SECTION III
Du zona bilatéral.
52e pBSERVATION '
Zona bilatéral de la face.
(«las de M. leD'LAILLER, emprunté à la thèse d’Hybordt.)
Triquet (Céhne), vingt cinq ans, domestique, entre le 22 novembre 1871 à l’hôpital Saint-Louis, salle Saint-Thomas, n° 1. Son père est mort tuberculeux, sa mère de suites de couches ; quelques antécédents de lymphatisme dans la première surface: croûtes de lait, ophthalmies, etc.; réglée à douze ans, régulièrement depuis; primipare ; l’enfant, âgé de cinq ans, est mort l’année dernière de la pierre vésicale.
Il y a trois ans, cette jeune femme descendit dans une cave
*A. Hybord, du zona ophthalmique et des lésions oculaires qui s’y'rattachent, thèse, Paris, 1871.
très froide pendant l’été, et y contracta un rhumatisme articulaire fébrile qui se généralisa. Depuis lors, il s’est produit des douleurs articulaires, il y a un mois environ, siégeant dans les coudes et dans les genoux. Cette jeune femme est sujette à des migraines très violentes au commencement de chaque hiver. L’été, elle n’a généralement aucun appétit, et chaque matin eUe éprouve des crampes d’estomac. Depuis ces derniers mois, elle éprouve, outre ces douleurs articulaires, des maux de gorge qui, mécaniquement, l’empêchent de manger, d’où une alimentation encore plus insuffisante que d’habitude.
Actuellement, tout le fond de la gorge est extrêmement rouge ; les amygdales sont tuméfiées, la langue est blanche, l’haleine froide, la bouche amère.
Le 16 novembre, à trois heures, elle fut prise de frissons très intenses qui durèrent trois heures environ. Vomissements et fièvre continue ; et, dès le lendemain, des rougeurs congestives parurent au visage. En même temps, la céphalalgie frontale, qui était devenue presqùe habituelle, depuis quelques jours, s’exagéra. La malade prit un purgatif, des gargarismes, garda la chambre jusqu’à ce jour, Actuellement l’état saburral dure encore, la fièvre persiste, pouls à 130, température 37° 2/5.
Elle porte sur la face une éruption d’herpès ainsi distribuée :
Sur la paupière droite, un grand nombre de petites vésicules déjà avancées dans leur évolution. Les cils sont agglutinés. La conjonctive est rouge. Il y a un peu de kératite superficielle et un très léger degré de photophobie. D’une manière générale, on peut rapporter les îlots d’herpès aux ramifications du nerf lacrymal et nasal.
Au dessus du sourcil, à un travers de doigt suivant la direction de la branche ascendante du nerf sus-orbitaire, existe un second îlot d’herpès, gros comme deux ou trois lentilles ; un autre à la racine du nez, un troisième à l’union de la partie osseuse avec le cartilage du nez, superposé au point d’émergence du nerf naso -lobaire.
Sur le bout du nez, les narines et dans les narines, aussi bien à droite qu’à gauche, existent d’assez nombreuses vésicules
d’herpès qui déterminent un coryza symptomatique^. La malade mouche des croûtes et éprouve de la douleur en se mouchant.
Autour des lèvres existe une éruption très discrète. Sur la pommette droite existe un îlot assez considérable d’herpès, de forme semi-lunaire, superposé au trou sous-orbitaire. Du côté gauche, du côté de l’os jugal, existe une plaque d’herpès de la grandeur d’une pièce de 20 centimes.
Aucune des plaques herpétiques n’est recouverte de points douloureux.
La malade est constipée. Elle mange cependant un peu, malgré sa fièvre. Traitement comme le 23 novembre.
Le 24 novembre. — Sur la cornée existe une kératite superficielle ponctuée avec deux ou trois plaques superficielles ulcéreuses d’environ 1 milhmètre carré, lésions qui n’avaient pu être constatées hier à la lumière artificielle.
Le 4 décembre.—Tous les accidents fébriles ont disparu. Les croûtes de l’éruption herpétique sont tombées ; il n’y a plus à l’œil qu’un peu de diaphora avec de la rougeur de la conjonctive. Sur .la cornée, trois taies extrêmement légères occupent la place des ulcérations. Aucune douleur névralgique. Très bon appétit.
