‹ De la symétrie dans les affections de la peauChapitre 30 sur 48 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Inâueiice du système nerveux sur certaines hémorrhagies cutanées.

Lorsque, sous l’influence d’une cause quelconque, le sang afflue vers un point de la surface cutanée, les vaisseaux se dilatent; ils opposent la résistance de

leur tunique à la tension du liquide qui tend sans cesse à les écarter encore; et s’ils succombent dans une lutte inégale, ils se rupturent, le sang s’épanche dans les mailles du tissu cellulaire et l’hémorrhagie cutanée est constituée. Les mêmes phénomènes s’observent dans la dilatation primitive. Mais de toutes les causes qui amènent cette dilatation primitive ou secondaire, active ou passive des vaisseaux, la plus puissante est sans contredit l’action des nerfs vaso-moteurs.

Cette influence du système nerveux sur la dilatation vasculaire et la production des hémorrhagies est démontrée par un grand nombre de faits empruntés à la physiologie expérimentale et à la pathologie.

I. — M. Brown-Séquard sectionne les corps restiformes chez un cobaye et détermine ainsi l’apparition de points hémorrhagiques sous la peau de l’oreille du côté lésé. Dans une autre expérience, il sectionne une des moitiés latérales de la moelle, sacrifie l’animal et rencontre, à l’autopsie, des hémorrhagies circonscrites dans l’une ou l’autre capsule surrénalè ou même dans les deux. On rencontre fréquemment des hémorrhagies pulmonaires à la suite de la section du nerf vague ou de la simple piqûre de la moelle allongée. Pincus et Samuel, cités par Bouchard, après l’extirpation du plexus solaire et du ganglion semilunaire chez le chien, le chat et le lapin, ont noté finjectionvive de la muqueuse stomacale et de la partie supérieure de la muqueuse de l’intestin. Dans certains cas, l’hyperémie a été poussée jusqu’à l’hémorrhagie.

Notons encore les hémorrhagies qui suivent les lésions expérimentales des couches optiques (Schiff),

les cas d’épistaxis observés à la suite de la section du sympathique cervical (CL Bernard).

En 1869; M. Bouchard arrache à un lapin jeune et bien portant le ganglion cervical du côté gauche. Aussitôt après, on constate une augmentation dans la vascularisation de l’oreille du côté opéré, un rétrécissement de la pupille, et une légère rétraction du globe de l’œil du même côté. Un quart d’heure après, l’excès de vascularisation et de chaleur de l’oreille était des plus accusés, mais il n’y avait point encore trace d’ecchymoses. M. Bouchard porte alors une ligature sur l’aorte abdominale au-dessous des rénales, et il voit alors apparaître sur la peau de l’oreille énervée des points hémorrhagiques extrêmement petits, mais très nets. Une injection de cinquante grammes d’eau tiède poussée dans le système artériel, élève encore la tension sanguine, et les hémorrhagies augmentent en nombre et en surface sur l’oreille congestionnée.

II.—Que disent les faits cliniques? Une observation recueillie dans le service de Brechet, et publiée dans les Archives de Médecine del83U, nous montre urie lésion de la moelle, déterminant une hémorrhagie rénale. Monod a publié, dans les Bulletins de la Société anatomique, l’histoire d’un malade, atteint d’hématomyélie, chez lequel il trouva, à l’autopsie, des caillots sanguins dans les bassinets et les uretères? Rostan et Duplay rapportent un cas d’apoplexie cérébrale qui fut suivi d’une hémorrhagie intestinale très abondante et rapidement mortelle. Goutagne a signalé en 1863 des hémorrhagies gastriques et intes-

' Arcb. de Méd., t. xxv, p. 101.

tinales, survenant sous l’influence d’une lésion de l’encéphale.

Les névralgies peuvent, au même titre que les lésions des centres nerveux, déterminer des hémorrhagies : nous trouvons signalé dans ,la thèse remarquable de Bouchard (p. 83), un cas de névralgie faciale, qui s’accompagna d’une congestion tellement intense qu’il y eut rupture des vaisseaux et formation d’ecchymoses spontanées au niveau des régions douloureuses.

L’ensemble des faits que je viens de signaler mettent hors de doute la réalité des hémorrhagies par action nerveuse. Cette influence des vaso-moteurs éclate encore dans ces hémorrhagies qui surviennent à la suite d'émotions morales, d’une peur,-d’un accès de colère, de l’action du froid ; dans ces hémorrhagies intermittentes, dont Rayer^ et Dufour, de Saint- Sever^, nous ont laissé des exemples, et dans ce cas intéressant d’épistaxis dont M. Simon a rapporté rhistoirog qui avait résisté à tout traitement, et que M. le professeur Verneuil, guidé par des vues théoriques aussi justes que profondes, traita avec succès par l’administration du sulfate de quinine.

Pourquoi ne rapprocherions-nous pas de ces faits les observations de purpura symétrique que nous avons rapportées dans la première partie de notre travail et qui nous présentent,pour la plupart, des altérations si manifestes du système nerveux? (Obs. dl2,113, etc.)

Sans doute, il y a des cas où une altération des

‘ Rayer, Traité des maladies des reins, p. 370.

^ Dufour, Areb. gên. de Mêd., t. XIII, p. 514.

