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I. — Crimes expérimentaux

Dans les chapitres précédents, nous avons établi que la suggestion se fait sans hypnos2, qu'elle ne réalise que les symptômes qui se réalisent spontanément dans divers états d âme. Ni l'hypnotisme, ni la suggestion, ne créent des propriétés particulières. La suggestion, ai-je dit, c'est le déterminisme cérébral. Nos instincts natifs, notre innéité, l'éducation, l'exemple, l'imitation, la persuasion, le sentiment, les émotions, les passions, les illusions, les erreurs, les impressions apportées par nos sens, les excitations cérébrales par Talcool, les toxiques, les toxines, les impressions viscérales, les perturbations organiques et psychiques dues aux maladies diverses, aux évolutions biologiques, croissance, menstruation,

CMIMKS I.XI'KIUMKS lAI \ ITi?

grossesse, en un nioi tout le milieu extérieur et notre milieu intérieur, tout a|^it sur le psychisme, tout nous détermine, tout nous suf;f^'estionne.

La sui;f^»estion expérimentale ne fait que reprc^duire des phénomènes qui se produisent spontanément. L'hypnotisme ne modifie pas la suf^gestibilité normale, il ne moditie pas la physiologie ni la psychologie de l'organisme humain. 11 n'exalte pas les facultés intellectuelles, il ne crée pas le don de voir à travers les espaces ou à travers les corps opaques, il ne renverse pas les lois de la nature; il n'augmente pas l'acuité des sens au delà de la mesure normale. Chez mes meilleurs sujets, je n'ai pu constater de phénomènes à distance, ni de transmission de pensée. Si ces phénomènes et d'autres, tels que lévitation, extériorisation de la pensée, affirmés par les spirites, existent, ce que je ne crois pas, ces phénomènes sont de toute autre nature que ceux de la suggestion; ils ne sont pas de notre ressort. Ce que je puis affirmer, c'est que aucun de mes somnambules ne les a présentés. Je n'ai vu que les faits que j'ai décrits dans les pages qui précèdent, et ces phénomènes qui frappent vivement l'imagination de ceux qui les observent, j'ai cherché à les dégager de leur apparence merveilleuse, en montrant que tous peuvent se produire spontanément dans la vie courante.

Nous avons établi aussi que l'être suggestionné, même en état de sommeil dit hypnotique, n'est pas un pur automate qui obéit fatalement au suggestionneur; malgré sa docilité, il conserve son indivi-

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dualité, il est conscient; il peut résister souvent dans une certaine mesure et peut ne pas accepter toutes les suggestions qu'on veut lui imposer.

Certainement, quand on voit un sujet très suggestible, anesthésique, hallucinable, réaliser tous les actes commandés, une question se pose impérieusement: La puissance de la suggestion va-t-elle jusqu'à faire exécuter des actes criminels?

Avec notre conception de la suggestion, cela n'est pas douteux, puisque tout crime a une cause psychique déterminante, puisque nous voyons tous les jours de mauvais conseils, des excitations malsaines taire des criminels. Un cerveau faible ou impulsif sera entraîné facilement à commettre un acte délictueux. Le fanatisme religieux, politique, ou socialiste, suggéré par un fanatique, peut transformer un honnête homme en criminel. Toutes les passions, colère, haine, passion, amour, peuvent suggérer une mauvaise action. On peut dire en vérité qu'il n'y a pas un crime dans lequel il n'y ait pas un élément suggestif.

Mais la question se pose autrement. Tout sujet très suggestible obéit-il forcément à une suggestion criminelle? Va-t-il fatalement au crime, par cela seul qu'il est suggestionné et ne peut plus résister à Tordre ? La suggestion développe-t-elle, au moins, chez certains sujets, un véritable état d'automatisme, conscient, je le veux bien, mais irrésistible quand même, à la faveur duquel ils vont au crime, comme une pierre qui tombe, disait Liébeault ?

rRIMES KXPKUIMKNTAl X IftO

Mon ref»rctté ami Liégeois, dans de nombreuses expériences, a pu sugf^érer à des sujets honnôtes des vols, des assassinats, des escroqueries, des faux, môme un parricide, et ces suggestions ont été accomplies expérimentalement avec précision.

11 s'agissait, il est vrai, de somnambules choisis à la clinique de M. IJébeault;et tous n'obéissent pas avec cette précision. M. Liébeault lui-même ne considérait pas tous les sujets comme aptes à réaliser des actes criminels, bien qu'il eût une foi presque absolue dans la toute-puissance de la suggestion.

