LA NATION AMÉRICAINE APPARAIT
opérait en faveur de l'Angleterre ou de la France, comme chez cet André Champollion, arrière petit-fils de l'égyptologue, qui fut tué au Bois-le-Prêtre en mars 191s. Chez la plupart, ce fut un mélange de sport aventureux, de cordialité tout à fait sincère pour notre cause et de dévouement à un idéal supérieur. Le plus admirable de ces garçons fut, peutêtre, le charmant Victor Chapman, architecte à l'Ecole des . Beaux-Arts, engagé dans la Légion étrangère, aviateur ensuite, qui fut tué dans un combat aérien près de Verdun, le 24 juin 1916; il allait, par la voie des airs, apporter un panier d'oranges à un camarade soigné dans un hôpital de la région, quand il vit trois avions de son escadrille aux prises avec quatre machines allemandes : il alla à leur secours et fut tué, et son père a voulu qu'il restât enseveli dans la terre qu'il avait aidé à défendre.
Admirables élans qui illustrent, garantissent, consacrent les textes d'amitié que nous ont dédiés les intellectuels. Mais ces jaillissements d'enthousiasme demeuraient isolés, ne prouvaient rien que d'individuel. Tandis que l'Est américain était représenté sur notre front par les plus grands noms de la Nouvelle-Angleterre, les Emerson, les Curtis, les Whisman, l'Ouest jugeait cette guerre absurde et même un peu scandaleuse. N'avait-elle pas l'audace de faire concurrence, dans l'attention de l'univers, à l'Exposition de San- Francisco? Et puis, elle semblait à beaucoup de gens une lutte intestine entre Européens se réclamant d'une même civilisation.
Qu'un sentiment « national » se soit développé dans l'intégralité des États-Unis, qu'une différence se soit enfin établie, aux yeux de ce peuple mal renseigné et peu critique, entre les dispositions normales des deux camps, voilà ce qui doit nous émerveiller, ce qu'il n'est pas facile de mettre en formules et qui témoigne d'une admirable emprise des minorités clairvoyantes sur la grande masse amorphe.
Que l'Amérique se soit ébranlée dans ses éléments spirituels profonds; que du point de vue matériel et moral elle ait
passé au point de vue national; qu'elle se soit élevée à la notion de l'honneur collectif; que ce chantier devienne une nation : c'est là le point mystérieux. Parmi ces Américains, les uns faisaient des affaires, les autres de la moralité. Ni l'idéal, ni le matériel n'allaient dans le sens d'une réaction du point d'honneur. Mais un pays ne peut pas vivre éternellement sur une moralité individuelle ou sur le souci du bienêtre. Nous assistons au passage ou plutôt au retour de cent millions d'hommes à une conscience collective. Le mort a saisi le vif. Dans le jeu de ces deux forces : dune part le présent et la joie de l'espace, de l'autre le passé et l'emprise des forces héréditaires, la seconde a pris le dessus.
Il en fut ainsi chez le président Wilson, le personnage si noblement représentatif de cette crise. Cet homme secret, qui, paraît-il, n'écoute pas volontiers les conseils, difficile à influencer, semble avoir réagi à un sentiment de poussée puritaine. Il s'est irrité de voir que le langage allemand est à double détente et que des notes espacées de six mois se contredisent effrontément. L'homme à scrupule, certains disent l'Ecossais non-conformiste, a eu son tressaut,son illumination de conscience, sa conversion, au sens où l'entendent les compatriotes de William James. Il a souffert jusqu'au dégoût de l'imperfection morale des Allemands.
Un phénomène analogue se produit dans tout le pays. Le centre de chaleur, d'instinct, d'impulsion s'est transformé dans chacun. Un nouveau foyer d'énergie est apparu au centre de la nation. Quel foyer d'énergie? Le souci de l'honneur. Quasi chez tous, sans distinction de parti ni même de race. Sans doute il y a quelques notes discordantes chez les Germano-Américains. Sans doute la guerre suscite de grandes résistances. Pourtant le plus grand nombre de ces Allemands d'origine, en regrettant qu'un choix aussi pénible leur soit imposé, déclarent mettre les États-Unis au-dessus de tout, au-dessus de l'Allemagne même et être des Américains d'abord. Fatherland change son nom et s'appelle désormais le New- World. Des manifestations de loyalisme viennent
LA NATION AMÉRICAINE APPARAIT aussi des Bohémiens et des Polonais. Les journaux notent que les troubles redoutés ont été rares, se félicitent de la quasi unanimité avec laquelle le pays approuve le président et croient assister à une nouvelle naissance du patriotisme. C'est du moins la cristallisation d'un sentiment qui n'avait pas sa forme.