CHAPITRE H
i’'" modalité, — Affections symétriques de la peau d’origine centrale.
Toute hémisection de la moelle amène, du côté correspondant, une paralysie des vaso-moteurs qui naissent au-dessous d’elles ; les parties auxquelles ils se distribuent, se congestionnent et atteignent une température qui dépasse de plusieurs degrés celle, du côté opposé. Au contraire, rexcitation expérimentale ou morbide d’une moitié, de la moelle amène le resserrement des vaisseaux avec hypohémie et abaissement de la température.
Si, au lieu d’agir sur üiie moitié de la moelle, on vient à l’intéresser dans sa totalité, on devra observer des deux côtés du coî’ps les phénomènes dont nous
venons de parler. C’est, en effet, ce qui a lieu : aux sections complètes ou aux excitations du cordon médullaire, se trouvent liés des effets vasculaires et calorifiques bilatéraux, et symétriques.
Nous avons vu, d’autre part, qu’un trouble spinal {excitation dystrophique) apporté au fonctionnement d'un centre vaso-moteur se traduisait, dans le département cutané, régi par ce centre, par une perturbation de la nutrition locale. Nous sommes autorisé à conclure que l’excitation dystrophique de deux centres homologues aura pour conséque^ice des troubles trophiques qui auront pour caractères, la bilatéralité et la symétrie.
Voilà un fait qui nous paraît indiscutable et dont les circonstances doivent se rencontrer souvent dans la pathologie spinale. Nous signalerons rapidement parmi les observations que nous avons relatées, celles qui semblent plus spécialement s’y rapporter :
1° Ûe sont d’abord tous les cas d’éruptions symétriques que Ton voit survenir dans le cours d'une affection anatomiquement bien ‘caractérisée de la moelle épinière, telles que la myélite, l’ataxie locomotrice progressive (myélite des cordons postérieurs), etc.
Nous avons suivi pendant longtemps, dans le service de M. Garat, en 1875, un jeune homme, âgé de vingt ans, qui présentait tous les symptômes d’une myélite chronique: aux membres supérieurs, c’étaient des accidents choréiques avec un affaiblissement très marqué de la force musculaire ; aux membres inférieurs, on notait de l’incoordination motrice, des fourmillements et des crampes, (^ui atteignaient parfois les proportions des douleurs fulgurantes. Deux mois
environ après son entrée à l’Hôpital, on vit survenir sur la face postérieure de la cuisse gauche, régulièrement échelonnées sur le trajet du petit sciatique une dizaine de petites plaques rouges qui se couvrirent, dès le lendemain, de vésicules et de pustules. Sixjours après la face postérieure de la cuisse droite, jusque-là indemne, se couvrit également dé plaques érythémateuses qui évoluèrent comme les précédentes ; elles furent cependant moins nombreuses que du côté opposé.
M; Rendu, rapporte rhistoire d’un malade, chez lequel un abcès par congestion des premières vertèbres du cou avait amené une myélite. Dans le courant de sa maladie, il présenta, pendant six jours consécutifs une œdème douloureux, accompagné d’érythème, sur le dos des pieds, dans la circonscription des quatre derniers orteils. Des deux côtés le premier orteil était intaeth
Ces manifestations cutanées de la myélite et de l’ataxie peuvent apparaître en même temps que les troubles moteurs ou nutritifs, le plus souvent ils ne surviennent que fort tard après.le début des qccidents. Elles indiquent dans le premier cas, que l’affection dont la moelle est atteinte a frappé simultanément et les noyaux vaso-moteurs et les cellules des cornes antérieures ou postérieures. Dans le second, elles témoignent de la participation des noyaux vasomoteurs au processus morbide, primitivement localisé soit dans les groupes moteurs pu,sensitifs, soit dans les cordons de la substance blanche.
C’est encore à une lésion primitive des centres
Rendu. Loc. cit., p. 205.
vaso-moteurs intra-jnédullaires que nous croyons devoir rattacher :
2 “ Ces érythèmes fugaces qui, dans le rhumatisme, viennent si souvent compliquer les fluxions articulaires sous les formes variables de papules discrètes ou confluentes, de plaques d’urticaire, de nodosités plus ou moins volumineuses, etc. Nous savons, depuis les travaux de Charcot^ et de MitchelP que les affections de la moelle peuvent déterminer des accidents articulaires de nature congestive ; il est tout naturel d’admettre que la congestion des parties intrinsèques d’une articulation puisse se propager à la peau qui l’entoure (observations 12,13, 16,17, 18, etc).
3“ Les érythèmes symétriques de l’acrodynie et peut-être aussi de la pellagre, bien que dans cette dernière affection on ne puisse entièrement mettre hors de cause l’influence atmosphérique ou solaire, agissant sur un terrain déjà prédisposé à des troubles de la nutrition. L’exposé sommaire que nous avons dû faire de l’acrodynie nous a révélé des troubles fonctionnels dont la nature indiquait assez que la moelle épinière n’était pas étrangère à là production des symptômes terribles qui survenaient aux extrémités. Quelques faits de nécropsie, fort rares, il est vrai, mais qui assurément seraient plus nombreux si les nécropsies avaient été faites en plus grand nombre ou avec plus de soin, sont venus démontrer ce qu’il y a de vrai dans cette conclusion à priori.
‘ Charcot, loc. cil.
Mitchell, loc, cil.
Nous trouvons, dans la thèse de Gouyba (observation XII, p. 51), l’observation d’un malade du Val-de- Grâce qui vit survenir, à la suite d’une fracture de la dixième vertèbre dorsale, des plaques d’érythème aux deux genoux; et plus loin (observation XIII, p. 53), l’histoire d’un garde mobile de la Seine qui, blessé au côté gauche de la colonne lombaire, eût également les deux membres inférieurs couverts de plaques érythémateuses de dimensions variable. Quelques-unes même se couvrirent de phlyctènes.
