CHAPITRE II
Preuves empruntées à l’anatomie pathologique.
Les observations d’autopsies faites dans le but d’éclairer la nature des affections de la peau sont fort rares. L’étude des altérations du système nerveux a été particulièrement négligée. On doit en rechercher la cause dans cette croyance d’abord longtemps répandue que les maladies de la peau étaient des affections purement locales, uniquement constituées, ici, par une prolifération exagérée des cellules épidermiques, là, par l’inflammation de quelques glandes sébacées, etc., etc., et ensuite dans leur peu de gravité. Les éruptions cutanées, .en effet, ne sont pas mortelles par elles-mêmes ; il faut qu’une maladie intercurrente, plus grave, vienne livrer le sujet aux investigations des pathologistes.
Les quelques nécropsies que nous connaissons jusqu’à ce jour se rapportent, pour la plupart, à des cas de zona. La première, par ordre de date, due à Danielssen, est relative à un malade présentant un zona du dixième espace intercostal et qui succomba à une pneumonie ; l’autopsie révéla un gonflement considérable du nerf correspondant : l’examen des ganglions spinaux et des racines postérieures fut négligé.
La deuxième appartient à Esmarchde Kiel; il s’agit d’un hommequi, à la suite d’uneponction d’hydrocèle.
ressentit à la face postérieurede la cuisse des douleurs violentes, et vit survenir, sur la région douloureuse des groupes de vésicules d’herpès.Il succomba à différents accidents et on constata, à l’autopsie, une infiltration œdémateuse du nerf sciatique, au niveau du point où il franchit l’échancrure sciatique, pour devenir extra-pelvien.
Ces deux observations sont rapportées dans le premier mémoire de Bærensprung, publié en 1861.
Deux années plus tard, le savant clinicien berlinois observait, sur un enfant d’un an, une éruption d’herpès s’étendant, sous la forme d’une demi-ceinture, de la sixième à la neuvième côte, commençant,en arrière, non loin de la ligne médiane, pour se terminer exactement, en avant, sous l’appendice xiphoïde. L’enfant succomba aux progrès d'une tuberculose pulmonaire ; l’autopsie, faite avec le plus grand soin,par le docteur Recklinghausen, donna les résultats suivants: la moelle ‘ne présentait pas d’altération; les racines antérieures et postérieures, jusqu’à leur entrée dans les trous de conjugaison étaient blanchâtres et parfaitement saines; le sixième, le septième et le huitième nerfs intercostaux étaient rouges et augmentés de volume : on apercevait nettement sur le névrilème des vaisseaux élargis et tortueux, indices d’une hypéremie manifeste. Les ganglions spinaux correspondant à ces trois nerfs adhéraient fortement à la paroi du canal intervertébral ; le tissu cellulaire présentait à leur niveau une rougeur inflammatoire. Recklinghausen ne s’arrêta pas à ces altérations macroscopiques et poursuivit,jusque dans ses plus petits détails, l'étude delà lésion nerveuse. Après avoir plongée! laissé macérer quelque temps dans l’eau les ganglions et les nerfs.
il s’aperçut que le névrileme densifie flottait peu ; par la lumière transmise, il put facilement se convaincre que la rougeur, dont nous parlions tout à l’heure, ne résidait pas seulement dans l’enveloppe du nerf, mais aussi dans la substance même du ganglion et des filets nerveux qui en partent.
