SECTION XII
Des manifestations cutanées symétriques dans l’acrodynie.
Le mot d’acrodynie a été employé pour la première fois par Chardon^ pour désigner une affection ordinairement apyrétique caractérisée par une perturbation profonde des fonctions d’innervation, par des troubles du côté du tube digestif, enfin par un gonflement œdémateux des pieds, des mains et du visage.
Ce fut au mois de juin 1828 que l’acrodynie se montra dans Paris, à l’hospice Marie-Thérèse, où Gayol recueillit les premières observations. Elle affecta, dès son début, un caractère franchement épidémique, et se répandit successivement dans le quar-
Chardon. Re\üe médicale, 1830, t. III.
- ni -
tier Saint-Marceau, le faubourg Saint-Germain, les quartiers de l’Abbaye, de la Cité et de l’Hôtel-de- Ville.
Le 26 août de la même année, le professeur Chardon appela l’attention de l’Académie de Médecine sur la maladie nouvelle, dont les exemples se multipliaient de jour en jour dans les divers services des hôpitaux.
Le 3 septembre, elle fait son apparition à la caserne de Lourcine et frappe indistinctement presque tous les soldats qui l’habitaient. Les casernes de la Gourtille et de l’Ave-Maria fournissent également un contingent considérable à l’épidémie, qui, dès le mois d’octobre, se trouva répandue dans toute la ville, faisant partout de nombreuses victimes.
En province, l’acrodynie fit moins de ravages; plusieurs cas furent constatés en 1828 à Meaux, à Saint-Germain-en-Laye, à Noyon, et pendant l’automne de 1829 à Goulommiers, à Féré-Ghampenoise, à Montmirail. L’histoire de cette période de hacrodynie a été écrite par Genesfi, Hervez de Ghégoin*, Glairaf, de Rue\ Miramonf, Chardon®, etc., etc.
Depuis 1830, époque à laquelle l’épidémie parut s’éteindre, on ne rencontre plus que des faits d’acrodynie sporadique. En 1844 et 1845, l’affection repa-
* Recherches sur l’affection épidémique qui règne maintenant à Paris. Arch. gén. méd., 1828.
* Notice sur l’épidémie qui règne à Paris. Journ. gén. méd., 1828, t. VIII, p. 85.
® Considération sur la mal. épidémique qui règne à Paris. Thèse de Paris, 1829, n» 6.
Essai sur la mal. épid. qui a régné à Paris, etc. Thèse 1829, n» 24.
® Sur l’aff. épid. qui s’ est manifestée à la caserne de la rue de l’Our~ cine, etc. Thèse Paris, 1829.
8 Sur l’Acrodynie. Rev. méd., 1830, t. III, p. 51 et 574.
raîten Belgique ; en 1848, Raimbert rapporte quelques nouveaux faits ; en 1850, Ghaveriat publie dans la Gazette des Hôpitaux^ deux observations recueillies dans le service de Barrier, de Lyon. Le T" juin 1854 enfin, Tholozan envoie de Téhéran à la Gazette médicale un long et intéressant Mémoire sur la petite épidémie qui avait sévi pendant la guerre d’Orient sur un certain nombre de soldats de notre armée expéditionnaire.
Tous les auteurs qui ont écrit sur cette épidémie . ont fait mention des troubles nerveux : ce fut en effet un symptôme constant, comme un phénomène nécessaire aux manifestations de l’acrodynie. Les autres symptômes, essentiellement mobiles, faisant défaut chez les uns, dominant chez d’autres la scène morbide, irréguliers dans leur ordre d’apparition et dans leurs combinaisons, se refusent par cela même à rentrer dans un cadre restreint et méthodique.
Voici trois observations empruntées aux Mémoires de l’époque : Elles mettront sous les yeux, mieux que ne le ferait une description classique, le tableau offert par les individus atteints de la maladie qui nous occupe : , .
1216 RESERVATION
Acrodynie avec érythème symétrique des pieds et des mains.
GENEST. (Obs. 13, Ârck. gén. de méd. 1829, t. XVIII, p. 250.)