4“ Les cas de zona double, bien que cette éruption d’herpès bilatérale puisse s’expliquer peut-être dans certains cas par une lésion des ganglions intervertébraux homologues.
5“ Uanémie et VasphxYÎe locale, dont la gangrène symétrique des extrémités n’est qu’une phase ultérieure. Nous avons longuement développé, dans la deuxième partie de ce travail, la théorie qui ramène cette affection à une excitation des nerfs vasomoteurs avec constriction des artérioles, diminution ou même cessation complète de l’afflux sanguin, et si ces phénomènes se stabilisent, gangrène des parties ischémiées. Il est évident qu’une lésion de nature irritative, siégeant sur des centres vaso-moteurs homologues , réalise merveilleusement les conditions nécessaires à la production de la maladie, pour la première fois décrite par M. Maurice Raynaud.
Toutefois cette modalité pathogénique ne doit pas comprendre tous les faits d’anémie et de gangrène symétrique. Il en est, et c’est le plus grand nombre, qui reconnaissent pour cause déterminante une influence extérieure, le froid, par exemple. Nous retrouve-
rons ces faits dans le chapitre suivant. Ne doivent être classés ici que les cas où cette influence cosmique, s’exerçant sur les extrémités des nerfs centripètes, a été vainement cherchée.
6° La plupart des cas de Mal perforant, apparaissant sur des régions homologues. Tels sont les malades des observations 127, 162, 164, etc., chez lesquels deux ulcères perforants, situés en des points exactement symétriques, sont survenus à la suite d’affections bien constatées de la moelle épinière .
7° Les éruptions cutanées qui surviennent parfois après l’arrêt brusque de la fonction menstruelle ou même sa suppression complète. On peut dire dans ces cas que la rétention dans le torrent circulatoire d’un sang destiné à en sortir détermine « un état de souffrance dans les parties vaso-motrices des centres nerveux qui président à cette fonction, et que cet état de souffrance se transmet bientôt à d’autres parties vasomotrices centrales ou même à l’ensemble des centres vaso-moteurs. » (Vulpian)h
La souffrance du centre vaso-moteur admise, et cette souffrance marchant presque toujours parallèlement dans les deux moitiés de la moelle, les effets vaaculaires et trophiques qu’elle détermine dans des régions cutanées symétriques s’expliquent d’eux-mêmes.
8“ Enfin, et d’une manière générale, nous devons rattacher à un trouble initial de l’innervation vasomotrice centrale, toutes les affections trophiques de la peau, à disposition symétrique, pour l’explication
‘ Vulpian. Vas, mot. t. II. p. 525.
desquelles on a vainement cherché une cause périphérique ; tels sont de nombreux cas d’eczéma des oreilles, des pommettes, etc., tous ces faits de'psoriasis périarticulaires, à marche presque toujours parallèle, ces faits si singuliers de couperose, qui jettent sur la face un masque toujours symétrique, etc., etc.
« L’étude des réactions spéciales de la région de substance grise centrale permet de nous rendre compte de certaines perversions locales de la circulation périphérique, qui sont primitivement déterminées par un trouble primordial de l’innervation centrale. Ainsi, les manifestations rhumatismales des jointures qui ne sont souvent que des manifestalions bilatérales et passagères de Tinnervation vaso-motrice des séreuses articulaires; certaines lésions du tissu cutané {psoriasis, eczéma, etc., qui apparaissent parallèlement dans les régions homologues de chaque membre, impliquent, par cela même quelles sont bilatérales et simultanées, que les troubles divers de circulation qui les constituent localement sont régis par des influences vaso-motrices, qui graduent l’intensité des courants sanguins périphériques h »
Nous avons déjà dit (voir page 216) que les affections symétriques de la peau, d’ordre trophique, et cela s’applique tout particulièrement à celles qui sont d’origine centrale, pouvaient présenter, dans leur apparition, trois formes cliniques bien distinctes :
a. — Les deux affections sont simultanées.
b. — L’une des deux précède de quelque temps l’apparition de l’autre.
U.uys, Loc. cît„ p. 310.
c. — La première disparaît quand se manifeste la seconde.
linons est facile maintenant de nous rendre un compte exact de ces diverses variétés cliniques. Les deux affections apparaissent-elles simultanément sur des régions homologues? les centres vaso-moteurs homologues, dont elles dépendent, ont été lésés en même temps.
Si, au contraire, un certain laps de temps sépare l’apparition des deux éruptions ; si, par exemple, dans un cas de myélite on voit survenir des plaques d’eczéma sur la face postérieure de la cuisse gauche, et qu’au bout de deux mois, de nouvelles plaques se manifestent sur la face postérieure de la cuisse droite, jusque-là intacte : nous sommes autorisé à admettre que le processus inflammatoire, qui a envahi primitivement les noyaux vaso-moteurs de la moitié gauche (les effets vasculaires sont directs), s’est ensuite propagé dans la moitié droite, par l’intermédiaire des commissures.
Enfin pour expliquer la troisième variété clinique, on peut supposer qu’un élément morbide dont la nature nous est souvent inconnue, mais qui doit être fugace, puisqu’il disparaît sansjaisser de trace de son passage; se fixe pendant un certain temps sur un groupe vaso-moteur d’une moitié de moelle; puis, par le fait de circonstances qui nous échappent, il se sépare un jour des éléments cellulaires qu’il rend à leur fonctionnement normal, pour se fixer sur le groupe homologue et le frapper à son tour. de son influence perturbatrice.