suivant Chambige, le projet était convenu entre eux, la pauvre jeune femme écrivait à une parente une lettre calme et sérieuse ; elle y parlait de son intérieur, de ses enfants, même, je crois, de Chambige, en termes si simples, si naturels, qu'ils indiquaient une tranquillité d'esprit parfaite. La femme qui l'écrivait ainsi ne pouvait avoir conscience de l'acte qu'elle préméditait. Elle ne songeait ni à manquer à ses devoirs, ni à se faire tuer.
De l'avis de tous ceux qui la connaissaient, Mme Grille était la candeur même, femme de devoir, élevée dans des principes de sévère moralité, douce, timide, bonne, dévouée à son mari et à ses enfants. Mais elle était suggestible. Un jour, en fixant une cuiller, elle était tombée en extase hypnotique. Comment donc expliquer ce drame ?
Chambige est-il un vulgaire assassin, doublé d'un
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imposteur qui, après avoir lâchement violé et assassiné cette femme qui lui refusait ses faveurs, aurait inventé cette histoire, pour poser en héros de tragédie amoureuse ? Je ne le pense pas.
Doué d'une intelligence vive, en imposant à ses camarades comme un esprit supérieur, avec peu ou point de sens moral, Chambige avait soif de sensations et buvait sans scrupules à toutes les sources qui pouvaient Tassouvir, sans cceur et sans préjugés, mais franc. II vit Mme Grille et désira la posséder. Habitué à dominer, parce qu'il avait de Tintelligence, delà volonté et de la décision, il ne tarda pas à prendre sur cet esprit faible un ascendant étrange : en sa présence elle ressentait sans doute un amour mêlé de malaise indéfinissable. De même qu'un jour en regardant une cuiller, elle était tombée en extase hypnotique, de même en présence de Chambige, troublée profondément par son regard, ses allures, peut-être ses déclarations, elle tombait en extase somnambulique, en condition seconde. Chambige lui inspirait à son insu une nouvelle conscience, à la faveur de laquelle lasuggestibilité s'exaltait, la passion la dominait, la raison faisait défaut, la capacité de résistance était insuffisante. Chambige faisait de la suggestion sans le savoir.
Revenue à sa conscience normale, Mme Grille, ne se souvenait de rien. Ainsi, le matin du crime, quand elle écrivait sa lettre, elle ne savait pas ce qui allait se passer. Un instant après, la présence seule de Chambige a pu la suggestionner; dans son imagina-
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tion est une passion folle ; dans ses sens une excitation irrésistible.
Si la pauvre femme a fait promettre à son séducteur de la tuer, c'est le sens moral persistant encore dans son nouvel état de conscience, c'est sa vraie conscience morale indestructible qui pouvait être dominée, mais non éteinte, dans son état somnambulique.
Cettecondition secondedans laquelle le caractère, les instincts sont modifiés, où l'impulsivité peut dominer, où le malade peut avoir des illusions, des hallucinations et perdre le sentiment de son identité, est susceptible de donner lieu, comme le somnambulisme nocturne, à des actes délictueux et criminels. Nous avons vu la somnambule de Ladame distribuer des taloches pendant sa condition seconde et même mordre la main de son fiancé, parce qu'il voulait Tempêcher de sortir.
Le docteur Garnier (i) raconte l'histoire d'un jeune homme qui, en condition seconde, déménage tranquillement une boutique de brocanteur et transporte successivement les objets mobiliers dans la cour de sa maison.
Le docteur Motet (2) relate Thistoire d'un individu qui commit en somnambulisme un outrage public à la pudeur.
(i) Garnier, Annales d'hygiène publique et de médecine légale, Paris 1887.
(2) Motet, Ibid., 1881.
ÉTATS r)IVERS DE CONSCIKNCK IM
Proust (r) rapporte celle d'un jeune homme sujet à des crises de vie somnambulique qui fut condamné pour des escroqueries laites dans cet état.
Dans les observations que nous avons relatées, nous avons vu que l'hystérie existe souvent chez le somnambule. L'hystérie ainsi que nous le verrons est une crise nerveuse consécutive à un choc émotif ; cette crise elle-même peut s'accompagner d'hallucinations complexes coexistant ou alternant avec les convulsions et autres manifestations delà crise ou leur succédant et constituant un vrai somnambulisme hallucinatoire. Quelquefois la convulsion est légère ou même tait défaut, et la crise paraît constituée tout entière par l'accès de somnambulisme.
L'émotivité qui fait la crise d'hystérie et celle-ci elle-même créent un choc cérébral intense qui, chez les sujets prédisposés, peut produire Tétat de conscience anormaldit somnambulique.