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CHAPITRE VII

Nature nerveuse de l’acrodynie et de la pellagre.

§ 1. — ACRODYNIE.

La plupart des auteurs qui ont écrit sur l’acrodynie n’hésitent pas à regarder cette affection comme une manifestation directe d’une perturbation profonde dans les fonctions du système nerveux. Il suffit, pour se convaincre de la vérité de cette assertion, de lire les

nombreuses observations rapportées par Rue, Clairat, Miramont, Genest, Tholozan, Barudel, etc. Dans tous les cas, s’observent des troubles de l’innervation, variables sans doute dans leur expression symptomatique, portant, ici, sur la sensibilité, se rattachant ailleurs à la motilité ou à l’action vaso-motrice, mais toujours constante et dominant partout la scène.

Les troubles de la sensibilité consistaient, au début, en de simples fourmillements qui se faisaient surtout sentir aux mains et aux pieds ; ils faisaient bientôt place à des picotements presque continuels et assez douloureux pour que les malades les comparassent à des piqûres de lancette. A ces phénomènes s’ajoutait toujours une perversion ou une diminution de la sensibilité sur les parties malades. C'était tantôt un sentiment de froid, tantôt une chaleur brûlante qui arrachaient les malades à la chaleur du lit, et les portait à s’arroser d’eau froide. Dans certains cas, la sensibilité était tellement exaltée, que la moindre pression, le moindre contact devenait intolérable. Les altérations les plus remarquables se manifestaient du côté du tact : les malades étaient impuissants à reconnaître la nature, la forme, la consistance des objets qu’on leur plaçait entre les mains. Dance parle d’un certain Picard qui, en palpant les surfaces les plus polies, un verre à boire, par exemple, ou un drap très fin, trouvait ces objets parsemés d’aspérités. Une femme couchée dans les salles du professeur Ghomel se mit au lit sans ôter ses pantoufles; le lendemain matin, au moment de se lever, elle les faisait chercher partout, lorsqu’on relevant, par hasard, ses couvertures, elle s’aperçut, à son grand étonnement, qu’elle les avait aux pieds.

Certains malades essayaient-ils de marcher : le sol le plus plat et le plus résistant leur paraissait hérissé de petits cailloux, ou bien plus mou qu’à l’ordinaire ; il leur semblait que leurs pieds étaient entourés de coton et que le sol cédait sous leurs pas. On en a vu faire une longue marche sans s’apercevoir qu’ils avaient perdu leurs chaussures ; d’autres laisser tomber leur aiguille, quand ils étaient occupés à la couture, et continuer, sans s’en|douter, les mouvements des mains nécessaires à ce genre de travail.

La motilité subissait aussi des altérations non moins remarquables. On observait fréquemment des spasmes, des contractures, des soubresauts de tendons. On a noté sur les membres inférieurs de véritables raideurs tétaniques. Un des malades du Chardon pouvait à peine remuer les membres inférieurs ; ses membres supérieurs étaient frappés d’une paralysie complète ; aussi était-il condamné à une immobilité absolue. Après les contractures, survenaient souvent des accidents paralytiqùes, qui persistaient même, dans bien des cas, après la disparition complète des autres phénomènes de l’acrodynie. Cette paralysie motrice se localisait généralement aux pieds et aux mains ; quelquefois elle n’atteignait que certains groupes musculaires, les extenseurs des avant-bras par exemple, comme dans la vingt-quatrième observation de Tholozan. D’autres fois elle envahissait les masses musculaires de tout le membre qui, lorsqu’on le soulevait, retombait sur le lit comme une masse inerte.

Au milieu de tous ces désordres, la nutrition locale devait fatalement souffrir ; l’atrophie du système musculaire est signalée par un grand nombre d’au-

leurs, et si, dans certains cas, elle pouvait s’expliquer par le repos forcé des membres, il en est d’autres où elle se montrait, à une époque assez rapprochée de la maladie, pour qu’on pût la rattacher alors à une influence directe du système nerveux. Dans les environs de Goulommiers, Aliès a fait l’autopsie d’une femme atteinte d’acrodynie, dont le corps, autrefois remarquable par son embonpoint, ne pesait plus après la mort que soixante livres. La peau était comme du parchemin, les bras étaient secs et atrophiés, on n’y découvrait pas de tissu cellulaire ; les muscles étaient très pâles, atrophiés et à peine visibles ; leurs faisceaux étaient, entièrement effacés ; les tendons étaient sains; aux pieds, les ongles très épais et très longs, se contournaient en dedans sur eux-mêmes ; les phalanges étaient tellement friables, qu’en îles prenant on pouvait les écraser ; « le scalpel, dit Aliès, y pénétrait comme dans une croûte de pain. »

Cet ensemble symptômatique est bizarre, compliqué, essentiellement mobile. On y retrouve, mais groupés sans ordre, des phénomènes appartenant à la myélite, à la méningite spinale, à l’ataxie ; et' si à l’identité de symptômes correspond l’identité de lésions, nous sommes pleinement autorisés à rapporter à une altération de l’axe spinal tous les désordres de l’acrodynie. Cette opinion a été soutenue autrefois par Prus\ Ghardon^ Hervez de Ghégoin®, Fran-

I Prus, xfournal général, t. IX, p. 400.

^ Chardon, loc., cit., p. 384.

* Hervez de Ghégoin, Journal général, t. VIII, p. 20.

çois\ Dance^ et plus récemment par E. Gintrac®, barudeP, Desnos^ Vidal®.

