‹ De la symétrie dans les affections de la peauChapitre 16 sur 48 · SECTION IX · texte numérisé non relu

SECTION IX

Ischémie et asphyxie locale symétriques des extrémités.

M. Maurice Raynaud a eu le double honneur, en 1862, de donner à une affection jusque-là méconnue, une description et une explication pathogéniques auxquelles on a peu ajouté depuis :

« Les personnes qui en sont atteintes voient, sous la moindre influence, quelquefois sans cause appréciable, m ou plusieurs doigts de leurs mains pâlir, se refroidir tout à coup. Dans beaucoup de cas, c’est le même doigt qui est toujours le premier atteint, les autres meurent successivement et dans le même ordre. C’est le phénomène connu sous le nom de doigt mort . »

La peau des parties affectées prend une teinte d’un blanc mat et parfois jaunâtre. Elle paraît complètement exsangue. La sensibilité cutanée s’émousse, puis s’anéantit; les doigts sont devenus comme étrangers au sujet, on peut les pincer, les piquer impunément. Leur température propre s’abaisse notablement. On a constaté, dans un cas, qu’elle restait

constamment d’un degré réaumur supérieure à celle de l'air environnant. Dans des cas rares, les sécrétions sont elles-mêmes troublées et on voit le doigt mort se recouvrir d’une sueur froide.

« .Dans les cas plus prononcés, ceux où

ce sont surtout les phénomènes asphyxiques qui dominent, la décoloration des extrémités est remplacée par une teinte cyanique. Cette teinte offre d'ailleurs bien des nuances ; tantôt elle est d’un blanc bleuâtre ; il semble que la peau ait acquis une plus grande transparence et laisse apercevoir les tissus sous-jacents ; tantôt c’est une coloration violette ardoisée pouvant devenir noirâtre, bien comparable à celle que produit sur la peau une légère tache d’encre. Vient-on à presser sur les parties ainsi nuancées, la tache d’un blanc mat, produite par la pression, au lieu de disparaître instantanément, comme cela arrive sur une extrémité saine, met un temps considérable à reprendre la couleur des parties avoisinantes, ce qui dénote une excessive lenteur de la circulation capillaire. Habituellement il s’y joint un peu de gonflement au voisinage. Très fréquemment aussi, on voit se dessiner jusqu’à une hauteur variable des marbrures veineuses livides et que l’on ne saurait mieux comparer qu’à celles qui se produisent à la longue sur les jambes et les cuisses des personnes qui font usage de chaufferettes.

Ces deux phénomènes ischémie et asphyxie peuvent suivre une marche continue ou se manifester par accès périodiques. Ils peuvent disparaître d’eux-

* M. Raynaud : De l’aspbyxîe locale et de la gang, symétrique des extrémités. Th. Paris 1862, p. 108.

mêmes ou sous l’influence d’un traitement approprié, sans laisser d’autres traces que quelques altérations de la nutrition locale, portant sur la peau, les ongles, le tissu cellulo-adipeux. Mais dans bien des cas, ils ne sont que le prélude d'un troisième stade, la gangrène symétrique des extrémités.

Gomme on le voit, les lésions se manifestent sur des régions exactement similaires. Ce sont les pieds, les mains, quelquefois les oreilles et le nez qui sont le plus souvent atteints.

La maladie emprunte un cachet tout Spécial à cette symétrie ; « symétrie qui est telle, dit M. Raynaud, que lorsqu’un seul doigt est affecté d’un côté, son congénère l’est aussi du côté opposé et presque toujours à peu près au même degré » ^

La thèse de M. Raynaud renferme vingt-cinq observations d’ischémies locales à différents stades. Dans un travail récent, inséré dans les Archives de 1874, le même auteur a rapporté six nouveaux faits. Nous avons pu enfin analyser six autres cas publiés par Behier VFoulquier VHameauh Armaingaud®. Dans ces trente-sept observations, une seule fois l’affection a été unilatérale et s’est montrée seulement à un pied. Dans les trente-six autres cas, elle a envahi simultanément ou successivement les deux côtés, et s’est montrée :

’ M. Raynaud : Nouvelles recherches sur la nature et le traitement de l’asphyxie locale des extrémités. Archives de médecine, 1874, 6® série, t. 23, p. 1.

* Considérations sur l’asphyxie, etc. Thèse Paris 1874.

® Quelques considérations sur l’asphyxie, etc. Thèse Paris 1874.

* Société de méd. et de chir. de Bordeaux. Compte-rendu 1873,

^ Acad, de méd. Comptes-rendus. 1876.

Aux quatres membres. 21 fois

Aux deux membres supérieurs. 10 —

Aux deux membres inférieurs. 4 —

Aux deux pieds et à la main gauche . . 1 —

Total: 36

Nous avons observé chez un seul malade l’affection de M. Raynaud : elle était caractérisée par de l’ischémie locale siégeant aux quatre extrémités. Voici cette observation :

1036 Pbseryation

Tuberculose pulmonaire. — Syncope locale apparaissant périodiquement sur les doigts et les orteils.

B..., âgé de trente-deux ans, journalier, entre à l’hôpital Saint- André, dans le courant du mois de janvier 1875, pour des accès de toux datant de plusieurs mois.

L’auscultation de l’appareil cardio-pulmonaire révéla une tuberculose, à marche lente, occupant les sommets. Au reste, ce malade a toujours joui d’une santé excellente ; il mène une vie sobre, n’a jamais présenté d’accidents syphilitiques ou scrofuleux. La seule affection qui l’ait incommodé jusqu’ici, en dehors des accidents pulmonaires, est une céphalalgie fréquente, offrant souvent la forme d’hémicranie.

Depuis un an, il a remarqué qu’à certaines heures de la journée les extrémités des doigts des deux mains pâlissaient et devenaient insensibles. Il nous a rendu plusieurs fois témoin de ce phénomène. C’est généralement le matin, au sortir du lit, vers neuf ou dix heures, qu’il se produit; il est toujours précédé par une sensation de froid et de fourmillements. La teinte pâle de l’ischémie locale se montre d’abord sur les extrémités libres de la troisième phalange, gagne ensuite de proche en proche, pour s’arrêter à la partie moyenne de la deuxième phalange, limite qu’elle ne franchit jamais.

Les mêmes phénomènes se rencontrent aux orteils, mais ils sont moins marqués ; ils manquent même parfois.

Pendant tout le temps que dure l’accès, l’extrémité des doigts reste insensible ; le passage d’un corps dur sur la pulpe n’est pas perçu. On peut impunément enfoncer, même profondément, la pointe d’une épingle dans les tissus ainsi ischémiés, et, chose importante, cette piqûre ne détermine aucun écoulement sanguin.

Le malade nous raconte que lorsqu’au sortir du lit, l’accès ne paraît pas, il peut à volonté en provoquer l’apparition en trempant ses doigts dans de l’eau à une température ordinaire. Nous devons même ajouter que l’immersion d’une seule main suffisait pour ischémier, en même temps que les doigts correspondants, ceux du côté opposé.

Cette dernière particularité est en parfaite concordance avec la conclusion suivante de M. Raynaud, à savoir qu’en prolongeant suffisamment l’électrisation d’une main on voit la cyanose disparaître, non-seulement à cette main, mais encore à celle du côté opposé que les rhéophores n’ont pas touchée.

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