LA NATION AMÉRICAINE APPARAIT
14 mars 191 7.
L'Amérique tout entière debout contre l'Allemagne. Evolution des sentiments américains.
Toute la flotte commerciale des États-Unis dès aujourd'hui va être armée. Les intérêts et surtout l'honneur ont parlé. L'Amérique affirme son unité autour de son drapeau.
Qu'est-ce qu'une nation? Comment elle se forme? Maintenant nous le voyons d'une manière vivante. Comment une multitude qui se réjouissait de sa diversité, et dont les millions d'individus épanouissaient leurs forces dans l'espace, sent se former en elle une pensée commune et tressaille d'un être nouveau qu'elle porte, apprenez-le aujourd'hui. Les Américains, tous debout autour du président Wilson, font face à la Germanie ; c'est dire qu'un chantier, le plus extraordinaire qui soit au monde et qui fièrement ne voulait rien être d'autre et qui méprisait les formes où s'attardent les peuples de l'Europe, veut de sa libre volonté devenir davantage une nation.
Le prodigieux spectacle ! Comment la chose s'est-elle faite? Les Allemands disent : « C'est l'effet des intrigues et des insinuations anglaises et françaises », ou encore : « C'est pour maintenir les bénéfices des mir-iitionnaires ». Bêtise! On ne donne pas à un peuple l'idée que son honneur est en jeu par des raisons si mesquines.
Ce qui s'est passé en. Amérique, c'est une victoire de son aristocratie intellectuelle, ou, si vous voulez, une victoire des éléments les plus nobles et les plus sociaux qui sommeillaient dans chacun des Américains.
Dès le début de 1915. je notais ici avec empressement et amitié les sympathies qui animaient à notre endroit « l'élite de la grande République américaine ». Je citais des lettres nombreuses écrites par les maîtres et les jeunes élèves des Universités Harvard (Massachusetts), de Berkeley (en Californie). J'en notais l'extrême importance. « En Amérique, les gens des Universités sont les seuls à avoir des idées, au sens européen du mot. Les autres parties du pays vivent d'impressions et d'on-dit mal cohérents. Dans un pays où il y a peu de tradition, les Universités servent de cadre et créent des liens extrêmement forts. Leur opinion est donc, sur l'esprit public, d'une importance que je ne risque pas d'exagérer. Elles sont des centres de développement général et d'humanité. » J'y voyais se préparer une révolution de consciences. Elle achève de s'accomplir.
Le progrès de la France fut constant. Ces esprits directeurs, qui nous avaient été sympathiques dès le début, ont inspiré leur point de vue à des populations qui semblaient se satisfaire d'un puissant développement matériel, chez qui le point d'honneur n'avait pas à s'éveiller, et qui ressentaient une sorte de dédain à l'égard de nos luttes surannées.
Même si nous n'étions pas intéressés dans notre chair par ce frémissement qui secoue d'un bout à l'autre les États-Unis, n'est-ce pas qu'on voudrait comprendre comment les choses se développèrent, comment les âmes américaines se rejoignirent et s'unifièrent dans un rythme national, depuis ces mois del'hiver 1914-1915 où des symptômes sporadiques d'enthousiasme apparurent là-bas chez quelques intellectuels.
Avant la guerre, au début de la guerre, de quel prestige jouissait l'Allemagne auprès des Américains ! L'Europe leur semblait tellement dominée, germanisée, que ce n'était pas la peine qu'elle se défendît, et quelques petites résistances,
LA NATION AMÉRICAINE APPARAIT qu'ils voyaient çà et là, n'étaient, à leur avis, que des querelles intestines. En voulez-vous une preuve, un peu particulière mais topique ? Dans des bibliothèques américaines qu'on me cite, des livres : Pages lorraines (consacrées à la vallée de la Moselle), Au service de V Allemagne, Colette Baudoche sont classés sous la rubrique Germanie parce qu'il semble aux savants bibliographes de là -bas que notre anti-germanisme n'est qu'une faible réaction dans l'ensemble de l'emprise allemande, un simple épisode auquel la force victorieuse du germanisme doit donner son caractère et son épithète. Et de même le Cardinal Jean de Lorraine, de notre bon maître A. Collignon. le professeur de Nancy, figure dans la division « Germanie ». C'est un peu fort, mais ne sommes-nous pas habitués à voir l'œuvre de Claude Gelée, qui est né sur la haute Moselle, en plein duché de Lorraine, rangée dans 1' « Ecole allemande » par tous les musées d'outre-Rhin?
L'Allemagne exerçait son prestige par ses victoires. Et puis par ses leçons. « Nous sommes un grand chantier en organisation, me disait un Américain. C'est l'Allemagne qui pouvait nous donner les meilleurs exemples d'administration et d'hygiène publique, de voirie municipale. Ces leçons-là nous convenaient mieux et plus immédiatement que la leçon attardée de l'Angleterre ou que les leçons trop secrètes de votre goût raffiné français ». Dans leur confiance trop naïve, les Américains auraient voulu se mettre à l'école de la moralité allemande. Ils admiraient la mère de famille allemande transplantée aux États-Unis. Cette « épouse féconde et qui ne songe qu'aux soins du ménage » semblait à ces ingrats digne de servir de modèle à la jeune dame américaine, infiniment plus brillante, mais animée d'un perpétuel mouvement.
Que désiraient avant tout les Américains? Améliorer toujours la vie matérielle. Ces Allemands, qui organisaient si bien la vie domestique et municipale, leur paraissaient des civilisés, au sens supérieur du mot.
Le premier choc réel fut le drame de Belgique. Le gouvernement allemand a dû y faire allusion dans sa note et tâcher
de se disculper. Ces grands commerçants s'offensaient d'apprendre que l'Allemagne déchirait un contrat inattaquable et reniait effrontément sa signature. Une signature, une parole donnée, ce sont là des choses positives, des réalités tangibles.
Puis il y eut l'héroïsme de la France. En date du 15 décembre 191 6, une lettre de l'Ohio nous répète ce que déjà nous avons lu cent fois et qu'une fois de plus nous entendrons avec plaisir :
« Vous n'ave\ pas idée combien la France s'est haussée aux yeux des Américains. Evidemment, ceux qui la connaissaient ne s'attendaient pas à moins; mais depuis tant d'années V Allemagne avait parlé de la décadence française que le monde en était venu à croire qu'au premier choc de la formidable machine allemande, c'en serait fini de son en ne mie héréditaire... A présent, il n'y a qu'une épithète dans la bouche de tous. Qu'ils soient pro-Allemands ou pro- Alliés, tous disent : l'hèro'ique France. »
Ecoutez encore ce vœu qui nous arrive exprimé au nom de ses camarades par un Américain, membre d'un cercle francophile :
« Il faut nous envoyer un Français. Mais je vous avoue qu'à l'heure qu'il est les Français ont ici une telle légende qu'il vous sera difficile de trouver le personnage adéquat... »
Après avoir tant admiré nos soldats, beaucoup là-bas se sentirent attirés, désireux de participer à leur gloire. << Vous n'avez pas besoin de notre secours, écrit l'un d'eux, mais je crois, moi, que c'eût été un honneur pour nous de nous battre à vos côtés. »
Sur quatre cents « hommes de Harvard » (élèves et professeurs) qui ont revêtu l'uniforme en Europe, quatre seulement sont allés dans le camp des Empires Centraux. Il faut tenir compte de la difficulté qu'il y eut de passer d'Amérique en Allemagne, mais la disproportion reste énorme. Chez certains volontaires, il pouvait y avoir un lointain loyalisme qui