‹ De la suggestionChapitre 33 sur 48 · Élément suggestif dans les crimes réels. Observations · texte numérisé non relu

Élément suggestif dans les crimes réels. Observations

J'ai dit qu'il n'y a pas de crime sans élément suggestifs, comme il n'y a pas d'acte sans psychisme déterminant, comme il n'y a pas d'effet sans cause.

Cherchons cet élément dans quelques observations de crimes que j'ai relatées en 1897 ^^"^ "^^^ Rapport sur la suggestion au point de vue médico-légal au Congrès international de médecine de iUoscou. Ce sont des causes célèbres qui passionnaient il y a plusieurs années l'opinion publique.

Gabrielle Fenayrou avait été élevée dans de bons principes ; tous s'accordaient à la considérer comme douce et honnête. Elle se marie : les premières années sont heureuses; elle paraît épouse dévouée et bonne mère. Un jeune homme capte son imagination ; son mari, aux prises avec les difficultés de l'existence, la néglige ; elle se donne à ce jeune homme. Plus tard,

KI.KMKNIS SIJGGKSTIKS DANS LKS CRIMKS RKKLS |69

le mari rumine des idées de vengeance contre lui; car, après avoir séduit sa femme, il a fondé une pharmacie voisine qui prospère, tandis que la sienne périclite. Pour assouvir sa vengeance, il captive de nouveau l'esprit de sa femme, lui persuade que son rival est cause de leur malheur, lui insinue qu'il faut le tuer, que sa réhabilitation morale est au prix de ce meurtre. Elle se laisse aller à cette suggestion. Docile, cédant aux menaces, elle donne rendez-vous à son ancien amant, sous prétexte de renouer des relations interrompues. VMc y va ; chemin faisant, elle va prier à la Madeleine. Puis froidement, sans émotion, elle le conduit à son mari qui l'assassine devant elle. Aucun remords, aucun regret n'agite sa conscience ; elle ne paraît pas se douter de l'énormité de son crime. Rien dans ses antécédents ne faisait prévoir cette perversité monstrueuse du sens moral. Devant le jury, sa maîtresse de pension disait que c'était l'élève la plus docile, la mieux disciplinée. Un témoin a dit d'elle : « C'était une pâte molle, elle allait au vice aussi bien qu'à la vertu. » Traduit en langage psychologique : c'était un cerveau suggestible, elle était docile à toutes les suggestions. J'ajoute que le sens moral ne faisait pas contrepoids aux suggestions mauvaises. Avec une bonne direction, cet être sans spontanéité, avec une absence complète de sensibilité morale, mais sans perversité native, aurait peut-être accompli une carrière honnête. Mal dirigée, mal suggestionnée, elle est allée au déshonneur et au crime.

On se rappelle le cas analogue de l'autre Gabrielle, Bompard. Elle s'est donnée corps et âme à Eyraud, homme d'affaires beaucoup plus âgé qu'elle, vivant d'expédients. A bout de ressources, l'idée d'un assassinat lui vient; il choisit Gouffé, huissier. A son instigation, Gabrielle Bompard le captive, et le lui amène. Tout est préparé d'avance : une cordelière pour lui passer autour du cou; une corde avec portemousqueton; moufle et poulies fixées et agencées, une corde pour ficeler le cadavre, un sac pour l'enfermer et une malle pour l'emporter. Elle lui passe la cordelière autour du cou, l'ajuste au porte-mousqueton; Eyraud tire la corde et la pendaison est opérée. Elle passe la nuit à côté du cadavre, tandis qu'Eyraud va à l'étude de l'huissier le dévaliser. On connaît la suite; le transport de la malle avec le cadavre dans un fossé couvert de broussailles près de Lyon ; la découverte de la malle, la fuite des assassins en Amérique; la rencontre avec M. Garanger qui, voyant Gabrielle en de mauvaises mains, s'intéresse à elle, obtient d'elle l'aveu de son crime, la décide à abandonner Eyraud, à le suivre à Paris et à se livrer à la préfecture de police. Plus tard Eyraud est reconnu et arrêté à la Havane.

Qu'est-ce que Gabrielle Bompard ? Un être nativement dépourvu de sensibilité morale, n'ayant eu d'ailleurs que de mauvais exemples dans la maison paternelle. Encore enfant, elle attire des jeunes gens chez elle. Le crime commis, elle couche à côté du cadavre. Après son arrestation, elle raconte simple-

KLKMKNTS SUGGESTIFS DANS LfcS CRIMKS RKKI.S 171

ment ce qui s'est passé, revoit sans émotion le théâtre du crime, s'amuse de l'attention dont elle est l'objet, manj^e de bon cœur. Sa conscience morale absente ne lui reproche rien. Le rapport des médecins constate chez elle < une cécité morale, une lacune».