4c Ce sont seulement, dit-il, les dormeurs somnambules profonds, chez lesquels a disparu toute initiative, toute activité sensible et intellectuelle. Ceux-ci, impuissants à faire effort pour sentir, raisonner, discuter et agir, sont de toute nécessité impuissants à résister aux méchantes tentations. Ne trouve pas qui veut un somnambule au plus haut degré de concentration d'esprit; je n'ai rencontré que 4 à 5 sujets pour 100 parmi ceux que j'ai soumis àThypnotisation, sujets par l'intermédiaire desquels on aurait pu sûrement faire commettre les crimes les plus épouvantables et que Ton n'exécute que dans certains états de folie. »

«Ce qui a trompé, ajoute-t-il, les expérimentateurs qui ont admis l'impossibilité de faire réaliser des crimes, c'est le choix peu réfléchi de ceux auxquels ils ont voulu les imposer. Aussi ne faut-il pas s'étonner s'ils ont rencontré dans ceux-ci des sujets désobéissant aux ordres donnés, du moment que ceux-ci étaient

contraires à leurs principes moraux ou à leurs intérêts. Et encore ces dormeurs auraient-ils peut-être cédé à leurs injonctions, si elles avaient été insinuées dans leur esprit avec art et insistance. »

Même alors que ces suggestions sont réalisées expérimentalement, on peut objecter avec Delbœuf et Gilles de la Tourette que ces expériences ne sont pas toujours démonstratives. Le sujet qui va voler sur votre ordre sait que c'est vous qui agissez en lui, que c'est vous qui êtes responsable, que c*est un simulacre de vol et non un vol réel. Le somnambule auquel vous donnez un couteau à papier pour tuer une personne fictive sait très bien que c'est une arme inoffensive: ou, si c'est un couteau réel, elle sait que la porte dans laquelle elle le plonge n'est doublée que d'un fantôme. Le sujet n'est pas identifié avec son rêve. A côté de son hallucination, il a le sentiment de la réalité; ainsi en est-il souvent dans le rêve normal! Le sujet peut sentir qu'il rêve, qu'il joue de bonne foi une comédie. On ajoute : « Vous ne faites commettre que des crimes de laboratoire ; ceux qui font le simulacre du crime ne feraient pas le crime réel. » Cela peut être vrai pour certains qui agissent mollement, qui frappent seulement pour la forme, ou qui semblent obéir par complaisance, sansconviction.

Mais ceux qui ont assisté à de nombreuses expériences de ce genre, ont la conviction que certains sujets sont identifiés avec leur rôle, ils ne jouent pas une comédie; ils croient que c'est arrivé; ils ont la physionomie, les allures, les gestes, Témotion du

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vrai criminel; et on ne peut se défendre de l'impression que ceux-ci iraient au crime réel. Ainsi en estil aussi, comme nous Pavons vu, dans le rêve. S'il est des rôves purement passifs, où nous assistons au drame hallucinatoire comme s'il s'agissait d'un autre nous-méme, sans subir l'émotion que devraient produire les événements territianls dont nous sommes les victimes, il est des rêves actifs que nous vivons, que nous sentons, avec épouvante, avec respiration haletante, avec angoisse mortelle, et le réveil est une délivrance. Rappelons ici que des vrais crimes ont été réalisés dans le rêve somnambulique. Aux observations que j'ai relatées, j'ajoute encore les suivantes:

On lit dans Orfila qu'une nuit, étant couché dans une auberge, un somnambule se mit à crier au voleur. On accourut, on lui demanda ce qu'il voulait: « Ah! c'est toi, coquin » répondit-il, en tirant un coup de pistolet. Poursuivi pour cet acte, il fut acquitté, parce qu'il prouva qu'il était sujet au somnambulisme.

Un élève du séminaire de Saint-Pons, raconte le Moniteur du 2 juillet 1868, se lève pendant la nuit, se rend vers Tun de ses professeurs et le frappe de trois coups de couteau qui, mal dirigés, n'atteignent que le matelas. Cest la première fois que le somnambulisme se manifestait chez ce jeune homme. Le lendemain, quand on lui apprit son acte qu'il ignorait complètement, l'élève manifeste ses regrets et le désir de rentrer chez lui.

Les journaux américains de 1876 rapportèrent le fait d'un enfant qui, pendant un accès de somnambulisme, alla tuer un de ses camarades et qui, mis en prison, tenta, pendant Taccès suivant, de tuer un de ses codétenus.

Le somnambule de Thôpital Saint-Antoine, dont Mesnet a raconté Thistoire, se livrait à des vols incessants pendant ses crises. Ce sont ces vols qui décelèrent l'existence du somnambulisme auquel il était sujet. On découvrit ces objets dans la chambre du somnambule et il fut même condamné pour ce vol.