Le microscope révéla dans le névrilème tous les signes d’un processus inflammatoire. On trouva aussi, entre les cellules unipolaires qui composent le ganglion, une multiplication des noyaux embryoplastiques et une infiltration de granulations pigmentaires. Ces altérations s’étendaient au delà du ganglion jusqu’à la réunion des deux racines et même jusqu’aux deux branches des nerfs dorsaux. Il n’existait, à proprement parler, d’altération, ni dans les éléments nerveux du ganglion, ni dans ceux des nerfs. Dans quelques points seulement où la prolifération conjonctive avait été plus abondante,les tubes nerveux étaient un peu modifiés dans leur forme, légèrement variqueux, granuleux et même interrompus dans leur continuitéb
A côté de cette observation vient se placer, tout naturellement, celle que Charcot et Cotard ont publiée dans les mémoires de la Société de Biologie, en 1866, sous ce titre : Altérations du plexus cervical et des ganglions correspondants des racines spinales postérieures, zona du cou. Nous passons sous silence tout ce qui a rapport aux détails cliniques et à l’altération cancéreuse dont la colonne cervicale était atteinte. Voici quels furent les résultats de l’autopsie :
‘ Bærensprung in ann. charité. Krank Zü Berlin, vol. XII, 2e partie, page 96.,
« La moelle épinière et les racines des nerfs ont été examinés en place dans le canal rachidien avec le plus grand soin, surtout à la région cervicale. Les racines et la moelle n'ont présenté aucun changement de coloration, ni de consistance ; la moelle ne paraissait pas avoir subi la moindre compression. On s’est assuré, plus tard, que les diverses parties ne présentaient aucune altération appréciable dans leur structure, soit à l’œil, soit au microscope.
» Les canaux de conjugaison ont ensuite été ouverts à la région cervicale, à droite et à gauche, de manière à permettre l'examen comparatif des nerfs cervicaux encore attachés à la moelle par leurs racines. Voici le résultat de cet examen: tandis que les racines, tant antérieures que postérieures, ont conservé ellesmêmes, à droite comme à gauche, leur volume et leur coloration normale, les ganglions spinaux ainsi queles troncs nerveux formés par la réunion des racines spinales présentent une légère tuméfaction et une injection vasculaire, marquée par une coloration d’un rouge vif. Ces particularités sont surtout remarquables, lorsqu’on compare les ganglions et les nerfs cervicaux du côté droit aux mêmes parties du côté gauche, celles-ci ayant conservé tous les caractères de l'état normal. En dehors des trous de conjugaison la coloration rouge des troncs nerveux s’efface peu à peu, et elle n’est plus guère appréciable sur lesfdets nerveux émanant du plexus cervical.
» L’examenmicroscopique des ganglions et des troncs nerveux rouges et tuméfiés a démontré ce qui suit : dans les ganglions, les cellules nerveuses ne présentaient pas d’altérations appréciables; elles contenaient une grande quantité de granulations pigmentaires
foncées ; mais celles-ci existaient avec les même caractères et à peu près en même quantité dans les corpuscules ganglionnaires du côté gauche.
» Le réseau vasculaire des ganglions était vivement injecté, et l’addition d’acide acétique faisait apparaître dans la trame lamineuse des noyaux plus nombreux qu’à l’état normal. Dans les troncs nerveux, le névrilème présentait également une injection très prononcée de vaisseaux capillaires, et, sous l’influence de .l’acide acétique, apparaissaient des noyaux très nombreux. Quant aux tubes nerveux, ils avaient conservé tous les caractères de rétat physiologique » (Gharcot)b
Deux faits découlent des deux observations qui précèdent : le premier, c’est la nature inflammatoire de l’altération du nerf qui tenait Téruption sous sa dépendance ; le second, c’est la localisation bien nette de cette inflammation aux ganglions spinaux et à la portion sous-ganglionnaire du cordon nerveux. Charcot a rapporté dans ses leçons cliniques l’histoire d’un jeune homme de vingt-deux ans, atteint d’un zona, qui répondait exactement à la distribution des rameaux superficiels de la branche cutanée péronière et du nerf musculo-cutané. L’autopsie révéla très nettement le mécanisme en vertu duquel s’était développée l’éruption : une artériole, issue de la sacrée latérale, obstruée et dilatée par un thrombus, comprimait dans le trou sacré le ganglion spinal d’un des nerfs, qui vont concourir à la formation du plexus sacré®. Ici encore, comme dans le premier fait de Charcot et dans l’observation de Bærensprung, l’irritation pre-
’ Mémoires de la Société de Biologie 1865, p. 41.
^ Charcot, ioc. cit., p. 72.
mière^ point de départ du zona, était exactement limitée au ganglion spinal.
