Instinctifs et impulsifs
L'éducation morale, avec l'éducation intellectuelle, ne fait pas ce qu'elle veut. Sans doute elle peut parfois inhiber des habitudes morbides, qui ne sont pas trop invétérées. Bien dirigée, elle peut guérir l'alcoolisme, l'onanisme des enfants, le tabagisme, les vices acquis et entretenus par Tauto-suggestion.
Elle est impuissante ou simplement palliative contre les infirmités natives psychiques et morales. Voici, par exemple, un jeune homme qui, sans être vicieux, est depuis son enfance instinctif. Sous une façade assez brillante, il cache une nullité intellectuelle associée à une suffisance prétentieuse. Il se croit capable de tout et n'est capable de rien. Il est paresseux, n'a aucun esprit de suite et ne peut s'appliquer à rien, entraîné par ses instincts et son impulsivité d'une idée à une autre, d'une occupation à une autre. Son père, intelligent et énergique, croit à une mauvaise volonté, et cherche à le corriger, à le discipliner : il ne réussit qu'à l'aigrir, à l'irriter, à le rendre menteur et sournois. Malgré mes avis, le père persiste dans son système, l'envoie àl'étranger dans une mai- % son de commerce, d'où on le renvoie comme indis-
IMPULSIFS ET INSTINCTIFS 19n
cipliné; puis il le fait cn^af^cr dans l'armée où il encourt punition sur punition et se tait envoyer dans les compagnies de discipline.
Quand il est rentré au domicile paternel, je réussis enfin à éclairer le père, à le persuader que le jeune homme n'est pas vicieux, mais incapable, instinctif, sans volonté autre que celle subordonnée à ses instincts, que ses mauvais penchants s'étaient développés par suite delà sévérité paternellenon comprise, interprétée comme persécution non justifiée à son égard. Je fis comprendre qu'il y avait là un vice congénital et incurable du cerveau psychique et je conseille de traiter Tinfirme avec douceur, avec affection, sans le brusquer, ni le froisser et de ne pas demander à son cerveau plus qu'il ne pouvait donner. Ainsi fut fait. Et depuis des années, ce jeune homme, s'il ne fait pas grand'chose de bien utile, au moins ne fait pas de mal, et vit en paix au milieu de sa famille, qui sait le diriger.
Une direction morale mauvaise, bien que rationnelle en apparence, a aggravé et exaspéré une infirmité morale mal interprétée. Une direction morale autre conseillée par une psychologie plus éclairée, a amélioré la situation. Les exemples analogues sont très nombreux, et c'est pour cela que j'insiste.
A un degré inférieur sont les faibles d'instincts qui ont en plus de la perversion instinctive, dont les sentiments et actes extravagants ou même malfaisants, impulsifs, ne sont pas refrénés par le sens moral absent ou faussé.
Ils sont déjà dans l'enfance, et restent souvent toute leur vie, des fléaux de famille ; ils peuvent être alcoolisés, ou débauchés, ou voleurs, ou joueurs, ou vagabonds suivant l'impulsion dominante. Quelques-uns ont cependant de l'intelligence et même des qualités brillantes susceptibles d'être dirigées dans un but utile. Parmi ces êtres dégénérés, il en est qui, intelligents pour satisfaire leurs instincts, parfois capables de s'assimiler les notions courantes, peuvent même briller dans un salon et faire illusion sur leur valeur, remplissant bien, lorsqu'ils sont bien dirigés leurs devoirs sociaux, mais en réalité dépourvus de volonté, si ce n'est pour assurer leurs désirs, sans résistance morale, marchant comme l'instinct les pousse.
Cet état psychique comporte d'ailleurs des degrés et des variantes nombreuses.
II en est qui, sous une bonne direction, peuvent accomplir encore une carrière convenable ; mais ils ont besoin d'une tutelle morale. Abandonnés à euxmêmes, ils échouent souvent misérablement dans les prisons et les asiles d'aliénés. Ni l'un ni l'autre ne leur conviennent.