En mars 1877, les journaux ont parlé d'une femme qui se volait elle-même. Ces soustractions ayant éveillé de sa part la pensée qu'un voleur s'introduisait la nuit chez elle, elle mit son fils en surveillance et celui-ci ne découvrit pas sans étonnement quel était le voleur.

Si des crimes peuvent se réaliser dans le somnambulisme naturel, si des impulsions mauvaises peuvent résulter d'un rêve, si l'hallucination auto-suggestive peut commander un assassinat, le somnambulisme artificiel doit agir de même ; et c'est la meilleure preuve que nous puissions donner de la réalité possible des crimes par suggestion. « Un somnambule d'une parfaite moralité, dit A. Maury, peut dans sa vie somnambulique devenir un criminel. » Que cette vie somnambulique se développe par auto-suggestion, ou par hétéro-suggestion, elle est la même; elle est justiciable des mêmes phénomènes.

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a. — RÉ^SISTANCI- VARIABLE.

La résistance des sujets est variable. Il en est qui, très suf^gestibles, hallucinables, dociles, savent cependant résister aux su{>f^estions qui leur sont désagréables ou jurent avec leur caractère. Voici une jeune tille honnête; je lui suggère à l'état de veille ou de sommeil, de battre sa mère, de voler une montre; elle s'y refuse et je ne puis briser sa résistance. Cependant je puis l'anesthésier, Thalluciner, lui chatouiller la muqueuse olfactive; elle ne réagit pas. Mais si je veux soulever sa jupe et la découvrir, elle réagit, se révolte, se réveille même, désuggestionnée et revenue à son état normal par Tétat de défense instinctive que provoque son sentiment révolté de pudeur.

Il en est d'autres qui se laisseraient faire ou commettraient l'acte suggéré, même s'il leur est désagréable.

Entre l'obéissance passive et la résistance insurmontable, tous les degrés existent.

Sans doute, il y a des sujets qui obéissent aveuglé, ment, presque instinctivement comme par action réflexe, sans soumettre l'acte suggéré au contrôle; ils ont un idéo-dynamisme exagéré. L'acte commis, revenus à l'état de conscience normale, ils regrettent ce qu'ils ont fait. Ils agissent, comme des impulsifs obsédés dans la vie normale. La suggestion paraît

développer chez eux une obsession irraisonnée. Cet idéo-dynamisme impulsif paraît surtout se développer à la suite d'expériences trop fréquentes de suggestions, d'hallucinations et d'obéissance passive. On crée ainsi des impulsifs expérimentaux.

Aussi on peut dire que ces expériences répétées trop souvent chez un sujet ne sont pas sans danger : elles diminuent la capacité de résistance et augmentent l'automatisme cérébral.

Le sujet qui vient ainsi de commettre un crime par impulsion naturelle ou expérimentale, quand on l'interroge : « Pourquoi avez-vous mis le feu à la maison ? » répond : « Je ne sais pas ; c'est une idée; c'était plus fort que moi ; je n'avais aucune raison de le faire. Je ne suis cependant pas un incendiaire. »

Voici une expérience due à M. Albert Bonjean, magistrat, à Verviers ( i) :

Un jour, nous disons à Mlle P..., en sommeil hypnotique : « Mme M... a un superbe bracelet. Un quart d'heure après être réveillée, vous prendrez ce bracelet et vous le cacherez dans une de vos poches. » Le vol se commet dans les conditions prescrites. Mlle P..., ayant été se rasseoir, Mme M... s'écrie : « Tiens, c'est drôle. Je ne trouve plus mon bracelet. Je l'avais pourtant quand je suis venue. » Puis elle fait mine de chercher un peu partout, sans rien trouver naturellement. La compagnie s'étonne ; on

(i) Albert Bonjean, rHypnotisme ; ses rapports avec le droit et la thérapeutique. Paris, 1890.

RESISTANCK VARIABLK IM

regarde sous la table, on examine les meubles, on secoue les lapis. Kn fin de compte, quelqu'un propose de se fouiller. Quand Mlle P..., qui trouvait tout cela très singulier, mais qui de la mcilleuregrâce fit comme tout le monde, constata la présence sur elle du bracelet disparu, elle pâlit affreusement et se mit à fondre en larmes, s'écriant tout éperdue : « Je ne suis pas une voleuse, savcz-vous ! Si j'avais le bijou en poche, c'est que quelqu'un l'y a mis ! »

Il fallut assez de temps pour calmer ce désespoir très sincère. On attribua la mésaventure à une mystification imaginée par un des plus joyeux convives. Tous intervinrent pour affirmer qu'il n'en était pas autrement, et l'incident fut clos de cette manière.