Le professeur de Berlin a particulièrement insisté sur cette localisation ; pour lui, le zona a toujours son origine, sa raison d’être, si on peut s’exprimer ainsi, dans l’altération fonctionnelle ou organique de ce petit ganglion, qui se trouve annexé aux racines postérieures des paires rachidiennes. Cette opinion, nous le verrons plus tard, est trop exclusive, et, par cela même, erronée.
O. Wyss et Horner ont eu l’heureuse fortune de faire l’autopsie d’un vieillard de soixante-huit ans qui avait présenté un zona ophthalmique des mieux caractérisés, et qui mourut dix jours après le début de l’affection, d’un œdème pulmonaire. La branche ophthalmique, du côté correspondant, depuis son point de départ du ganglion jusqu’à son entrée dans l’orbite, était comme entourée d’un extravasat sanguin. Elle paraissait plus large, plus épaisse que celle du côté opposé; elle était d’une coloration gris-rougeâtre et d’une consistance presque gélatineuse. On constata, en outre, dans la portion la plus interne du ganglion de Casser, avec tous les signes de l’hyperémie, une forte infiltration cellulaire du tissu conjonctif, des altérations des cellules ganglionnaires, et tous les caractères d’une inflammation. Wyss et Horner font bien remarquer que la portion du trijumeau qui s’étend du ganglion à la protubérance ainsi que les autres nerfs de l’orbite étaient complètement sainsh L’observation' de Wyss contient une preuve nouvelle à l’appui de la théorie de Bœrensprung, et en
1 Arcbiv. der Heilkunde, VF,p. 262.
autorise désormais l’application aux paires crâniennes. Mais des faits incontestables sont venus plus tard, qui ont démontré que l’inflammation du ganglion n’était pas un phénomène constant, et que la théorie du professeur de Berlin, qui faisait de l’altération du ganglion intervertébral la condition nécessaire de l’apparition du zona, édifiée sur un nombre trop peu considérable de faits, péchait par exclusivisme :
Chez une femme de soixante ans, atteinte d’un zona de l’épaule gauche et du bras, et morte d’une pneumonie, la racine sensible du premier nerf thoracique présenta un petit dépôt de forme éllipsoïde qui se substituait au névrilème et se prolongeait dans l’intérieur des faisceaux nerveux. Ce dépôt était formé de cellules fusiformes et pourvues de noyaux pressés les uns contre les autres ; entre ces éléments cellulaires, se trouvaient de nombreux corpuscules, imprégnés de phosphate et de carbonate de chaux. Les tubes nerveux avaient été dissociés, comprimés, aplatis par les produits néoplasiques; les cylinder-axis n’étaient pas interrompus dans leur continuité et paraissaient sains. Le microscope permit de reconnaître sur la racine sensitive d’un deuxième nerf, correspondant à l’éruption cutanée, des altérations analogues, mais moins prononcées.
Le docteur Werdner, qui rapporte ce fait\ a fait également l’autopsie d’un homme âgé, qui avait présenté, cinq ans avant sa mort, un zona ophthalmique. Il a constaté une hyperémie de la pie-mère, au pourtour des racines du Irijumeau, et deux rétrécissements du tronc nerveux, le premier au niveau de son
‘Falle von Zoster, von docteur Werdner, Berliner Klinische Wockenschrift fahrand 1870, no 7.
émergence de ] a protubérance annulaire, le second à son entrée dans le ganglion deGasser.il est vrai que, dans ce dernier cas, les cellules ganglionnaires ellesmêmes n'étaient pas saines et que le tissu conjonctif qui les entoure présentait un nombre considérable de noyaux.
De ces deux derniers faits, le premier surtout, nous devons conclure que l’irritation des racines postérieures, entre le ganglion et le point d’émergence de la racine sensitive, peut déterminer une éruption de zona. Cette irritation primordiale peut même être transportée plus haut dans la substance même de l’axe médullaire. On connaît les éruptions de vésicules d’herpès qui surviennent parfois dans les affections spinales, et en particulier dans la sclérose des cordons postérieurs [ataxie). M. Liouville a communiqué tout récemment à la Société de Biologie l’observation d’un zona du bras, chez un sujet qui présenta à l’autopsie une sclérose avancée des cordons postérieurs de la moelle.