CHAPITRE V
QUE PEUT NOUS DONNER L'AMÉRIQUE
4 avril 1917.
Le service militaire et civil obligatoire. — La réquisition des vaisseaux allemands internés. — Le concours financier des États- Unis.
« Je demande au Congrès... d'employer toutes les ressources nationales pour terminer la guerre victorieusement. » Ainsi s'exprime le président Wilson.
Et de suite, nous nous demandons : « Que peut nous donner T Amérique ? Que souhaitons-nous qu'elle nous fournisse pour augmenter notre puissance d'action ? »
Le Congrès vote le service obligatoire et va lever une armée de 500.000 hommes. D'après le projet Chamberlain, qui a été l'objet d'un rapport favorable au Sénat, tous les jeunes Américains physiquement aptes feront six mois d'entraînement militaire intensif au cours de leur dix-neuvième année, et serviront jusqu'à vingt-huit ans dans la réserve. Mais, à cette heure, il n'y a ni effectifs ni matériel. « Notre armée représente à peine quatre divisions. Nous avons moins de soldats que la Suisse », impriment les journaux d'Amérique, et ils ajoutent : « Nous manquons d'artillerie lourde, de mitrailleuses, de tracteurs, de chevaux, d'outils de tranchées. »
Ne nous leurrons pas ; rappelons-nous ce qu'il fallut de temps à cette admirable Angleterre pour mettre en ligne son
QUE PEUT NOUS DONNER L'AMÉRIQUE
armée d'aujourd'hui, instruite, équipée, aguerrie, composée des éléments les plus solides de la race, prête à toutes les tâches et désireuse de montrer sa puissance. Ce splendide apport fut le fruit de deux longues années.
Immédiatement un Roosevelt, à la tête de 30.000 volontaires, peut venir se mettre à la disposition des généraux de l'Entente, et déployer sur nos champs de bataille le drapeau étoile de l'Union. Ce sera un symbole grandiose que nous accueillerons avec enthousiasme. Oui, ce grand geste frappera l'imagination universelle. Mais en même temps, à l'Amérique, avant ses lentes et puissantes armées, nous demandons des équipes de travailleurs et de spécialistes.
Je suis sûr de parler juste en disant que ce n'est pas de combattants que nous manquons sur le front anglo-français. Nous y sommes un million de plus que les Allemands. Ce million manifestera sa supériorité dans la mesure où il sera armé industriellement. Ce qu'il nous faut, plutôt que des hommes maniant le fusil, ce sont des travailleurs armés de pelles, de pioches, de foreuses et d'excavateurs.
Les Américains peuvent nous donner immédiatement 500.000 travailleurs. Et qu'il y ait parmi eux 25.000 spécialistes, capables d'établir des voies nouvelles, des réseaux télégraphiques et téléphoniques, des sapes, des mines, tout l'immense aménagement de la guerre moderne, quelle contribution à la victoire !
Quel remède aussi à la gêne économique dont s'inquiètent justement tous ceux qui parmi nous savent prévoir !
On a mobilisé dans les usines des praticiens (parfois, avec d'injustifiables complaisances) ; n'importe, c'est bien. Mais considérez que l'agriculture fournit la première des munitions. On cherche la bonne réglementation; il faut avant tout de la surproduction Comment sommes-nous en train de l'organiser? On crée des équipes scolaires. J'applaudis leur bonne volonté, et je vous laisse mesurer leur utilité. On essaye de planter des pommes de terre dans des parcs et des jardins publics, qui ne donneront rien de bon, alors que dans nos plaines, faute de
main-d'œuvre, on abandonne d'immenses terrains productifs. Que faudrait-il ? Rendre à l'agriculture des hommes du métier. On n'improvise pas plus un cultivateur qu'un chimiste ou un mécanicien. Le renvoi à leurs foyers des classes 88 et 89 est très insuffisant. L'urgent serait de mobiliser chez eux des cultivateurs des vieilles classes, au moins de la réserve territoriale.