En outre elle est très suggestible, c'est-à-dire qu'elle peut être influencée par quiconque sait prendre de l'ascendant sur elle, acceptant et réalisant facilement les idées su.qgérées. Klle était hypnotisable et hystérique; elle servait à des expériences dans une maison de mauvais aloi où son amant la conduisait. Klle lui reste soumise, bien qu'il la maltraite; elle qui est jeune, agréable, ayant une certaine intelligence, du piquant, faite pour réussir dans le demi-monde, elle reste sous la domination d'un être qui n'a que des dettes, qui l'exploite et la bat. Le crime commis, elle suit son amant à travers les deux mondes, se laisse jeter par lui dans les bras de plusieurs personnes de rencontre, docile aux suggestions d'Eyraud, jusqu'à ce que M. Garanger Ten dégage et la rende docile aux siennes.

Absence de sens moral et suggestibilité excessive, telles sont les dominantes psychologiques de cet être qui n'aurait peut-être pas eu la spontanéité d'un crime, mais dont les instincts ne lui répugnaient pas, et que la suggestion pouvait y entraîner, sans contre-suggestion native ou acquise du sens moral. Elle était en prison depuis huit années, quand elle m'écrivit une lettre très correctement écrite où elle me priait, sans me connaître, d'intervenir auprès de la Ligue des Droits

de l'homme pour lui faire obtenir sa liberté; trouvant tout naturel qu'on intervint pour elle, comme on était intervenu pour Dreyfus. Cette lettre ne disait pas un mot du crime; comme si de rien n'était. Ingénuité de candeur morale!

L'affaire suivante qui s'est dénouée en 1891 devant la cour d'Oran me paraît très intéressante à notre point de vue.

JaneWeiss, née Daniloff, était fille d'une mère, nihiliste russe exilée qui faisait sa médecine à Paris, et de son amant, homme marié, occupant une assez haute position mondaine. Sa mère mourut; elle fut élevée par sa grand'mère, femme excentrique, joueuse à Monaco, vivant dans les milieux les plus divers, lettrés, officiers, étrangers, femmes galantes. A onze ans déjà, elle devint amoureuse d'un Français, d'une trentaine d'années. A 17 ans, à Paris, elle fit la connaissance d'un autre dont elle devint la maîtresse : elle ne l'aimait pas, dit-elle, mais avait besoin de tendresse. M. Weiss, lieutenant d'artillerie conçut pour elle une passion violente et finit par Tépouser, après avoir donné pour cela sa démission, il devint administrateur civil à Aïn Fezza. Ce mariage fut très heureux pendant cinq années. Deux enfants étaient nés, quand vint un jeune ingénieur, Rocques, qui en devint follement amoureux. Elle résista d'abord, puis partagea cet amour, et fut sa maîtresse. A partir de ce moment, elle ne s'appartient plus. «Tout ce qu'il veut, dit M. Tarde, il faut qu'elle le fasse, si insensé que ce soit ». Il se glisse la nuit dans la

KLKMENTS SUGGKSTIFS DANS LES CRIMES REELS \7'A

chambre conjugale, près du lit où dorment les deux époux, réveille Jane et lui dit: « Viens! ^ et elle le suivit dans la pièce voisine. « il m'éiail, dit-elle, impossible de lui résister. » Klle a fait tous ses efforts pour briser ses relations avec lui : elle n'a pas pu. Elle a appelé son mari lui-même à son secours. Tentative désespérée! Bientôt l'idée fatale du poison suggérée, dit-elle, par son amant jaloux s'implanta, après une certaine lutte, dans son cerveau. La résolution est prise: elle lui verse dans ses aliments, par petites doses, la liqueur arsenicale que Rocques lui envoie; elle continue, sans pitié auprès du lit de son mari malade, à verser les gouttes de poison au milieu des caresses. Elle écrit à son amant : « Je n'ai plus de poison . Envoie-m'en une provision dans les babouches des enfants. » Cette lettre interceptée fit découvrir le crime. Roques, arrêté en Espagne, se suicida.