Mlle P... est l'honnôté incarnée et nous la savons incapable, non seulement d'improbité, mais encore de la plus légère incorrection.

Dans ce cas, il faut bien admettre que l'acte suggéré a été commis comme par un acte réflexe impulsif, le sujet, dominé par l'idée de l'obéissance passive obligatoire, agissant sans faire appel à Tidée morale frénatrice.

Il en était ainsi dans l'expérience faite par Auguste Voisin : « Nous avons suggéré à une femme pendant le sommeil provoqué d'aller à son réveil s'emparer d'un couteau véritable et d'un frapper un mannequin couché dans son lit. Ce mannequin, affublé d'une robe et coiffé d'un bonnet, simulait à s y méprendre une femme couchée. A son réveil, elle se dirige rapidement vers la table, saisit l'arme, et s'approchant brus-

ifîfî DE LA SUGGESTIOf^

quement du lit, elle frappe la femme couchée d'un grand coup de couteau, machinalement sans la moindre expression sur le visage, agissant comme si elle était mue par un ressort. Elle attendit un instant, puis revint à sa place et ne parut se souvenir de rien.

Cependant, au bout de trois jours, nous revoyons notre sujet, qui était triste, sombre, le visage pâli, les traits tirés. « Depuis trois nuits, dit-elle avec anxiété, je ne dors plus, j'ai d'affreux cauchemars, je crois voir une femme qui me poursuit sans cesse et m'accuse de l'avoir assassinée. Je ne puis me débarrasser de cette horrible obsession. Mise de nouveau dans le sommeil hypnotique, nous lui demandons s'il était vrai qu'elle avait assassiné, et qui lui avait ordonné ce crime. Elle répondit que c'était vrai et que c'est nous-même qui l'avions ordonné. Nous lui disons alors que c'était une plaisanterie, que la femme n'était qu'un mannequin, et que désormais ses nuits seraient calmes, sans visions, sans cauchemars. Elle reprit en effet sa physionomie calme et son sommeil paisible.

On voit que le souvenir de la scène, latent à l'état de veille parfaite, revenait dans l'état de concentration du sommeil et finit par persister, comme un rêve confus. L'acte suggéré avait été commis aussi par un réflexe impulsif créé par l'idée d'obéissance passive. Plus tard seulement, quand le souvenir latent revint à la conscience, les remords et Tangoisse l'accompagnèrent.

D'autres sujets accomplissent le crime suggéré, non pas par impulsion irraisonnée, mais de propos déli-

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béré, et malgré leurs instincts d'honnètctc, parce que la suggestion laite ou leur propre auto-suggestion crée en eux des raisons ou des sentiments qui expliquent le crime : « Je Tai tué, parce qu'il a attaqué mon honneur, j'étais en droit de légitime défense. Il avait tiré sur moi ; je n'ai fait que me défendre. J'ai pris son porte-monnaie pour reprendre l'argent qu'il m'avait volé. »

Tout un roman, avec souvenirs fictifs, s'échafaude dans son cerveau, pour adapter la possibilité du crime à sa mentalité et à sa moralité.

Quand la sensibilité morale fait défaut, quand le sujet expérimental n'a ni sentiment de pitié, ni sentiment de justice, quand c'est de plus un être impulsif et violent, le terrain psychique est ouvert, sans artifice, aux manoeuvres suggestives. N'en est-il pas ainsi dans la vie normale ?

La suggestion expérimentale ne fait donc que ce que font les suggestions ordinaires de la vie. Elle mène au crime un nnpulsif perverti, prédisposé par sa mentalité; elle peut pervertir par des excitations malsaines certaines natures honnêtes, mais faibles; elle peut tromper un brave homme en lui imposant le crime comme un acte de défense; elle peut créer un état de conscience nouveau, avec obéissance passive, supprimant le contrôle moral, et réalisant un crime impulsif ; elle peut enfin trouver une résistance plus ou moins grande et même insurmontable chez les êtres doués d'un grand sens moral.

Mais, je le répète, l'hypnose ni la suggestion ne

KiS Dt LA SUGGESTION

créent pas un automatisme inconscient, soumis, sans la participation du moi, à la volonté de l'opérateur. Si certains sujets, suggestionnés et dressés par lui, obéissent à tous ses ordres, c'est qu'ils ont en lui une foi aveugle, c'est qu'ils ont l'idée fixe de faire tout ce qu'il leur commande. Cela se voit aussi dans la vie courante. Le fanatisme suggestif fait des prosélytes impulsifs et transforme les agneaux en loups, les hommes doux en assassins.

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