Dans l’observation qui précède, la plupart des groupes d’herpès sont superposés aux points d’émergence des branches de l’ophthalmique et de quelques autres branches du trijumeau. Ainsi, nous les voyons apparaître au-dessus de l’orbite {p. d'émergence da n. sus-orbitaire) ; à la racine du nez (p. d'émergence du n. nasal externe)', aux pommettes (p. d'émergence du rameau temporo-malaire) ; autour de la
, L’herpès se développe également bien sur les muqueuses et sur la peau. L’herpès du voile du palais et du pharynx n’est pas rare dans certaines formes d’angines aiguës. Hybord rapporte deux autres observations n» 60, no 66) de zona ophthalmique, où l’éruption s’était étendue jusque sur la muqueuse du nez et de la bouche. Dans le savant Mémoire de Notta, nous trouvons quelques observations analogues.
bouclie (zone de distribution du n. buccal). Aussi, n’avons-nous pas hésité à considérer cette affection comme un zona de la face, désignant par le nom de zona toute éruption d’herpès, dont les groupes sont en rapport avec la distribution de certains nerfs cutanés\
Dans le fait qui nous occupe, l’apparition des vési^cules sur les deux côtés de la face justifie la dénomination que nous avons acceptée de zom bilatéral.
Cette dénomination est en opposition formelle avec les idées que la plupart des auteurs «ont émises sur la nature du zona, dont la caractéristique clinique serait de se borner à un seul côté du corps. De Haen avait déjà établi cette loi en termes précis : « Hàc tamen perpétua lege, ut ab anteriore parte, nunquam lineam albam,nunquam à postera spinamphlyctenæ transcederinf. » Les auteurs du Compendium, auxquels nous empruntons ce texte partagent la même opinion.
« Le zona, dit Cazeneuve, n’affecte jamais qu’un côté à la fois^ »
Grisolle donne du zona la définition suivante : « L’herpès zoster ou zona est caractérisé par des groupes plus ou moins nombreux de vésicules siégeant sur une base enflammée, mais présentant cette circonstance très remarquable que la maladie est toujours bornée à une moitié du corps^ »
, « Je comprends sous ce nom toutes les affections de la peau qui présent tent les caractères de l’herpès, et dans lesquelles le point de la surface occupée par les groupes de vésicules correspond à la distribution de certains nerfs cutanés et qui, enfin (qu’ils surviennent sur la tête, le tronc ou les membres), sont limités à une des moitiés latérales du corps. »
(Hébra : Des mal. de la peau, t. I, p. 370.)
* Thèse de febr. div. IV, sect. 7, p. 102.
s Cazeneuve. Dict. en 30, t. XXX, p. 1015.
" Grisolle, Patb. înt. édit. 1869, t. I, p. 654.
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cette assertion est trop exclusive ; la théorie généralement admise aujourd’hui, depuis les observations de Bærensprung et de Charcot, sur la nature du zona, ne s'oppose nullement à ce que cette affection n’ait, elle aussi, au même titre que les autres éruptions cutanées, sa manifestation bilatérale. La clinique, du reste, nous fournit des faits de zona double, rares sans doute, mais dont l'authenticité et la valeur ne sauraient être contestées.
Pline, dont l’esprit observateur embrassait les sciences médicales, aussi bien que les sciences naturelles, avait dû rencontrer des cas de zona bilatéral, puisqu'il en signale les dangers; d’après lui, il devait toujours amener la mort : « Zoster qui appellatur enecat, si cÎDxerît\ »
La première observation de zona bilatéral que nous rencontrons dans les auteurs est, par ordre de date, celle de Brecbfeld ; la voici telle que nous la trouvons dans les actes de Copenhague .
53® PeserYAT iON
Zona bilatéral et symétrique des parois abdominales.
(Fait deBRECHFELD.)
