EN REGARDANT PASSER LES AMÉRICAINS
6 juillet 1917.
Le concours moral des États-Unis. — L'œuvre de Lincoln continuée par le Président Wilson.
Les peuples prennent part à cette guerre avec tout ce qu'ils ont de divin et de diabolique ; ils y épanouissent largement leurs vertus, leurs vices, toutes leurs forces les plus secrètes. Recueillons des exemples, adoptons des modèles qui peuvent élargir et hausser notre esprit national. Ces Américains, que le peuple de Paris vient d'applaudir avec un si fervent enthousiasme, sachons ce qu'ils ont de plus beau dans l'âme, connaissons les idées et les hommes autour desquels ils se groupent.
On me dit qu'ils vont nous faire don d'une statue de Lincoln. C'est très bien que, désireux de venir au milieu de nous avec tout leur prestige, ils dressent une telle image en pleine lumière de France ; nous trouverons notre compte à bien connaître cette âme forte, qui fut dégagée de toutes mesquineries. 11 y aurait un grand portrait à tracer, pour mettre en relief le caractère de ce chef américain fortement trempé de christianisme, et à qui la présence de Dieu était familière. Extraordinaire « leçon de choses », et fort utile à présenter, je ne dis pas seulement à notre monde politique, mais à l'intelligence française.
Ah I tâchons de comprendre et d'explorer certains domaines que de hauts murs nous ferment I Les États-Unis peu- Si 35 €
vent nous apporter, en outre de leur énorme concours matériel, un très beau concours moral.
J'ai le très grand espoir que l'influence anglo-saxonne et spécialement américaine, que nous ne pourrons pas ne pas subir, fera sérieusement échec à ce qu'il y a chez nous d'intolérance mesquine, et nous obligera tous à réfléchir sur les conditions dans lesquelles s'épanouissent les plus fortes énergies humaines.
Au reste, la guerre elle-même a déjà bien approfondi et élargi notre expérience humaine.
Plusieurs fois, durant ces années, (avec toutes les insuffisances de mon esprit et toutes les gênes d'un écrivain quasi quotidien) j'ai recherché comment nos plus grands soldats, depuis 19 14, nourrissent leur moral. En même temps nous distinguions de quelle manière a pu se faire l'union de toutes nos familles spirituelles. Il serait bien beau, bien utile que nous puissions faire le même travail pour l'Amérique, pour l'Angleterre (et pour l'Allemagne même).
Il semblerait que l'union parfaite fût plus facile en France qu'en Amérique, puisque nous vivons en unité depuis des siècles. Viviani qui est intelligent ne peut pas ne pas être frappé des conditions, qui lui ont sauté aux yeux là-bas, auxquelles ce peuple américain, composé de tant d'éléments disparates, est arrivé à incarner, à ressentir et à produire un pareil effort d'unité. Pour que l'idée ait pu, à une heure donnée, dominer et diriger comme nous le voyons les millions d'individus qui peuplent les États de l'Amérique du Nord, il faut qu'ils aient su éliminer tout le virus des dissensions religieuses, politiques et sociales, par une conception vraie et respectueuse des libertés et des convictions de chacun.
Cette conception et ce respect, l'Amérique les puise dans une manière religieuse de sentir et de penser qui lui est restée, malgré tout, de ses premiers pères et maîtres, les puritains de la Nouvelle Angleterre et les catholiques du Maryland. Tous les grands hommes américains, de Washington à Wilson, se sont soumis à cette grande ferveur.