‹ De la suggestionChapitre 36 sur 48 · I. — Suggestion dans l'éducation · texte numérisé non relu

I. — Suggestion dans l'éducation

Nous avons dit que si la suggestion peut réaliser un crime chez un impulsif, si elle peut fausser le sens moral, elle ne peut cependant pas le détruire, lorsqu'il est robuste. Sans doute une âme bonne et honnête peut être momentanément dévoyée par une suggestion habile et malsaine, ce qui se voit tous les jours; elle ne peut pas être radicalement et définitivement pervertie par elle. La suggestion ne peut ni créer le sens moral, nativement absent, ni détruire le sens moral inné. « L'hypnotisé, dit Delbeuf, n'est pas si peu lui que d'autres inclinent à le croire. Malgré toute sa docilité superficielle, il y a des choses qu'il ne fera absolument pas. Chérubin ne fera pas Jack l'Eventreur, ni Marie Alacoque la Marion Delorme. » Les qualités morales natives et l'éducation qui lésa déve-

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loppécs et appliquées constituent cllcs-mcmcs des suggestions antérieures et supérieures à celles qu'un être mal intentionné pourrait lui opposer. « Tu ne voleras pas ! tu ne tueras pas! tu ne tromperas pas! > Cette formule morale inscrite par l'éducation suggestive dans un cerveau né honnête, lui suffira pendant toute sa vie à ne pas accepter les suggestions pernicieuses auxquelles il sera exposé.

Mais il y a des méfaits moins graves que le vol et le meurtre, et le sens moral n'est pas toujours parfait ; il peut être faible et faillible. Tous les hommes ont certains germes de défaillance morale que la suggestion peut développer. La perfection n'est pas de ce monde.

Si la suggestion ne peut pas transformer tous les honnêtes gens en malfaiteurs, peut-elle transformer un vicieux en honnête homme? Peut-elle créer le sens moral absent? Est il vrai de dire avec avec Durand de Gros que le braidisme nous fournit les bases d'une orthopédie intellectuelle et morale qui sera inaugurée un jour dans les maisons d'éducation et dans les établissements pénitentiaires ?

Élargissons la question et demandons-nous ce que peut faire la suggestion dans l'éducation. Jusqu'à quel point les passions, les instincts, les tendances morales, les facultés de l'esprit peuvent-elles être modifiées par une suggestion prolongéeethabilementconduite soit à l'état de veille, soit à l'état de sommeil ?

Et d'abord, je répète ce que mes expériences nombreuses m'ont permis de conclure. La suggestion

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dite hypnotique n'impose pas fatalement les idées aux cerveaux; elle ne fait pas plus que la suggestion à l'état de veille. Un hypnotiseur ne sera pas un éducateur automatique: il ne fera pas plus, il fera moins, s'il n'a pas l'habitude des enfants, qu'un précepteur sagace et expérimenté, qui sait captiver leur esprit, et adapter sa suggestion éducatrice à l'individualité morale des sujets.

On sait combien l'éducation de l'enfant, les doctrines philosophiques et religieuses dans lesquelles il est bercé dès son plus jeune âge, les notions et les impressions que le milieuambiantluicommuniquent, déteignent sur lui et impriment à son être moral une empreinte qui persiste toute sa vie. Les hommes mûrs, chez qui l'expérience personnelle de la vie a émancipé le cerveau, conservent souvent, en dépit de toute leur indépendance d'esprit, de toute leur libre raison, un vieux fonds d'idées dont ils ne peuvent plus se départir, parce qu'elles se sont incarnées dans leur cerveau à la faveur d'une longue suggestion antérieure, bien que ces idées jurent avec leur mentalité actuelle. « Sans que Ton s'en rende compte, dit Liébeault, on acquiert des notions morales et politiques, des préjugés de famille, de race, etc., on s'imprègne des idées qui font atmosphère autour de soi. Il est des principes sociauxetreligieux qui ne devraient pas résister devant le sens commun, pour ne pas dire devant la raison, auxquels on croit de bonne foi, et que l'on défend comme son propre bien. Ces principes étaient ceux des ancêtres; ils sont même natio-