Une dame de ce pays-ci, veuve d'un avocat, n’ayant osé découvrir cette ceinture érysipélateuse, fut la victime de sa pudeur déplacée. Elle laissa voir seulement à son chirurgien un semblable érysipèle ulcéré qu’elle avait aussi à la jambe, sans lui parler de celui du corps, qui, faisant cependant beaucoup de progrès, se termina par la gangrène et fit périr la malade dans le temps qu’on s’y attendait le moins. Ce ne fut qu’un peu ayant sa mort qu’elle permit de le voir et de l’examiner. J'observai
* Pline. Hist. nat., lib.XXVI, cap. XI.
® Collect. acad., partie étrangère, t. VIII, p. 8!.
que celte éruption faisait tout le tour du bas-ventre si exactement qu'elle ressemblait on ne peut pas davantage à une ceinture brune, large comme la paume de la main.
La distribution de l’éruption cutanée sur les deux côtés du corps, sa disposition en forme de ceinture complète autour de l’abdomen est indiquée en termes si clairs et si précis, qu’on ne saurait la mettre en doute. Aussi, certains auteurs, cherchant à défendre à tout prix l’unilatéralité du zona, n’ont-ils voulu voir dans l’affection dont Brechfeld rapporte l’histoire, qu’une forme maligne de notre érysipèle. Avouons-le, cette interprétation n’est pas plus naturelle : s’il avait eu sous les yeux un érysipèle, le médecin danois n’eût pas employé le mot de Zoster, dont le sens était depuis longtemps bien connu et bien fixé.
Les deux observations suivantes sont rapportées avec une précision de détails qui rend l’équivoque impossible.
54® pBSERYATION
Zona bilatéral du thorax (empr. à Jos. FRANK*.)
Un cordonnier, âgé de vingt-sept ans, fut admis le 24 septembre 1818 à la clinique de Wilna, pour un zona dont un segment, partant des premières apophyses épineuses du dos, s’étendait par-dessus l’épaule gauche et sous faiselle du même côté, jusqu’à la partie moyenne du sternum. Un autre segment, situé plus bas, laissant un espace intermédiaire de trois pouces, tout à fait libre, parcourait exactement le même chemin sur la mamelle gauche. Ce segment avait l’étendue d’une palme ; l’autre en avait à peine la moitié. Le malade était pris de fièvre, accompagnée de symptômes rhumatismaux et gastriques. Le malade guérit bientôt par l’usage du tartre émétique, donné, comme on dit, à doses fractionnées.
‘ Franck. Path. int., traduclion de Bayle, 1838-1845, t. II, p. 123,noEe 14.
55® pBSERVATlON
Zona symétrique, formant une ceinture complète autour du tronc.
MONTAULT. {JournalJiebdomadaire, 1831, t. IV, p. 239.)
Le nommé PI,.., âgé de vingt-six ans, bonnetier, éprouvait, dans les premiers jours d’août 1829, des symptômes d’embarras gastrique : le septième jour après l’apparition de ces symptômes, pour lesquels il prit deux paquets de rhubarbe, douleur vive dans le côté droit, sans toux, ni aucune gêne dans la respiration ; il prit durant trois jours delà tisane d’orge miellée et des bains tièdes, après quoi parm*ent sur le côté droit, en bas et en dehors de l’aiselle, des plaques érythémateuses, au milieu desquelles de petites vésicules blanchâtres ne tardèrent pas à paraître : de ce point l’éruption gagna successivement le devant de la poitrine, la partie postérieure du tronc, puis en dernier lieu le côté gauche.
Voici l’état que présentait le malade lors de son entrée à l’Hôtel-Dieu, le 19 août : La poitrine est entourée d'une ceinture complète ; cette zone, qui passe immédiatement au-dessous des deux aisselles, est formée par dix plaques principales, réunies entre elles par des points rouges ou des vésicules isolées ; le fond de chacune des plaques principales présente une rougeur diffuse, et à leur centre on voit un grand nombre de vésicules, les unes blanches et transparentes, les autres d’un hleu livide, quelques-unes encore remphes de liquide, le plus grand nombre affaissées. Du côté des voies digestives, on observait : mauvais appétit; leint jaunâtre; langue chargée, à son centre, d’un enduit blanchâtre ; constipation ; du reste, aucun symptôme fébrile.