Dans toutes ses dépositions, l'accusée affirme avoir agi à l'instigation de son amant. Dans une lettre au crayon écrite au juge d'instruction, elle écrit: « Certainement sans les ordres formels, impératifs, réitérés qu'il m'a donnés, je n'aurais pas eu la force d'agir ». « On dirait que tu as peur d'agir, m'écrivaitil. Eh bien ! oui, c'est moi qui le veux, moi qui l'ordonne. Sois la main et la main seulement, je serai la tête, la force et la volonté. » Je jure sur la tête de mes enfants que pas un mot de ceci n'est douteux, c'est la vérité purement et simplement. « Jane Danilofl ».

« C'est lui, dit-elle à l'audience, qui a exigé la disparition de mon mari. Il voulut même tout d'abord

me forcer à me servir de cyanure de potassium. Je n'ai point agi de mon libre arbitre. J'ai obéi aux ordres que me donnait l'homme que j'aimais; ces ordres impératifs sont encore réitérés dans ses dernières lettres arrivées depuis mon arrestation. Pendant une année entière, j'ai lutté contre la force qui me maîtrisait. N'avais-je pas sous la main ce terrible cyanure. Et qui sait le nombre de fois, où, après avoir juré d'en finir, je reposai ce flacon, saisi d'une main décidée à obéir. J'avais beau me débattre, je ne m'appartenais plus. M. R. avait tait naître en moi, une femme que j'ignorais, une femme violemment passionnée, passivement soumise. Non seulement, il a bouleversé mon existence, mais il a bouleversé mon être intime tout entier. »

Le médecin expert rapporte le fait suivant: Le 2 décembre, Mme Weiss était entrée à Thôpital, portant sa petite fille Berthe dans ses bras; Tenfant meurt deux jours après, et l'expert a pu constater l'impression profonde que cette perte a produite sur l'état mental de sa mère. Il l'a surprise une fois, à l'improviste, à moitié couchée dans son lit, tenant serrés dans ses bras les vêtements de son enfant et versant silencieusement des larmes abondantes. Au réveil, elle avait perdu la notion exacte des choses, elle se figurait que sa petite fille était encore vivante et qu'on la lui avait rendue guérie : « J'ai retrouvée ma mignonne, ma chérie, s'écria-t-elle avec joie; enfin on me Ta rendue, non plus froide, comme elle était, mais rose et gazouillante. »

KI.KMKNTS SUGGKSTIFS DANS LKS CMMKS KKKLS 175

Le même jour, elle écrit à sa grand'mère. « J'ai été souffrante ces jours-ci, j'avais une hallucination atroce; ma mignonne ayant très froid, je me fif;urais qu*elle était morte, etc. Hier samedi, j'ai obtenu qu'on la fasse revenir à la prison et j'ai retrouvé ma petite. )► Le juge d'instruction constate lui-m(^me à la prison cette illusion dans laquelle vivait Taccusëe. Le lendemain le procureur et le juge se rendirent ensemble à la prison et constatèrent la persistance du même phénomène. Les vêtements de la petite Berthe étaient étalés sur un lit et c'est là que la mère voyait son enfant endormi.

Mme Weiss fut condamnée à vingt ans de travaux forcés. Elle implora le pardon de son mari qui le refusa. Rentrée dans sa prison, elle se suicide, en absorbant de la strychnine.

Exaltation de sensibilité affectueuse, de passion folle et amoureuse, suggestibilité excessive, hallucinabilité, grande faiblesse de sens moral, telle est la formule de cette psychologie féminine. L'idée criminelle ne trouva pas un frein suffisant.

L*auto-suggestion du crime peut se développer chez certaines âmes par les événements de la vie. Que ridée vienne d'un suggestionneur, ou qu'elle soit suggérée par les mouvements de l'âme, le phénomène est le même. Je rappelle, en la résumant, cette observation démonstrative.

Meunier, ancien commis de forges, préposé de douanes, père de deux enfants, de famille honnête, était connu par la régularité de sa conduite, ses

!?♦; DK LA SUGGESTION

mœurs irréprochables; c'était le modèle du père de famille. Il soigna sa femme avec beaucoup de dévouement, devint veuf et continua à s'occuper de ses enfants, jouant avec eux ou les menant promener.

Obligé par son service d'être jour et nuit hors de chez lui et ne pouvant abandonner ses enfants, il songea à se remarier pour leur donner une nouvelle mère. On lui parla d'une fille du pays, Mlle J. qui appartenait à une honorable famille, avait un peu de bien, entre autres, une maison à Amernont ; elle avait un frère dans Tarmée, capitaine d'infanterie de marine décoré. Ce mariage lui souriait, flattant son amour-propre. Cette idée de mariage devint pour lui une vraie obsession. Il décida qu'il épouserait Mlle J. II connaissait cette personne depuis longtemps; elle était d'ailleurs très laide, rousse, petite; elle n'éveillait pas en lui la moindre passion. C'était un mariage de raison qui devint son idée fixe. II écrit à Mile J. et lui demande la permission d'aller la voir.

