‹ De la symétrie dans les affections de la peauChapitre 34 sur 48 · CHAPITRE IX Quelques objections · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX Quelques objections

Nous croyons avoir démontré que les lésions du système nerveux peuvent se traduire, du côté de la peau et dans le département tributaire de la portion lésée, par des éruptions de diverse nature : érythème, eczéma, herpès, impétigo, psoriasis et autres formes d’épaississement épidermique, etc., etc.

En présence des faits qui le démontrent, si nets dans leur expression et dans leur étiologie; l’esprit

éprouve une tendance invincible à généraliser : si les mêmes effets remontent aux mêmes causes, si dans les sciences médicales en particulier il est permis d’avancer que des modalités pathologiques identiques se rattachent à des modalités pathogéniques identiques, nous osons retourner la proposition et dire, sans craindre de forcer l’induction : Les éruptions cutanées, quelles que soient leur forme, leur étendue, leur évolution, dépendent d’un fonctionnement anormal d’une portion centrale ou périphérique du système nerveux.

Cette formule s’applique également aux diverses formes d’hémorrhagies de la peau, aux accidents cutanés de l’acrodynie, de la pellagre, du mal perforant, de la lèpre anesthésique.

Ici, une objection peut nous être faite : Dans certains cas d’éruptions cutanées, consécutives à des lésions traumatiques du système nerveux, la subordination de l’affection de la peau à l’affection nerveuse ne saurait être niée. Cette subordination, on peut l’admettre encore dans les cas où, en dehors de traumatismes portant sur les nerfs, l’affection cutanée s’accompagne, comme accident prodromique ou concomitant, d’une perturbation locale dans le fonctionnement du système nerveux sensitif ou moteur ; mais des douleurs névralgiques, des picotements,' des démangeaisons ne sont pas le cortège obligé de l’herpès et de l’eczéma; bien des fois, au contraire, les affections cutanées naissent , évoluent et disparaissent sans présenter jamais le moindre trouble de la sensibilité ou de la motilité. Peut-on raisonnablement, dans ces derniers cas, admettre une intervention du système nerveux?*

La réponse est facile : Il existe trois groupes de filets nerveux : les filets sensitifs, les filets moteurs, les filets émanant du grand sympathique. A chacun d’eux est dévolue dans la vie de l’animal une activité spéciale : Les nerfs sensitifs transportent à la moelle et de là au sensorium cérébral les impressions de toute nature qu’ils collectent à la périphérie ; des nerfs moteurs émanent les mouvements des muscles de la vie animale ; les filets du grand sympathique, enfin, tiennnent sous leur dépendance les effets vasculaires, calorifiques, nutritifs, les sécrétions, etc.

Intimement unis et inséparables dans la plupart des nerfs qui, pour cette raison, portent le nom de nerfs mixtes, ces trois espèces de filets sont topographiquement distincts à leur origine, et peuvent en conséquence être lésés isolément : la paralysie des muscles, sans troubles de la sensibilité, consécutive à la section des racines antérieures des nerfs rachidiens est un fait de physiologie vulgaire. On sait encore que la section des racines postérieures respecte la motilité et se traduit par des troubles purement sensitifs.

La pathologie, du reste, nous offre des exemples sans nombre de cette indépendance dans le fonctionnement des nerfs sensitifs et des nerfs moteurs.

Quels troubles de la motilité observe-t-on dans la plupart des cas de névralgies, la névralgie du trijumeau, par exemple, et surtout la névralgie intercostale? Nous avons vu une jeune femme hystérique présenter, à certaines heures de la journée, une diminution considérable de la sensibilité tactile et douloureuse dans toute la partie latérale droite du corps; et pourtant, quand l’anesthésie |étaih à son

maximum, qu’on pouvait impunément pincer la peau ,des membres du côté droit, les mouvements étaient conservés et aussi forts que du côté opposé.

Par contre, les désordres de la motilité avec persistance de la sensibilité normale ne sont pas rares. Nous en trouvons des exemples dans la paralysie agitante, dans certains cas de contracture, dans le tic convulsif non douloureux de la face (hyperkinésie u facial, Jaccoud), dans le tic convulsif rotatoire du cou {hyperkinésie du nerf accessoirede Wi'i/is,Jaccoud), etc. Dans la chorée, les muscles de la face, des membres et du tronc sont agités en tous sens de contractions incoercibles ; la tête subit les mouvements les plus variés, le tronc se dévie brusquement, tantôt en avant, tantôt en arrière, tantôt dans le sens latéral; les épaules se soulèvent et retombent pour se soulever et retomber encore. Chaque segment de membre subit des mouvements alternatifs de flexion et d’extension, d’abduction et d’adduction. Eh bien ! au milieu de ces oscillations à la fois partielles et générales, au milieu de tous ces mouvements auxquels préside le désordre, au milieu de cette folie musculaire, pour me servir d’une expression devenue classique de Bouillaud, la sensibilité générale reste presque toujours intacte; l’existence de zones d’hyperesthésie ou de névralgie {points choréiques de Rousse) constituent l’exception.