Durant un séjour de onze jours à l’hôpitâl, le malade fut soumis au traitement suivant : limonade chicoracée, julep, bain tiède, quarts d’aliments ; dès le 23 août, la rougeur des plaques était moins étendue ; le 28, il ne restait plus que des débris de vésicules flétries et affaissées, et ce malade a pu sortir le 1®” septembre en parfaite guérison.
Le malade qui fait le sujet de l’observation 54 présentait deux demi-ceintures affectant l’une et l’autre une disposition identique, mais placées à des niveaux différents par rapport à l’axe vertical du corps. Dans le fait à Montault, l’éruption régulièrement étalée dans des espaces intercostaux correspondants, formait, autour du thorax, une ceinture complète, constituant ainsi l’exemple le plus remarquable et le plus positif du zona bilatéral symétrique.
Ces observations ne sont pas les seules que nous trouvions dans les annales de la science : nous laisserons de côté celle que Detharding^ a publiée sous le titre à'Erysipelas zonaie, relative à une petite fille de cinq ans qui eut, au côté droit du pubis, une éruption érysipélateuse qui gagna la fesse, puis le sacrum et passa ensuite du côté gauche : il ne s’agissait probablement ici que d’un érysipèle, comme le pense E. Gintrac\
Renaudin® a observé sur une jeune fille, entrée à l’hôpital Baujon, un zona qui occupait une grande partie de la région cervicale et l’entourait comme d’une colerette.
Alibert, cité par Fabre\ a vu un zona identique entourant le cou, à la manière d'une cravate vésiculeuse. « J’ai vu, dit encore le même auteur, l’exemple curieux de deux zonas qui saisissaient les flancs du malade de chaque côté, comme deux fers à cheval ; on remarquait un vide devant et derrière.s*
‘ Ephem. nat. car. déc. III, ann. VII et VIII; Append., p. 75.
- E. Giûtrac. Patb. înt. et Tberap. méd., t. IV, p. 167.
’ Dictionnaire des sciences médicales, t. LVIII, p. 451. Art. Zona.
Dictionnaire des dictionnaires de Méd., t. VIII, p. 1072.
^ Einige Beobachtungen iiber berpes zoster, in Arcbiv fur Heilkunde, VII, et Gaz.bebdom., 1866, p.8n0.
Dans un Mémoire récent sur l’herpès Zoster, analysé dans la Gazette hebdomadaire du 12 octobre 1866, le docteur Thomas a publié dix-sept observations de cette affection. Dans trois cas, l’herpès a été multiple et a siégé des deux côtés du corps.
Un nouveau cas de zona symétrique a été publié par le docteur Carry, dans le Lyon médical de 1874.
Voici l’analyse sommaire de cette observation :
56 ® pBSERYATION
Zona symétrique des paupières.
CARRY. (6rOZ. heUom., 24 juillet 1874.)
M. Carry raconte l’histoire d’une jeune fille de seize ans, qui fut prise tout à coup d’un zona occupant les deux paupières du côté gauche. Le quatrième jour, les phénomènes s’étant amendés de ce côté, on vit appai’aître un zona symétrique à droite. Trois jours après l’apparition du zona à droite, et alors qu’il était en voie de guérison, les douleurs névralgiques envahirent de nouveau les paupières gauches et furent suivies d’une seconde poussée de zona. Dès lors, la marche de l’affection fut très remarquable, en ce sens qu’en deux mois environ la malade eut treize poussées de zona sur les paupières du côté gauche et deux à droite.
La dernière atteinte d’herpès zoster coïncide avec la première apparition des règles, accompagnée d’une grande attaque d’hystérie. (Lyon médical 1874, n” 14, p. 262.)
Hebra, de Vienne’, enfin, décrivant le zona, signale sa tendance à se propager sur les divers points de la région qu’il occupe et ajoute : « J’ai vu deux fois cette affection être bilatérale ; elle survenait alors tout à fait symétriquement sur les deux côtés de la face, et ne provoquait que rarement de la douleur. »
’ Hebra. Traité des maladies de la peau, liv. I, p, 372.
Au total, nous avons pu recueillir dans les divers auteurs treize cas de zonas SYmétriquement distribués de chaque côté de la ligne médiane. Nous les résumons dans le tableau suivant : .