C'est au gouvernement d'étudier avec le Grand Commandement ces résolutions. Comme elles seraient facilitées par la venue de jeunes travailleurs américains se substituant à nos « pépères ?> dans les travaux militaires qui, de mois en mois, avec les nouvelles méthodes de la guerre industrialisée, accaparent plus de soldats.
Un second point où l'Amérique immédiatement et puissamment peut servir l'Entente, c'est en mettant au service de la civilisation anti-boche les vaisseaux mêmes des Boches. Ce que l'Allemagne a cherché avant tout jusqu'à ces derniers jours, c'est la sécurité et puis au moins l'immobilité de sa belle flotte de commerce internée dans les ports américains. Le 31 janvier, l'ambassadeur Bernstorff transmettait aux marins allemands un ordre général du gouvernement impérial leur enjoignant de saboter les machines de leurs navires. Le capitaine Polack, commandant la Kronprin{essin-Cecilîe, a avoué au tribunal de Boston avoir fait saboter ses machines dans la nuit du 31 janvier au Ier février, en découpant des pièces d'acier d'un mètre de long dans tous les cylindres. Quel est le nombre des vaisseaux ainsi sabotés ? Les plus endommagés sont mis hors d'état de prendre la mer avant six mois ou un an, mais leurs capitaines se sont bien gardés de les détruire, car la crise pouvait passer, et les Allemands cherchant à s'appuyer sur le traité de 1828 croyaient que la saisie n'était même pas certaine en cas de guerre. C'est maintenant qu'ils vont mesurer leurs illusions. C'est maintenant qu'ils vont apprécier la clairvoyance d'Antoine Grillinger, ouvrier charpentier en Alsace, qu'ils ont condamné à vingt mois de prison pour avoir affiché un manifeste signé Guillaume et intitulé : « A mon peuple vénéré et idiot ».
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Le nombre de ces vaisseaux boches internés dans les ports américains, et qui déjà sont en réparation, peut être estimé au moins à un demi-million de tonnes. Que les Républiques de l'Amérique du Sud suivent le même exemple, cela fera en tout un million de tonnes. Jugez si la gêne que nous cause le blocus allemand en va être allégée !
Le trésor d'argent et de ressources que les États-Unis offrent pour la défense des libertés du monde est colossal. Il faut que les Alliés sachent s'en servir. « L'État de notre trésorerie, vient de proclamer le président Wilson, se chiffre par quinze milliards sept cent soixante-neuf millions de francs... » (Et mon calcul est faux dans les proportions que l'on peut juger, puisque je compte le dollar à 5 fr. 18, sans tenir compte du change). Le New-York Herald du 9 février pouvait écrire : « Notre pays est plus riche que jamais; il possède le tiers de i'or du monde, et des valeurs étrangères à profusion. » Dès le 13 février, la Chambre américaine ayant constaté l'insuffisance de sa flotte de guerre, a voté 300 millions de dollars, ce qui est le plus gros budget naval de l'histoire des États-Unis. Les associations de tous genres et les grandes compagnies industrielles et commerciales se mettent à la disposition du gouvernement. La Croix-Rouge offre cinq mille infirmières. Les étudiants se présentent en corps. La Society of Eugineers donne à l'armée des officiers spécialistes pour les corps techniques. La United States Steel Corporation se fait fort de dépasser d'un tiers à elle seule toute la production métallurgique de l'Allemagne. Ford déclare qu'il pourra construire mille sous-marins.
C'est une mobilisation générale des ressources économiques des Etats-Unis, les plus étendues qui soient au monde. A nos dirigeants de répondre aux voeux de nos nouveaux Alliés, qui demandent qu'appuyés sur notre expérience tragique, nous leur indiquions le concours le plus pressant qu'ils doivent nous fournir.
On aimerait que notre fameux comité de guerre donnât aujourd'hui la mesure de sa science et de son jugement.