PATHOGÉNIE GÉNÉRALE DES MALADIES DE LA PEAU
Une des branches des sciences médicales qui, de tout temps, a exercé la sagacité des cliniciens, qui a été le mieux étudiée peut-être, est, sans conteste, la pathologie cutanée. Grâce aux remarquables travaux d’Alibert, de Biett, tle Cazenave, de Hardy, de Bazin, d'Hébra de Vienne, etc., les affections de la peau ont pu être définies avec netteté, classées avec méthode, décrites avec une richesse de détails auxquels l’avenir aura peu à ajouter. L’anatomie pathologique, grâce au microscope, s’enrichit tous les jours de nouvelles données ; leur thérapeutique même, quelque basée qu’elle soit sur l’empirisme, se juge par de nombreux succès. Seule, la question pathogénique est restée longtemps obscure, mystérieuse ! Que signifiaient l’âcreté du sang, l’ébullition des humeurs, l’acrimonie de la bile, et toutes ces théories plus ou moins fantaisistes qui eurent si longtemps cours dans la science? Que nous apprennent encore aujourd’hui les mots plus sonores que significatifs d’herpétisme, de diathèse dartreuse, arthritique? Certes, nous ne
voudrions point proscfire des expressions consacrées par des autorités telles que Hardy, Bazin at autres cliniciens non moins estimés ; mais nous apprennentils quelque chose sur la nature intime des afiections de la peau et sur les conditions prochaines qui président à leur apparition? Entre l’herpétisme et les plaques de psoriasis qu'il produit; entre la diathèse cachée, née d’un chancre syphilitique, et les pustules d’ecthyma par lesquelles elle se traduit aux sens, il y a trop de distance, l’esprit demande des intermédiaires.
A M. Charcot revient l’honneur d’avoir, le premier, signalé les relations qui existen t entre les affections de la peau et les lésions du système nerveux. En publiant dans le journal de Robin, en 1859^ l’observation d'un homme qui reçut une balle à la partie inférieure et postérieure de la cuisse, et qui vit survenir à la suite, avec une névralgie de la jambe, une éruption de zona sur les parties douloureuses, le savant professeur d'anatomie pathologique ouvrit à la science une voie nouvelle, dans laquelle Font suivi depuis de nombreux cliniciens et physiologistes. Rappeler les noms de Mougeot, Gouyba, Mitchell, Morehouse et Keen, Brown-Sequart, Proust, c’est signaler une série de travaux remarquables où les faits d’observations se pressent en foule, à côté d’explications physiologiques intéressantes, pour donner à l’opinion de Charcot une consécration de vérité, qui ne demande plus aujourd’hui que le contrôle de l’expérimentation. Espérons que ce desideratum ne tardera pas à disparaître !
^ Journal d’anatomie et de physiologie, 1859, n“ du 5 novembre.
Nous serions injuste, si nous ne signalions encore ici l’intéressant Mémoire de Lendet^ snr les troubles des nerfs périphériques et des vaso-moteurs consécutifs à l’asphyxie par la vapeur du charbon ; l’important travail du docteur Hybord' sur la zona ophthalrnique ; la thèse si complète de Frémy" sur la trophonévrose faciale, celle de Porson^ sur les troubles trophiques qui accompagnent les traumatismes des nerfs ; et enfin le mémoire que M. Rendu* a publié dans les Annales de dermatologie, 1875, sur les altérations de la sensibilité dans les affections de la peau, œuvre aussi remarquable qu’originale, où se trouvent établies, par des faits d’observations extrêmement nombreux, les relations des maladies de la peau avec une lésion fonctionnelle ou organique du système nerveux.
On est donc autorisé aujourd’hui à soutenir, en thèse générale, que la nutri tion de la peau, comme aussi celle de tous les organes, se trouve sous la dépendance du système nerveux; et que les affections cutanées qui ne sont, en réalité, que des altérations de la nutrition locale, doivent en conséquence trouver leur explication dans une lésion d’un nerf périphérique ou d’une portion du myélencéphale.
Nous invoquerons, à l’appui d’une pareille assertion, trois espèces de preuves : les unes seront fournies par les faits d’observation clinique ; les secondes par les résultats des nécropsies ; nous demanderons enfin les troisièmes à l’expérimentation physiologique.
* Leudet. Archives gênée, de Médecine.
* A. Hybord. Du zona opbtbalmiqae, thèse, Paris, 1872.
Frémy. Trophonévrose faciale, thèse, Paris, 1872.
^ Porson. Thèse, Paris, 1874.
^ Rendu. Annales de dermatologie, 1874, no 6, 1875, n®» 1, 2, 8.