Une organisation sociale reste à étudier pour la tutelle de ces dégénérés, pour les surveiller, les diriger, en obtenir le meilleur rendement possible, les protéger contre eux-mêmes et protéger la société contre eux. Ce ne sont pas des aliénés à enfermer, ni des coupables à châtier, mais des infirmes moraux à diriger. Il y a là une grande lacune sociale à combler.
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3. — Abi:i<haii()ns coi.i.i:<:rivi.>. Psycmoi.ogik dks foules.
A ces considcralions sur \i\ direction morale et réducalioii des individus, j'ajoute quelques mots sur la direction morale et l'éducation des masses collectives. Certaines aberrations intellectuelles agissant vivement sur rimai^Mnation populaire, engendrent des névroses collectives, des épidémies nerveuses. Le dogme du diable et de la possession, la croyance à la sorcellerie, les pratiques de l'exorcisme, créent des suggestions terrifiantes qui font des hallucinés et des convulsionnaires ; et cette hystérie démoniaque se propage par imitation. On connaît les nombreuses épidémies qui ont désolé l'humanité jusqu'au siècle dernier. Au quinzième siècle, c'est la danse de Saint- Guy en Allemagne et dans les Pays-Bas, c'est le tarentisme en Italie, au dix-septième c'est la possession des Ursulines dWix, et des IJrsulines de Loudun ; celle des filles de Sainte-Elisabeth à Louviers ; au dix-huitième ce sont les convulsionnaires de Saint- Médard sur la tombe du diacre Paris ; en plein dixneuvième, ce sont les névroses convulsives provoquées en Angleterre et en Amérique par les prédications religieuses dans les assemblées protestantes, dites revivais et camp meetings, ce sont deux épidémies de possession démoniaque à Morzine, en Savoie, en 1860, et à Verzegins (Italie) en 1878 ; et je ne cite que ces exemples.
Avec les progrès de l'instruction et l'émancipation
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des cerveaux, affranchis des superstitions séculaires, ceshystériescollectives suggérées tendentà disparaître. Mais d'autres aberrations morales collectives, qui ne sont plus en apparence du domaine médical et cependant plus dangereuses, se développent tous les jours. On a décrit la psychologie des fautes impulsives, crédules, entraînées sans réflexion, par l'automatisme des bonnes comme des mauvaises excitations. La presse, les livres, l'imitation, les tribuns, une formule expressive et opportune passionnent et captivent les masses. Et voyez combien mobile est leur instinct 1 Une idée noble et généreuse circule et met tous les coeurs à l'unisson ; tous fraternisent sur l'autel de la patrie ; c'est la Fédération. Trois ans après, des idées de haine, de trahison et de méfiance sont répandues par la presse et les tribuns populaires. Les masses suggestionnées dans un autre sens, deviennent féroces. On s'est embrassé, on se guillotine avec la même conviction. Puis c'est la dictature, puis c'est la terreur blanche, puis la Révolution ; tous les courants d'opinion se succèdent avec les aberrations instinctives correspondantes. N'avons-nous pas vu la Commune, le boulangisme, l'antisémitisme, tous les fanatismes religieux, politiques, nationaux, antireligieux, toutes les passions populaires soulevées par la presse, les affiches, les réunions publiques, toutes les idées violentes jetées en pâture au peuple, suggérer ces mouvements d'opinion irrésistibles et créer de vraies folies instinctives contre lesquelles les gouvernements restent impuissants ?
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.4. — Responsabilité, mobale.
Des considérations qui précèdent surgit comme corollaire une question importante. Nous avons vu que riiomme intellectuel et moral est dans Tœuf, que nous évoluons avec notre atavisme, portant, comme on l'a dit, nos ancêtres en nous, que les conditions extérieures, éducation, milieux, événements, interviennent comme facteurs pour modifier notre milieu intérieur, que l'homme est souvent déterminé par des instincts et des impulsions innés ou acquis contre lesquels il ne peut lutter. Avec ce déterminisme que devient le libre arbitre, que devient la responsabilité humaine? Sans doute, on se sent libre. Mais la croyance au libre-arbitre, ne serait-ce pas, comme dit Spinoza, l'ignorance des motifs qui nous font agir? Sans doute, nous nous déterminons, mais avec notre cerveau, avec l'instrument psychique inné, développé par l'éducation, qui nous dicte nos idées, nos impressions, nos agissements. Connaissant la mentalité, c'est-à-dire la constitution psychique de diverses personnes, nous devinerons souvent comment chacune se comportera dans une circonstance donnée.