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naux, ils se sont incarnés du père aux fils. Les détruire par le raisonnement est impossible, et par la force, c'est danf^ereux. On a beau en démontrer la fausseté; il y a dans les hommes des pensée*> par imitation qui, tout absurdes qu'elles sont, font corps avec eux-mêmes, et finissent par se transmettre de génération en f^énération, à la façon des instincts. »

L'éducation cependant, quelque sugf^'cstif que soit réducateur, quelque docile que soit l'enfant, ne fait pas ce qu'elle veut. Beaucoup de personnes simplistes et honnêtes croient que l'enfant naît avec un cerveau vierge dans lequel l'éducation sème la bonne ou la mauvaise graine. L'homme serait ce que l'éducation le fait. Les vertus feraient honneur aux éducateurs qui les ont développées, les vices accuseraient une éducation vicieuse.

Cette conception, que les doctrines religieuses semblent admettre, ne résiste pas à l'observation. L'enfant naît avec un certain fond moral et psychique atavique. D'une part, il reproduit certains caractères physiques, traits de physionomie, allures, gestes, intonation de voix, et jusqu'à certains tics ou certaines difformités d'un parent ou d'un ancêtre plus ou moins éloigné; d'autre part, il reproduit certains caractères moraux et intellectuels qui peuvent constituer l'un des types psychiques, héréditaires de la famille.

Ce n'est pas toujours dans les générateurs directs qu'on trouve l'équivalent des germes moraux et psychiques qui évoluent chez l'enfant. Il en est d'eux comme des germes morbides; ceux-ci aussi peuvent

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rester latents pendant certaines générations et se développer seulement chez Tun des descendants. Quoi qu'il en soit, l'enfant naît un peu ce qu'il est; son avenir est dans l'œuf; il a des instincts, des aptitudes, des modalités nerveuses et intellectuelles qu'il apporte au monde et qui le déterminent avec une certaine fatalité. Voici deux frères élevés dans le même milieu, soumis aux mêmes exemples, à la même éducation ; l'un sera docile, honnête, laborieux l'autre sera indocile, paresseux, vicieux. Les parents useront sur lui toute leur influence : châtiments, éloquence, suggestion religieuse, rien n'y fera. Chez tel, l'éducation maternelle ne parvient qu'à recouvrir le naturel d'un vernis trompeur. La mère croit former son enfant à son image; le naturel inscrit dans l'œuf revient au galop dès que l'enfant vole de ses propres ailes et la mère ne reconnaît plus son œuvre.

Chez tel autre, son influence bien dirigée réprime et atténue certains instincts héréditaires, moins profondément incarnés; elle corrige dans une certaine mesure l'œuvre mauvaise de la nature.

Des parents robustes et sains peuvent procréer un monstre physique. D'autres sains de corps et d'esprit procréent un monstre moral.

Entre ces cas extrêmes, enfant foncièrement bon, enfant foncièrement vicieux, rebelle à toute suggestion, toutes les transitions s'observent.

Une bonne éducation peut développer les germes qui existent, aptitudes morales et psychiques; elle ne peut pas les créer chez ceux qui en sont dépourvus.

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Là où le sens moral n'existe pas, aucune suggestion ne peut le taire naître, pas plus que l'éJucation physique ne peut faire pousser un membre qui fait défaut. L'une ne peut sans doute remédier ù certains perversions instinctives incurables, pas plus que l'autre ne peut supprimer certains vices de conformation.

Mais ce sont là, fort heureusement, dcscas extrêmes. La plupart des enfants naissent avec des germes bons et mauvais. La suggestion, c'est-à-dire l'éducation bien dirigée, peut développer les uns et atténuer les autres.

Il ne serait donc pas exact de dire que la doctrine de Tinnéité et de l'atavisme commande le fatalisme et la résignation. A côté de suggestions ataviques, viennent aussi des suggestions par l'éducation et les incitations du monde extérieur: et c'est pour cela que l'éducation doit intervenir pour neutraliser dans la mesure du possible les germes vicieux, pour opposer aux impulsions natives un contre-poids de suggestions coercitives, pour développer les aptitudes morales eî intellectuelles qui, faute de culture, resteraient embryonnaires, en friche.