Sa première démarche est encouragée. Mais on lui écrit qu'il ne doit pas insister; il n'est pas assez riche pour elle, elle ne veut pas épouser un veuf avec deux enfants; elle ne veut pas quitter le pays, parce qu'elle y a une maison.

Meunier cherche en vain à vaincre la résistance de Mlle J. Rien ne fait. Son idée fixe le poursuit. « Si vous me repoussez, dit-il, je viendrai me brûler la cervelle à vos pieds. »

Alors commence une série de crimes épouvantables.

Il n'est pas assez riche. Il le sera. Pour cela, il

ÉLKMKNTS SUGGESTIFS DANS LKS CRIMES BKFLS 177

s'introduit chez un vieux prûtre d'une commune voisine, l'assassine avec sa servante, vole tout l'argent qu'il trouve au presbytère cl incendie la maison pour faire disparaître les traces du crime.

Quelque temps après, Meunier se présentait chez Mlle J., lui annonçant qu'il était riche, qu'il avait fait un hcritaj^e, et renouvelait sa demande de mariage. Klle objecta encore qu'elle voulait ne pas quitter le pays et demeurer dans sa maison.

Quelques jours après, cette maison, qui faisait obstacle à son projet, devenait la proie d'un incendie.

Meunier écrit une lettre de condoléances et espère que, puisque rien maintenant ne la retient plus au pays, elle pourra le suivre.

Elle répond en l'assurant detoute son estime, mais ajoute que sa mère ne donnera jamais son consentement à un mariage avec un veuf, père de deux enfants.

Il décide d'en supprimer un, et une nuit, après avoir soupe avec lui et l'avoir couvert de caresses, il lui brise la colonne vertébrale en pressant la tête sur le bord du lit en fer; puis le plaça dans une position qui pouvait faire croire qu'il était mort étouffé.

Puis il annonça à Mlle J. le malheur qui le frappait. « Son cher petit Julien venait de succomber à un mal foudroyant. » Et il l'adjurait d'être à lui. Elle refusa par une fin de non-recevoir.

Alors, saisi d*une haine implacable, ayant conscience de ses forfaits, il conçut des idées de vengeance ! Il alla s'embusquer près de la maison J., et une nuit il

178 DE LA SLKiGESTlON

tira sur le capitaine J. qui sortait et tomba Tépaule fracassée. Il a prétendu qu'il voulait tirer sur Mlle J.

La rumeur publique dénonça Meunier comme l'auteur de ce dernier attentat. 11 fut arrêté et on découvrit alors qu'il était l'auteur de tous les crimes qui, depuis trois mois, avaient jeté la consternation dans le pays.

Il fut condamné à mort, eut une bonne attitude à l'audience, accepta sans défaillance la sentence du jury, la reconnut méritée, et attendit Texpiation avec une grande force de caractère. -^ J'ai tué mon sang, dit-il, je mérite la mort, je saurai mourir. »

Et pendant que l'exécuteur faisait les derniers préparatifs, Meunier, la tête haute, se tourna vers les personnes présentes dans la cellule. « Je ne suis pas un criminel, messieurs. Ah I les femmes ! Par amour d'une fille, tuer son propre sang. Un homme qui n'avait jamais rien eu avec personne et qui avait toujours eu une bonne conduite I Quand vous voudrez, je suis prêt I Un bon Français n'a pas peur de la mort. Un bon soldat comme moi ne la craindra pas ! »

Cette observation n'est-elle pas éminemment instructive? Un homme, jusque-là honnête, qui a le sentiment du devoir et de l'honneur, devient voleur, incendiaire, assassin, pour supprimer tous les obstacles qui l'empêchent d'arriver à son but, faire un mariage non d'amour, mais déraison, dont l'idée est devenue obsession chez lui ! Meunier, malgré des idées acquises parl'éducationd'honnêteté et dedevoir,n'avaitaucune sensibilité native; il tue son enfant et fume la pipe à

IMITATION. FUBLICHK 17»

ccSté du cadavre de son enfant; il tcinoignc des regrets parce qu'il a manque au devoir et à l'honneur! il a tué son san^'I II n'a pas la pitié, ni le remords. C'est, comme toujours, cette absence native de sensibilité morale qui a laissé un libre champ à Tauto-suggestion criminelle.

Page 1