D..., âgé de trente-sept ans, menuisier, rue Jacob, se portait bien vers la fin de juin ; mais alors il perd l’appétit ; la diges-
Gaz. des Hôp., 1850, p. 71.
tion devient difficile ; le ventre lui semble plus lourd, sans dévoiement ni constipation. Après huit jours de cet état, douleurs très vives dans les pieds, avec engourdissement et impossibilité de marcher. Pendant les premiers jours, il s’élève un grand nombre de phlyctènes sm- les parties latérales des pieds et sur les orteils ; le malade les ouvre un jour et elles reparaissent le lendemain. Il prend inutilement des bains de vapeur, des émollients, plusieurs drastiques, purgatifs,- etc. Les pieds présentent de l’œdème, les mains s’engourdissent aussi, puis rougissent et deviennent le siège de douleurs très vives, semblables à des éclairs ; ces douleurs allaient en augmentant et s’accompagnaient de fièvre, que le malade dit avoir*été assez forte, d’une insomnie continuelle et de sueurs si abondantes, qu’il mouille jusqu’à douze et quatorze chemises par nuit. On a recours à la saignée de la saphène, à des applications de sangsues et à des incisions très profondes sur les pieds, aux vésicatoires, aux frictions avec l’eau-de-vie camphrée ; mais tous ces moyens ne produisent aucun effet ; il entre à la Charité, salle Saint-Jean-de-Dieu, n” 16, service de M. Ghomel,
31 juillet, coloration en brun de la peau de tout le corps, excepté de la face, dépendant de l’état de l’épiderme, qui est sec, fendillé, et se détache en plusieurs points. Il existe en outre sur les jambes quelques taches comme scorbutiques, mais plus distinctes. Les parties externes des pieds, sont d’un rouge un peu livide, l’épiderme des orteils, de la plante des pieds et des doigts se détache par larges plaques. Les fourmillements et l’engourdissement ne dépassent pas la cheville pour le pied, et le poignet pour la main. Mais la jambe et la cuisse, l’avant-bras et le bras sont douloureux à la presssion ; ils sont très amaigris et flasques, mais seulement depuis le commencement de la maladie.
Maintenant, 6 octobre, les mains, d’un rouge vif, sont complètement inhabiles au tact, et cependant la pression est douloureuse, mais il n’y a plus d’élancements spontanés. Les mouvements sont encore impossibles. Les pieds, rouges aussi, sont insensibles au tact, mais non aux élancements qui, toutefois, sont un peu moins forts qu’à l’époque de l’entrée du malade. L’appétit est bon, ainsi que l’état général.
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Douleurs continues avec picotements et engourdissements de la paume des maiTiH et de la plante des pieds. — Kougeur érythématheuse symétrique des mêmes régions.
MONTAUT. (Obs. 1. Journ. gén. deméd , t. IX, 3» livre, 170.)
Mme Virginie, âgée de vingt-six ans, culottière, domiciliée à Paris, rue de la Bûcherie, près du quai aux Fleurs, a été prise de bouffissure au visage avec symptômes d’embai’ras gastrique le 15 avril (1828). Gon’esf que quinze jours après qu’elle a ressenti à la paume des mains et à la plante des pieds des douleurs continues avec picotements et engourdissements. Des purgatifs, des pédiluves irritants, des sangsues aux cuisses, des bains de vapeur, l’exposition à la vapeur de plantes aromatiques, les bains simples, lui furent administrés sans aucune espèce de succès avant son entrée à l’hôpital Saint-Louis. Le 19 juillet, c’est-à-dire trois mois après l’invasion, voici ({uel était son état :
Rougeur erythémateuse aux faces palmaires et plantaires des mains et des pieds ; douleurs des mêmes parties caractérisées par des élancements et des fourmillements, sueurs partielles des même^ surfaces et desquamation de l’épiderme, qui se termine subitement au sillon qui sépare l’ongle de la pulpe digitale ; paralysie incomplète des pieds et des mains. — Impossibilité de se livrer à la progression sans le soutien des béquilles ; sensibilité obtuse des mêmes parties ; point de coloration accidentelle de la langue ou de la peau ; aucune rougeur^des yeux ; depuis le 19 juillet jusqu’au 4 septembre, la malade a bu de la limonade, a pris des bains de vapeur et des fumigations alcooiques sans que ces moyens aient été d'aucun soulagement.