Si les nerfs sensitifs et , les nerfs moteurs sont indépendants dans leur fonctionnement réciproque, pourquoi refuser cette indépendance d’action aux filets du grand sympathique qui, comme eux, ont une origine distincte?

Est-ce qu’on n’observe pas chaque jour chez dés hystériques, la sensibilité restant intacte, des con-

gestions locales passagères (rougeur et pâleur alternatives de la face), des modifications, des sécrétions, de la salivation, de la polyurie'. Nous avons pu constater chez une jeune fille de la salle 9, un exemple remarquable de cette polyurie nerveuse. Cette malade avait été opérée par M. Labat d’une fistule vésicovaginale ' et avait une sonde uréthrale à demeure. Quand on la découvrait pour s’assurer du libre écoulement de l’urine, on voyait les gouttes d’urine se succéder tout d’abord toutes les cinq secondes sur la gouttière terminale de la sonde ; puis au bout d’une minute environ, l’écoulement augmentait rapidement et constituait enfin un filet non interrompu. La sécrétion reprenait sa lenteur ordinaire lorsque, après le départ du chirurgien, s’évanouissait l’émotion de la jeune hystérique.

Une nouvelle preuve de ce fait que le grand sympathique peut être troublé dans son fonctionnement, sans trouble concomitant des nerfs moteurs ou sensitifs, nous est fournie par ces congestions oculaires intermittentes qui surviennent sans cause appréciable et ne se traduisent que par de la rougeur de la conjonctive bulbaire et palpébrale. Enlemburg et Landois qui, les premiers, nous ont fait connaître ces faits, sous le nom d’ophthalmie intermittente, rapprochent à juste titre ces phénomènes des expériences de Meissner et de Schiff que nous aurons à signaler plus tard et dans lesquelles on voit la section de la partie la plus interne du trijumeau déterminer, du

' Voir Ramonet : Des troubles fonctionnels du système nerveux ganglionnaire observés chez les femmes hystériques.

côté du globe oculaire, des troubles vaso-moteurs et nutritifs sans trouble de la sensibilité*.

Au reste, cette indépendance fonctionnelle des vaso-moteurs ressort nettement de l’expérience suivante : sectionnons sur un animal le cordon sympathique, au-dessous du ganglion cervical supérieur, nous verrons aussitôt la pupille du côté correspondant se contracter, la moitié correspondante de la face se vasculariser et atteindre en peu de temps une température qui dépasse de plusieurs degrés celle du côté opposé. Ces désordres vasculaires laissent pourtant intactes la sensibilité et la motilité l.

Cl. Bernard, qui le premier a fait cette expérience en 1852, a démontré plus tard le même fait pour les vaso-moteurs des membres. Si, à son exemple, on arrache sur un chien de haute taille le filet nerveux et le ganglion qui reposent sur le côté des cinquième et sixième vertèbres lombaires, on verra le membre du côté opéré devenir immédiatement plus chaud, et on pourra observer pendant trois jours une différence de 5° à 8° de température, au profit du membre correspondant à la section nerveuse. Et pourtant, on n’observe ni paralysie, ni excitation de la sensibilité ou de la motilité. L’animal marche très bien et répond par ses cris et le retrait du membre aux piqûres ou aux simples pincements de la peaul

Les nerfs vaso-moteurs peuvent donc avoir leurs effets isolés ; et nous entrevoyons déjà la possibilité des affections trophiques de la peau sans trouble

* Enlemburg et Landois. — Gaz. hebdomadaire, 1867, p. 731.

2 Comptes-rendus. Acad, des sciences 1862. ^ Recherches expérimentales sur les nerfs vasculaires et calorifiques du grand sympathique.

sensitif ou moteur, si ces affections, que nous avons déjà vu dépendre d’un fonctionnement anormal du système nerveux, doivent être spécialement rattachées au système du grand sympathique, lésé dans ses noyaux d’origine médullaires, ou dans ses rameaux périphériques.

Cette démonstration fera Tobjet du chapitre suivant.

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