« Nous voyons, dit ce dernier, que le principe morbide de l’acrodynie, inconnu dans son essence, porte principalement son action sur le système nerveux, et on s’explique qu’on ait cherché à le rattacher à une lésion particulière de la moelle épinière. L’altération profonde de la sensibilité, de la motilité, et même de la nutrition des membres, indiquent bien évidemment un trouble de l’innervation spinale ; et les connaissances récemment acquises sur la physiologie du grand sympathique, et sur celle des nerfs vaso-moteurs, permettent d'expliquer également Y érythème, les congestions des extrémités et les troubles digestifs. »

Quelques autopsies sont venues confirmer cette manière devoir. Chez un malade mort à la Salpêtrière de la maladie épidémique, et dont l’histoire est rapportée par Chardon’ la moelle épinière présentait, dans sa partie antérieure seulement, et depuis la septième paire dorsale jusqu’au-dessous du milieu du renflement lombaire, un ramollissement blanc, sans trace aucune de vascularisation ; la pie-mère sus-jacente parut malade ; quant à l’arachnoïde, elle était parfaitement saine.

Le malade qui fait le sujet de la neuvième observation de Genest présenta une rougeur très prononcée des

' .François, Journal général, 18'28.

- Dance, loe., cit., p. 522.

^ Gintrac, loe., eît., t. V, p. 727.

* Barudei, p. 632.

^ Desnosi üiet. de méd. et de ehir., 1.1, p. 387.

'• Vidal, Diet. encycL, t. I, p. 662.

' Chardon, loe. cit., p. 7-2.

(leux nerfs sciatiques, depuis leur origine, jusqu’à leur division dans le creux poplité Dans l’épidémie de Belgique, le docteur Gamberlin a trouvé deux fois, à la prison de Namur, des lésions de la moelle et de l’arachnoïde. A la prison Saint-Bernard on constata de même, sur trois sujets, des signes irrécusables d’inflammation de la pie-mère et de l’arachnoïde rachidienne.

A côté de ces faits, il en est d’autres qui ont conduite des résultats entièrement négatifs; il n’importe : des lésions moins apparentes que celles que nous venons de signaler ont pu passer inaperçues, à une époque où le microscope était encore inconnu, et où les recherches anatomo-pathologiques n’étaient pas poursuivies avec cette sagacité patiente que fon apporte aujourd’hui dans ce genre d’études. Au reste, le tétanos, l’épilepsie spinale, tout un groupe de paraplégies, tous ces désordres nerveux enfin, ayant pour point de départ l’excitabilité propre de la moelle épinière et qui portent encore-dans nos traités classiques le nom ô!essentiels, sont là pour nous démontrer que les éléments nerveux peuvent être modifiés dans leur fonctionnement, alors même que nos moyens d’investigation ne peuvent saisir la cause matérielle de ces modifications.

Le traitement, cette excellente pierre de touche, plaide encore en faveur de l’origine spinale de l’Acrodynie : la- saignée générale, le traitement dit de la Charité (Gayol), l’emploi du suc d’oseille (Récamier), de l’huile de croton (Chardon), de la liqueur de Van Swiéten (Aliès), etc., etc..., restèrent sans résultats contre une maladie qui, pour nous servir d’une expression de Prus, semblait s’user plutôt par le temps que

par le secours des remèdes. Le seul mode de traitement qui ait eu une efficacité bien marquée contre la maladie épidémique, est celui qui consistait à faire une révulsion énergique le long de la colonne vertébrale, soit par des sangsues et des ventouses, soit par des vésicatoires ou des moxas, etc.; disons encore que la strychnine parut aggraver l’affection (Chardon, loG. cit., p. 335).

Nous ne saurions ne pas signaler ici l’opinion de Récamier, qui trouvait des liens de parenté entre l’acrodynie et le. zona. Cette opinion paraît hardie, mais elle peut être soutenue. Les auteurs du Compendium ne sont pas éloignés de l’accepter comme une des plus rationnelles : « Aucune de ces deux affections disentils h’est ni purement exanthématique, ni purement nerveuse : le zona peut aussi régner épidémiquement. Dans l’une comme dans l’autre, il y a éruption cutanée, et le système nerveux se trouve douloureusement affecté des deux côtés, il y a dérangement dans les premières voies ; dans le zona comme dans l’épidémie d’acrodynie, les douleurs peuvent être excessivement violentes, alors même que l’affection cutanée a déjà disparu, ou même sans que cette dernière soit survenue. Il y a toujours, dans les deux maladies, disproportion entre l’éruption et les douleurs, et les différents phénomènes qui les caractérisent peuvent apparaître d’une manière isolée. »

Nous admettons entièrement cette analogie encore plus au point de vue pathogénique qu’au point de vue clinique : l’érythème, les diverses éruptions de l’acrodynie, se rattachent, comme le zona, à une altéra

^Compendiam de médeciae, t. I., p. 35.

tion de nature irritative de la moelle épinière, cette altération pouvant être inflammatoire (faits déjà cités), ou pouvant tenir simplement à une lésion microscopique et parfois insaisisable de la cellule nerveuse.

Nous concluons donc, avec M. Barudel, que l’Acrodynie est « l’expression pathologique de l’irritation de la moelle épinière, irritation qui retentit sur la portion rayonnante du système nerveux incitateur, chargé d’établir une communication permanente entre l’axe cérébro-spinal et les parties situées à la périphérie du corpsh »

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