Le 9 septembre on fait appliquer douze sangsues sur les dernières vertèbres dorsales, — Un peu d’amélioration. — La malade a quitté l’hôpital à la fin d’octobre, incomplètement guérie.
123 ® Pbservation
Fourmillements et élancements dans les pieds. — Epaississement de l’épiderme. — Vésicules rousses. — Cliute de l’épiderme sous forme de plaques très grandes et très épaisses.
MIRAMOND. (Obs. 4, p. 18. — Thèse de Paris, 1829.)
Ducroquet, caporal àla6“® compagnie du 3“"bataillon, d'un tempérament bilioso-sanguin, âgé de vingt-sept ans, fut atteint, le 5 septembre 1828, de douleurs d’estomac assez fortes, avec envie de vomir et perte d’appétit. Le lendemain il se plaignit de douleurs des pieds. Le 8, des taches blanches dures et épaisses se manifestèrent sur la région plantaire et furent bientôt suivies d’engorgement et de douleurs ; la peau devint rouge, tendue et luisante, principalement au talon et vers les orteils; un suintement d’un liquide blanc transparent se manifesta en même temps, et persista,quatre jours. Il fut obligé de garder le lit pendant tout ce temps, ne pouvant pas seulement appuyer ses pieds à terre. Le 16, les douleurs diminuèrent, et le malade commença à pouvoir marcher, d’abord en s’appuyant sur un bâton. Il sort le 19, va dans la cour, se promène toute la journée, et se croyant guéri, il se disposait à reprendre son service, lorsque, le 24, les douleurs des pieds se manifestèrent avec beaucoup plus de force qu’auparavant, mais cette fois sans suintement de la plante des pieds. Des vésicules rousses se manifestèrent sur les parties latérales; ouvertes, elles donnèrent issue à un liquide jaunâtre-peu abondant. Les douleurs dispmmrent, la tension diminua et la peau commença à se détacher par plaques grandes et épaisses ; elle sè renouvela en entier pendant deux fois ; mais la chute des plaques situées aux orteils et au talon se firent longtemps attendre; aussi fut-il obligé de garder le lit pendant deux mois après la disparition totale de la maladie.
C’est le seul exemple que nous ayons eu du renouvellement total de la peau des pieds. Chez tous les autres, la chute de l’épiderme n’a eu lieu que d’une manière partielle et par écailles minces et furfuracées.
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Dans chacune de ces observations nous ■ voyons nettement signalés les trois symptômes classiques de la maladie épidémique : troubles digestifs, troubles nerveux, altérations trophiques delà peau.
Parmi ces manifestations cutanées de l’acrodynie, la plus constante fut un érythème d’une nature particulière, analogue à l’érythème pernion de Paget, et qui se localisait, dans la grande majorité des cas, à la peau des mains et à la plante des pieds. L’attention d’Alibert avait été frappée par cet exanthème, d’où le nom d'érYthème épidémique ^ sous lequel il désignait l’affection de 1828. Cette rougeur érythémateuse s’étendait, sous forme de plaque, à l’une et l’autre face de la main, suivait aux pieds des lignes sinueuses, circonscrivait insensiblement le bord plantaire externe, jusqu’aux orteils, gagnait ensuite peu à peu vers la plante et cessait brusquement là où l’épiderme s’amincit pour recouvrir le dos du pied en se délimitant par une sorte de liseré rougeh (Vidal.)
Cette forme serpigineuse était quelquefois remarquable; Récamier trouvait une certaine parenté entre cette affection et le zona. Variable dans sa disposition, l’érythème acrodynique était aussi variable dans sa durée ; dans certains cas, il n’existait que pendant un jour ou même pendant quelques heures, souvent il restait stationnaire pendant plusieurs jours ; souvent aussi il disparaissait momentanément pour reparaître de nouveau, tantôt le même jour, tantôt quelques jours ou quelques semaines plus tard.
L’hypérémie des extrémités était parfois plus active ; la lésion cutanée s’élevait a^ors d’un degré et
Dict. eacycl. Act. acrodynie.