Prenons quelques exemples. Tel enfant naît bon, compatissant, avec une grande sensibilité morale; son âme s'émeut devant les souffrances d'autrui, et les injustices. Les mauvaises suggestions, nousTavons dit, n'arriveront pas à pervertir cette âme honnête et altruiste. Tel autre n'a pas de sensibilité morale; son âme forte, mais peu impressionnable, indifférente, sans être pervertie, ne s'émeut pas, ne connaît pas la répugnance, l'horreur ou la pitié que soulèvent chez

le premier certains actes. Celui-ci peut, nonobstant, rester honnête, si Téducation lui a suggéré la notion du juste et de l'injuste, la notiouy sinon lesentî?nent du devoir, la notion du point d'honneur, suggestions acquises qui peuvent faire contrepoids à l'absence de sensibilité morale.

L'éducation religieuse peut chez certains créer une discipline rigoureuse de l'esprit et servir de frein à certaines impulsions mauvaises. J'ajoute cependant que si cette éducation est mal dirigée, si elle s'inspire d'une reh'gion déformée par les passions humaines, ayant perdu son caractère évangélique, devenue étroite et intolérante, elle peutdétormer la sensibilité morale et allier une austérité de vie et de moeurs respectable à une grande sécheresse de cœur, à une âme dure et froide.

D'autre part, une éducation trop positive, une morale rationnelle trop sèche, qui s'adresse à la raison plutôt qu'au cœur, crée parfois un scepticisme étroit et farouche qui peut devenir dangereux.

Certaines âmes ont soif de religiosité; je n'appelle pas ainsi un dogme, mais un idéal vague, poésie indéfinissable de Tâme, aspiration quelque peu mystique vers l'inconnu. Mirage et illusion, soit! Mais il leur faut plus que le sens moral, plus que la notion du juste, il faut un idéal spiritualiste, philosophique, plus élevé, qui berce l'imagination, adapté à l'individualité du sujet, tutelle contre les défaillances du cœur et de l'esprit.

Mais, je dois le dire, cette religiosité vague et phi-

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losophiquc n'est pas à la porlcc de tous. L'idée abstraite nVst pas comprise par les masses. Klle ne leur devient compréhensible qu'à la laveur d'un emblème, d'une incarnation, d'un culte pratique. Les relifîionsdiverses, telles qu'elles sont actuellement, ne sont, je le veux bien, que la matérialisation plus ou moins grossière, souvent avec perversion à notre image par nos passions, de l'idée religieuse. Malgré ses imperfections, un culte religieux est peut-être nécessaire à une partie de l'humanité.

Des considérations analogues s'appliquent à l'éducation intellectuelle. Chaque cerveau a ses aptitudes. Tel remarquablement doué pour les mathématiques, par exemple, reste rebelle à l'étude des langues, ouaux conceptions artistiques. Tel est ouvert aux notions positives et fermé aux idées abstraites. Notre système d'éducation, malgré les réformes déjà accomplies, ne tient peut être pas encore un compte suffisant de ces données d'observations. Dans nos écoles, les jeunes gens sont soumis à une éducation trop uniforme ; on veut les couler dans le même moule ; on veut les passer par la même filière pour aboutir à des carrières différentes. Combien d'intelligences, bien douées à certains points de vue, enrayées ou avortées par une discipline inintelligente qui ne se préoccupe pas assez des incompatibilités intellectuelles. Vouloir introduire de force dans tous les cerveaux toutes les branches des connaissances humaines, c'est vouloir forcer chaque sol à mûrir tous les germes du règne végétal. Faire produire à chaque cerveau ce qu'il est

capable de produire, féconder et développer les aptitudes natives de chacun, adapter l'éducation de chacun à sa suggestibilité spéciale, tel est le rôle de la pédagogie éclairée à la lumière de la psychologie.

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