CHAPITRE IV
Origine nerveuse de la sclérodermie.
Les observateurs qui ont signalé les premiers cette variété d’épaississement de la peau, désignée depuis sous le nom de sclérodermie, n’ont pas cru devoir s’arrêter à la description pure et simple des divers symptômes qui constituent cette affection; ils ont cherché à en pénétrer la nature intime ; mais il s’en faut que les théories nombreuses auxquelles cette question a donné naissance aient la même valeur scientifique.
Nous ne citerons que pour mémoire la théorie de Xobstruction cutanée, émise par Galien; celle de l’existence de tumeurs bouchant le passage aux esprits, de Van Riel ; elles témoignent d’une ignorance
complète des notions les plus simples de la physiologie. Thirial défendit l’identité de la sclérodermie et de l’œdème des nouveau-nés; ses conclusions furent adoptées plus tard, presque sans restrictions, par Gillette. Gintrac, dans son ouvrage déjà cité, admit bien dans la sclérodermie « une modification spéciale du derme», mais il rejeta toute idée de processus inflammatoire, toute idée d’altération profonde de la texture cutanée.
Forget formula une opinion contraire et n’hésita pas à rattacher à l’inflammation tous les désordres nutritifs des téguments qu’on observe dans la sclérodermie. Quant à l’opinion de Fiedler, elle a été admirablement résumée dans le titre dont il fait précéder son observation ; Atrophie da tissu cellulaire et de la peau.
Toutes ces théories, on le voit, étaient plus ou moins contradictoires ; au reste, elles manquaient de cette précision qu’on doit toujours rechercher dans une formule pathogénique; uniquement basées sur l’inspection extérieure des parties malades, elles ne méritaient d’autre créance que celle qu’on accorde aux hypothèses. Il fallait attendre qu’une autopsie vînt éclairer la question et mettre pour ainsi dire sous les yeux de l’observateur la nature de l’affection. Nous possédons aujourd’hui trois examens nécroscopiques, dus à Fœrster, à Auspitz, à Verneuil.
Dans le fait de Fœrster, la peau était épaissie, d’une rigidité absolue, d’une dureté qui rappelait celle du bois ; on la coupait avec autant de peine que du cuir de semelles. Sur la surface de section, le chorion ne se distinguait pas tout d’abord du tissu cellulaire sous-cutané ; on n’y découvrait qu’un tissu unifor-
lïiénicnfc blsnc, poli, dur ot luissiit. Un oxoiugii plus attentif permettait cependant de retrouver les deux couches. Le chorion était épaissi, induré par suite d’un développement excessif de son tissu cellulaire ; le tissu cellulaire sous-cutané était transformé, lui aussi, en une couche résistante, très analogue au chorion ; la graisse était considérablement diminuée par suite du développement excessif des trabécules du tissu conjonctif. Fœrster fait en outre remarquer que « les capillaires de la peau étaient plus clairsemés » et « qu’on retrouvait peu de filets nerveux, dissimulés qu’ils étaient par l’amplification du tissu cellulaireh »
Auspitz^ et VerneuiP ont noté eux aussi cette prolifération excessive des éléments conjonctifs du derme.
« Après avoir divisé les parties molles, dit Verneuil, longitudinalement sur le milieu des faces dorsale et palmaire et jusqu’aux parties osseuses et tendineuses, je constate que la peau elle-même n’a pas beaucoup augmenté d’épaisseur, mais qu’elle semble fusionnée avec le tissu, cellulaire sous-cutané, de façon à n’en être isolable que par une dissection tout à fait artificielle ; même fusion de cette couche celluleuse avec les parties profondes. La cause anatomique de la tuméfaction du doigt réside entièrement dans la couche cellulaire sous-cutanée, qui s’est indurée et accrue, surtout du côté palmaire, jusqu’à doubler ou tripler d’épaisseur... Au-dessous de la peau, légèrement épaissie, on retrouve les lobules adipeux et les tractus fibreux qui les séparent ; les premiers ne sont pas
‘ Arcb. génér. de méd. 1861. 5® série, t. XVIII, p. 731.
* Viener medizinische, 1863. — Analysé en Gaz. hebd., p. 230.
‘ Gaz. bebd., 1863. p. 113.
plus volumineux peut-être quà l’état normal et comme œdémateux ; les seconds sont épaissis, opaques, grisâtres, criant sous le scalpel, et semblent infiltrés d’une sérosité tenace qui s’écoule difficilement sous la pression. Tous ces éléments anatomiques sont fusionnés, adhérents ensemble, inélastiques ; sur leur coupe on retrouve l’aspect des tissus chroniquement enflammés au voisinage des vieux ulcères de la jambe. C’est une sorte d’infiltration plastique, à demi organisée, moitié phlegmasie et moitié œdème. »
Les résultats, de ces divers examens nous permettent de conclure que la sclérodermie est anatomiquement constituée par une prolifération excessive de la substance conjonctive que l’on rencontre dans l’épaisseur du derme et dans le tissu cellulaire sous-cutané. C’est essentiellement une lésion de la nutrition locale, et pour nous servir d’une expression d’Alibert, « un trouble de la fonction d’assimilation, une trophopathie ». Dès lors, Tinfluence du système nerveux sur te développement de cette affection ne saurait être méconnue.
Cette origine nerveuse de la sclérodermie a déjà été émise par Bail et Charcot à la Société de Biologie; elle a été adoptée par Hallopeau. Nous la trouvons développée et éloquemment défendue par M. Cotiez, dans son mémoire de 1873.
M. HorteloupS tout en adoptant cette théorie de l’influence nerveuse, a été plus loin encore ; il a cru pouvoir spécifier le mode d’action de cette influence en rattachant aux fibres lisses delà peau, et, par suite, au grand sympathique qui les innerve, l’origine des
‘ Horteloup. De la sclérodermie, thèse de Paris, 1865.
désordres nutritifs qui constituent la sclérodermie : « Si les fibres musculaires des vaisseaux, dit-il, diminuent assez leur volume pour empêcher la circulation du sang, nous pouvons admettre que, dans le derme, les fibres de même nature peuvent se contracter pour produire une véritable rétraction... Lorsque cette contracture du derme a duré un certain temps, il se produit entre les fibres condensées un travail agglutinatif qui l’empêche de revenir à son état primitif. » Assurément cette théorie est passible d’objections sérieuses, mais on ne peut nier qu’elle n’emprunte une certaine valeur à la coïncidence fréquente de la sclérodermie et des phénomènes de l’asphyxie symétrique des extrémités.