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l’on voyait apparaître sur la surface érythémateuse soit de petites vésicules disséminées ou confluentes, soit des huiles volumineuses, rappelant celles du pemphigus. Le liquide qu’elles contenaient tantôt transparent, tantôt roux comme dans l’observation 123, tantôt noirâtre, se concrétait sur la surface dermique en larges plaques croûteuses. Dans trois cas une éruption de zona vint compliquer le symptômatologie de l’acrodynie : le premier est rapporté par Hervez de Chegoinh il est relatif à une religieuse, âgée de quarante ans, chez laquelle l’affection débuta par un zona au côté droit de la poitrine, au bras et à l’avant-bras. Les deux autres cas ont été observés par Miramond sur deux militaires de la caserne de Lourcine^
Chez la plupart des malades, F épiderme s’épaississait aux mains et aux pieds; puis il s’enlevait par petites écailles furfuracées, ou bien par fragments plus considérables. Gayol en montrait à son cours qui avaient la largeur de la main. Ces plaques épidermiques persistaient dans certains cas, apparaissant alors sous forme de boutons et de plaques cornées. M. Alies parle d’un homme chez lequel ces productions proémi- . naient de quelques lignes dans le creux de la main et simulaient de véritables stalactites.
Quelques auteurs ont encore signalé des troubles divers dans la nutrition des ongles qui s’allôngeaient et s’amincissaient. Chardon regarde même ce phénomène comme très-fréquent®.
1 Joura. géü. deméd. 8e série, t. III, p. 18.
^ Thèse inaug. 1829, ob. 5 et 9, p. 19.
^ Loc. cit. Rev. méd., t. III, p. 62.
De la symétrie affectée par les altérations de la peau dans l’acrodynie.
Les affections de la peau dont s’accompagnait l’acrodynie, l’érythème en particulier, se sont manifestées dans la plus grande majorité des cas, isolément ou simultanément, sur les extrémités inférieures et sur les extrémités supérieures.
Nous avons pu analyser 71 observations d’acrodynie, puisées aux sources suivantes :
Il observ. appartenant à Genest, {Areh. gén. mêd.), 1828, t xviii.
Montagut, int. de Maury, (/owra. gén. de méd.)
Prus {Ibid. p. 385).
Eue, Tb. Paris, 1829, n® 24.
Miramond, Tb. Paris, 1829, n® 39.
Clairat, Tb. Paris, 1829, n® 6.
Chaveriat {Gaz, hôp. 1850.)
Tholozan {Gaz. méd. 1861.)
Barüdel {Gaz. méd. l%2).
71 observations.
Saücerotte {Gaz. méd. 1862.)
Dans ces 71 observations, l’érythème épidémique localisé avec ou sans éruptions vésiculeuses, est signalé 29 fois. Il s’est toujours manifesté à la fois des deux côtés du corps, et était ainsi distribué :
1° A la fois aux deux pieds et aux deux mains. 17 fois.
2“ Aux deux mains seulement. 0 —
3® Aux deux pieds seulement. 10 —
4® Aux deux jambes. 2 —
Les auteurs qui rapportent ces faits, n’ont jamais signalé la moindre différence entre le siège de l’érup-
tion examinée séparément sur les extrémités droites et les extrémités gauches. L’érythème a pu envahir en totalité les pieds ou les mains ; il a pu, suivant les cas, se localiser à la face dorsale, à la face plantaire et palmaire, au bord externe ou au bord interne du pied, sur les articulations des orteils et des métatarsiens; mais, sur le même sujet, il s’est toujours manifesté sur deux régions similaires : « aux pieds, écrit Chardon, la rougeur était souvent bornée, comme par une ligne, qui s’étendait du talon, jusqu’au-dessus des orteils, au niveau de leur articulation ayec le métatarse ; à la main cett^ ligne s’arrêtait au poignet ou bien se terminait à la partie inférieure des os du métacarpe sur la face dorsale de la main, sans affecter cette dernière partie ».
Dans des cas excessivement rares, l’éruption a pu dépasser des limites presque toujours respectées; mais elle a suivi des deux côtés comme une marche parallèle, donnant ainsi une consécration nouvelle à la loi de symétrie. C’est ainsi que nous voyons dans la dix-septième observation deTholozan un érythème rubéoliforme se localiser, exactement des deux côtés, durant quarante-huit heures, à la partie interne des genoux, des jambes et des pieds.