CHAPITRE V
Origine nerveuse de l’ischémie et de l’asphyxie locale symétrique des extrémités.
L’affection à laquelle M. Maurice Raynaud a attaché son nom, et qui se réduit à une simple perturbation apportée dans l’irrigation sanguine des extrémités, s’observe surtout de dix-huit à trente ans, principalement chez des femmes à prédominance lymphatique et nerveuse. Dans plusieurs cas, on a pu accuser avec raison les troubles de la menstruation.
Ces circonstances étiologiques nous fournissent déjà de fortes présomptions en faveur d’une influence nerveuse sur le développement de l’ischémie locale symétrique ; et, en effet, les données récemment ac-
quises à la science sur l’innervation vaso-motrice nous donnent de ce phénomène l’explication la plus nette et la plus précise. Les artérioles et les véinules, en raison des éléments musculaires qui entrent dans la constitution de leurs parois, sont susceptibles de se resserrer ; ce resserrement peut être même poussé jusqu’à l’annihilation complète du calibre des vaisseaux. La subordination de cette propriété à Faction des filets du grand sympathique, les effets opposés produits par la section ou l’excitation de ces filets sont des faits aujourd’hui vulgaires, sur lesquels il est inutile de s’arrêter.
Que se passe-t-il lorsqu’une excitation s’exerce sur les nerfs vaso-moteurs destinés aux extrémités? Les fibres lisses des artères et des capillaires qui en sont pourvus entrent en contraction; les vaisseaux diminuent ainsi de calibre ; le sang artériel cesse d’affluer dans des canaux trop rétrécis, ou même qui n’existent plus ; les téguments se refroidissent et prennent une teinte pâle ; les expansions terminales des nerfs sensitifs, privés du sang artériel dentelles ont besoin pour leur fonctionnement, se paralysent.
C’est là le tableau de l’ischémie locale, qui se réduit, comme on le voit, à un spasme des artérioles et probablement aussi des veinules.
Dans les conditions ordinaires, ce spasme ne dure que peu de temps ; les vaisseaux, en vertu de cette loi physiologique qui veut que toute fibre musculaire se relâche après s’être contractée, reprennent leur calibre ; le liquide sanguin reprend son cours, et l’on voit disparaître, un à un, de la surface cutanée, tous les troubles fonctionnels que nous avons constatés tout à l’heure.
Il peut se faire que cette réaction ne soit qu’incomplète ; les vaisseaux qui reviennent alors à leur calibre primitif sont naturellement ceux qui présentent dans leur structure le moins d’éléments contractiles, c’est-àdire les veinules. Au moment où celles-ci se dilatent, les artérioles restant encore oblitérées par le spasme, le sang veineux reste dans les grosses veines, reflue vers les capillaires, et les extrémités prennent alors une teinte variant du bleu au noir; c’est Y asphyxie locale, qui n’est qu’un état plus, avancé de Vischémie. Mais l’un et l’autre de ces états morbides trouvent une explication rationnelle dans un trouble de l’innervation vaso-motrice.
La physiologie autorisait assurément cette interprétation ; elle avait néanmoins un caractère hypothétique. Or, une hypothèse, même lorqu’elle concorde avec le plus grand nombre de faits qu’elle tend à expliquer, ne saurait être acceptée comme une preuve tant qu’elle n’a pas reçu sa démonstration. Il y avait là une lacune qui demandait à être comblée. C’est encore M. Raynaud qui s’est chargé de cette tâche en constatant de visu ce spasme vasculaire sur lequel reposait toute sa théorie.
Au mois d’avril 1872, il reçut, dans son service de l’hôpital Lariboisière, un homme de cinquante-neuf ans, atteint d’asphyxie locale symétrique et chez lequel des "troubles oculaires coïncidaient avec les troubles circulatoires des extrémités. Le malade affirmait que sa vue était bonne aux deux yeux, pendant l’accès, mais que pendant la période qui suivait et tandis qne les doigts revenaient progressivement à leur coloration normale, la vue, surtout celle de l’œil
gauche, devenait trouble et confuse pour s’éclaircir de nouveau quand survenait un nouvel accès.
Il était du plus grand intérêt de voir si l’examen ophthalmoscopique donnerait l’explication de ce singulier phénomène. Voici le résultat de cet examen: la pupille étant dilatée par l’atropine, on constatait du côté de l’œil gauche, pendant une période de réaction, que l’artère centrale de la rétine et les artères qui en naissent, présentaient dans toute leur étendue des contours très clairs ; de plus, elles étaient manifestement plus étroites dans leur portion originelle, au niveau de la papille, qu’à la périphérie. La papille elle-même était d’une teinte très claire. L’œil droit (le moins malade) présentait des phénomènes analogues, mais à un moindre degré. L’étroitesse des artères y était un peu moindre qu’à gauche et la diminution relative de l’artère centrale, par rapport à ses branches, moins appréciable.
Ce fait n’est pas resté isolé : dans plusieurs autres cas d’asphyxie locale dont on pourra lire la relation dans les Archives de 1874\ M. Raynaud a constaté de nouveau cette coïncidence des troubles oculaires liés à un spasme des artérioles rétiniennes, spasme qui s’observait en même temps que celui des artérioles des membres ou qui lui était consécutif.
Ces résultats ne laissent plus aucun doute sur la nature intime des phénomènes qui, selon le degré auquel ils se présentent, portent le nom de syncope locale^ asphyxie locale^ gangrène symétrique des extrémités.
« Jusqu’ici, dit M. Raynaud à la suite de l’observation que nous venons de résumer, on pouvait bien
* 6e Série, t. xxiii, p. 1.
soupçonner que l’asphyxie locale était liée à un état spasmodique des vaisseaux. Mais quelque fondée que fût cette supposition, comme l’exploration des troncs artériels accessibles au toucher ne révèle dans ce cas rien de particulier, on était obligé d’adméttre par induction un trouble fonctionnel, localisé aux artérioles précédant immédiatement les capillaires. Or, voici un fait dans lequel l’asphyxie locale marche de pair avec la lésion oculaire. Les deux affections sont si bien liées ensemble qu’elles n’en font, à vrai dire, qu’une seule. On voit la contraction spasmodique de l’artère centrale de la rétine, artère qui par son calibre mérite assurément le nom d’artériole, on voit, dis-je, cette contraction s’effectuer sous les yeux de l’observateur. Comment ne pas admettre que c’est un phénomène identique qui se passe aux extrémités des membres ? Ici l’induction acquiert une telle certitude quelle équivaut, je pense, à une démonstration directe.»
Nous devons ajouter que cette théorie vaso-motrice trouve une consécration nouvelle de vérité dans les effets curatifs qu’ont presque toujours les courants galvaniques sur les phénomènes asphyxiques des extrémités.