’ Simon, thèse Paris, 1874. .

parois vasculaires, peut-être même des modifications moléculaires du liquide sanguin doivent être mises en ligne de compte ; mais il faut bien reconnaître qu’on perdrait bien souvent son temps à chercher dans le purpura, une altération appréciable des liquides et des solides, A une époque où la physiologie de Tinnervation artérielle était peu connue, on qualifiait ces derniers faits de purpura essentiel. Aujourd’hui que cette influence des nerfs vasculaires sur les variations du calibre des vaisseaux et sur la tension • sanguine est nettement définie, nous devons rejeter ce mot d’essentiel, qui n’a servi jusqu’ici qu’à couvrir notre ignorance sur un fait qui paraissait inexplicable, et rattacher la plupart des hémorrhagies cutanées à un trouble de • l’innervation vaso-motrice.

Cette théorie explique les succès d’Henoc\ qui traite le purpura par le seigle ergoté, substance qui, comme on le sait, agit sur la contraction des petits vaisseaux.

«Le caractère nerveux du purpura, dit M. Rendtf, s’accentue encore si l’on envisage les phénomènes douloureux qui accompagnent l’éruption. Constamment, en effet, au moment où se fait l’œdème fluxionnaire qui précède l’apparition des pétéchies, on trouve une hyperesthésie et une hyperalgésie évidentes, sur une étendue toujours bien supérieure à celle de l’exhalation sanguine. On ne peut donc admettre que ce soit la distension et le tiraillement de la peau par les quelques globules infiltrés dans la derme qui donnent lieu à cette hyperesthésie ; mais ce qui me paraît l’expression de la vérité, c’est que dans

* Jaccoud, Patb. înt. t. II, p. 85'.

* Loc. cit. p. 135.

le purpura le phénomène accessoire est l'éruption ecchymotique, tandis que le fait dominant est l’impression nerveuse de l’oedème actif qui l’accompagne. *

Il est même des cas où le purpura peut être considéré comme une véritable névrose. Mitchell Weiss a donné à cette assertion l’appui de son autorité dans un article publié dans le journal américain Des Sciences médicales (1869, p. 50). Cet observateur a eu l’occasion de voir des pétéchies survenir dans le cours d’accès de névralgies, chez des femmes anémiques. Les douleurs coïncidaient avec des crampes dans les muscles de la région affectée. Pour lui, il n’hésite pas à rattacher les hémorrhagies cutanées à une affection des nerfs, aussi bien que l’atrophie de la peau et des ongles qui a été signalée en pareille circonstance, et il • émet l’opinion que le purpura, communément rattaché au vice rhumatismal, est, dans bien des cas, la conséquence d’une névrose (cité par M. Rendu).

Toutes ces données, touchant l’influence prépondérante de l’innervation vaso-motrice sur la production des hémorrhagies cutanées, s’appliquent, de tous points, aux hématidroses et tout particulièrement aux dermatorrhagies des extatiques. C’est surtout ici que rhémorrhagie cutanée apparaît avec une importance purement secondaire et que l’on voit, dominant la scène, les névralgies fugaces ou fixes, les convulsions et les contractions, les émotions morales de tout genre, les manifestations en un mot les plus bizarres de l’hystérie, de la manie et du mysticisme poussé au delà de ses dernières limites ; mais lions ne saurions mieux faire que de rappeler ici le sconclusions que

M. Parrot a formulées à la fin de son important mémoire et auxquelles nous nous rangeons entièrement :

« Quel que soit le point de vue sous lequel on envisage l'hématidrose, qu’on l’étudie dans ses causes et ses manifestations, dans sa marche et son traitement, on constate une analogie puissante entre elle et les troubles nerveux de toute sorte, auxquels elle est associée; dans un grand nombre de cas, elle semble n’en constituer qu’une dépendance; entre tous ces phénomènes pathologiques, réunis sur le même sujet, l’esprit saisit, presque malgré lui, les rapports les plus intimes ; c’est un groupe de symptômes homogènes, ayant souvent même siège topographique, présentant mêmes allures morbides capricieuses ; mêmes apparitions soudaines et mêmes disparitions imprévues. Si la sueur de sang, par la nature et les fonctions des organes où elle se produit, dépend forcément du délire, des convulsions, des spasmes, de la paralysie, ce n’est pas là une raison pour lui dénier une signification analogue à celles de toutes ces perturbations diverses. Malgré la dissemblance de la forme qui masque une parenté incontestable, l’identité de la cause se révèle d’elle-même et autorise à proclamer la nature essentiellement nerveuse de l’hématidrose. Pour nous, c’est l’un des modes de manifestation de l’état névropathique, c’est un phénomène de même valeur que la convulsion, par exemple. On sue du sang comme on a du trismus, des battements de cœur, du spasme, de la glotte, comme on a un paroxysme de douleurs névralgiques. Dans bien des cas, l’hématidrose ne constitue qu’un accident d’une importance secondaire qui se trouve perdu dans un ensemble pathologique plus ou moins compliqué. Mais s’il est vrai qu’on ne

saurait alors, sans erreur, l'ériger en entité morbide, en faire une maladie distincte, il faut reconnaître qu’il n'en est pas toujours ainsi. Il peut arriver : i° que la sueur de sang soit le phénomène dominant dans un ensemble de symptômes nerveux ; 2“ qu’elle se manifeste isolément hors de toute connexion avec des symptômes névropathiques.

» La lecture des observations que nous avons citées à l’appui de la réalité de ces derniers faits fait irrésistiblement songer aux cas si nombreux où intervient la puissance pathogénique de la terreur, cette grande cause des maladies convulsives : ici, c’est le sang qui jaillit de la peau, comme ailleurs ce sont les symptômes caractéristiques des névroses les plus graves que l’on voit éclater. On est bien tenté de dire, en pareil cas, que suer du sang c’est avoir une attaque de nerfs, et de ranger l’hématidrose à côté de l’épilepsie, de la chorée et de la passion hystérique. »

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