Sommes-nous responsables de notre organisation cérébrale? Sans doute l'éducation peut la modifier dans une grande mesure. Mais sommes-nous responsables de réducation que nous avons reçue, du lait que nous avons sucé, des événements qui ont pu
former ou déformer notre psychisme ? Pouvons-nous résister toujours à l'empire de nos impressions, à notre idéo-dynamisme cérébral ? Ceux qui ne le peuvent, sont-ils responsables de ne pas avoir la capacité de résistance suffisante? Les médecins savent que les instinctifs, les impulsifs — nous le sommes tous à un certain degré ou à de certains moments — ne peuvent souvent résister à leurs instincts, à leurs impulsions, à leurs obsessions. Le cerveau, chez beaucoup, très suggestible, réalise presque automatiquement les idées qui y sont évoquées. Il faut une grande infatuation de soi-même ou une candeur simpliste, pour oser prétendre que tout homme est libre, qu'il a devant lui le chemin de la vertu et celui du vice, qu'il peut à volonté prendre l'un ou l'autre, que toute mauvaise action dénote une âme perverse et doit être châtiée sans miséricorde. Cette conception à priori, qu'une morale conventionnelle et les religions établies semblent professer, ne soutient pas l'observation psychologique la plus élémentaire. Tout criminel est-il moralement responsable? S'il est monstre amoral né, s'est-il fait monstre lui-même ? S'il est né moral ou immoral, avec un sens moral nul ou perverti, s'il est incapable de résister à une impulsion devenue suggestion ou obsession, est il responsable de son infirmité? S'il a été perverti par une mauvaise éducation, par de mauvais exemples, est-il responsable des circonstances qui ont fait sa vie?
Il suffit d'avoir étudié le^ grands criminels pour reconnaître souvent que ce sont de pauvres cerveaux
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mal faits, faibles, impulsils, su^^^esliblcs. Sans doute, je sais que nous avons dans une certaine mesure la faculté de nous replier sur nous-mêmes et de corriger par la raison et un certain effort de volonté le^ défectuosités de noire innéilé. Mais jusqu'où va cette puissance ? Et pouvons-nous, étant donné un acte criminel, en face de tous les éléments, atavisme, innéité, éducation, impulsivité, suggestibilité, pouvons-nous doser la responsabilité morale réelle ?
Sans doute il y a une responsabilité légale. L'intérêt social commande la répression de tout acte dangereux, que son auteur soit ou non moralement responsable, qu'il soit déterminé par sa volonté libre ou par son organisation cérébrale native ou acquise. La société réprime Tacte, mais elle n'a pas les éléments suffisants pour mesurer la culpabilité réelle, c'est-à-dire pour punir. En réprimant l'acte, elle fait de la prophylaxie suggestive par la crainte de la répression qui peut servir de contrepoids aux impulsions mauvaises. La société se défend contre ellemême en neutralisant les instincts dangereux et nuisibles; elle ne fait pas œuvre de justicier, mais œuvre de préservation et de défense sociale.
Ainsi envisagées, les peines décrétées par elle, me sures de salubrité publique et de suggestion morale, ne doivent pas être considérées comme infamantes. Un acte criminel ou immoral commis par l'un de ses membres ne doit pas jeter le déshonneur dans sa famille. Inspirer l'horreur de l'acte, le réprimer,
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plaindre l'auteur, l'empêcher de récidiver, prévenir les actes semblables, voilà tout le rôle qui incombe à notre modeste ignorance I Telle est la conclusion que me suggère mon déterminisme cérébral personnel actionné par Tétude et l'observation des faits.
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Médecine suggestive inco)isciente. — lAôbeault. — Limites et indications de la psychothérapie — l)es psychonéproses. — Hystérie. — Neurasthénie — Psychoses partielles. — Éléments psychonerveux dans les maladies organiques.