‹ De la Sympathie à la Fraternité dArmesChapitre 13 sur 30 · EN REGARDANT PASSER LES AMÉRICAINS · texte numérisé non relu

EN REGARDANT PASSER LES AMÉRICAINS

Wilson n'est pas un isolé, n'est pas un accident ; il appartient à une grande lignée. C'est un bel arbre librement poussé sur la tombe des Washington, des Jefferson et des Lincoln. J'admire la puissance quasi religieuse de ces grands magistrats, puissance qui trouve un écho irrésistible dans l'âme de leurs concitoyens.

Quand Lincoln s'est aperçu que, par l'interprétation donnée au compromis de Missouri, l'esclavage allait contaminer tout le territoire de l'Union, il n'hésita pas à proclamer nécessaire la guerre civile, mais il voulut en expier les horreurs et en panser d'avance les blessures en faisant appel à toutes les convictions religieuses,, en écartant autant qu'il était en lui les haines subsidiaires qui cherchaient à s'assouvira l'occasion de la guerre civile.

Et il réussit ! Vingt ans après cet effroyable déchirement, les divers États de l'Union reprenaient la vie et l'activité communes. Quel sujet de méditation et d'admiration pour nous, chez qui, après cent vingt-huit ans, il subsiste encore quelque chose des divisions de la Révolution, chez nous qui, à la veille de cette guerre, semblions « des crabes se dévorant au fond d'un panier ».

Je n'ai pas envie de préférer aucun peuple à la France. Je mentirais à ma conviction et je prouverais que je ne connais pas le peuple de Jeanne d'Arc, de Corneille, de Pascal et des poilus. Mais il y a des beautés morales qui sommeillent à l'ordinaire au fond de notre pays et que l'on voudrait qui s'épanouissent même en temps ordinaire.

Lincoln communiquait avec ses compatriotes et avec l'opinion universelle par des messages pleins de force et de franchise comme ceux du président Wilson. On y voit une âme mystique et que ses origines puritaines ont inspirée à travers les angoisses de sa magistrature périlleuse. Comme sa grande figure se détache au-dessus de la guerre de Sécession, avec son auréole de martyr pour l'idée ! Écoutez-le parler :

Nous espérons profondément, nous devons demander avec ferveur que cette terrible malédiction de. la guerre cesse enfin.

Maintenant, si la volonté de Dieu est que la guerre continue jusqu'à ce que toute la richesse acquise pendant deux cent cinquante ans par le travail des esclaves soit épuisée, et jusqu'à ce que chaque goutte de sang tirée par le fouet soit payée par une autre goutte de sang tirée par le sabre, il faut encore redire ce qui a été dit il y a trois mille ans : « Les jugements du Seigneur sont justes et entièrement droits. »

Sans méchanceté pour personne, avec fermeté dans le droit, autant que Dieu nous permet de saisir le droit, travaillons à finir la tâche dans laquelle nous sommes engagés, à panser les plaies de la patrie, à récompenser ceux qui se battent pour elle, leurs veuves et leurs orphelins ; à faire tout ce qui peut amener et consolider une juste et longue paix entre nous et avec tous les peuples.

Ce sont là pour nous des accents étrangers, mais que la voix de Wilson nous a fait reconnaître comme efficaces et vrais.

Parmi tous les mots de Lincoln, un des plus saisissants, c'est celui qu'il prononça en entrant à la présidence, et que voici à peu près : « Avant de me faire renoncer à mes devoirs, on m'assassinera sur place». Il parlait ainsi parce qu'il y a dans tout pays, aux heures graves, un complot permanent contre le chef qui tient le gouvernail. La plus belle de ses proclamations, c'est celle qu'il rédigea peu avant d'être assassiné et qui clôt à la fois la guerre civile et sa propre vie :

Ne triomphons pas quoique nous soyons vainqueurs, mais agenouillons-nous, humbles devant Dieu. Peut-être a-t-il voulu que nous vissions couler autant de sang que nous avions fait couler de larmes par les lanières de nos fouets sur les- épaules nues des esclaves, par les marchés où nous arrachions les enfants noirs des bras de leurs mères. L'humilité sied toujours au vainqueur, surtout quand il a été le champion de Dieu dans le triomphe d'une grande cause, comme celle de la liberté du genre humain.

Qui pourra suivre la biographie de Lincoln, écouter ses discours et comprendre les étapes et les procédés de sa carrière, sans regretter qu'une direction, non point pareille, mais équivalente, de l'âme nationale ne nous soit pas donnée? Les lettres et journaux privés de nos soldats, tant de textes

EN REGARDANT PASSER LES AMÉRICAINS incomparables qu'il m'a été donné de pouvoir recueillir, tous dédiés à la victoire, et dans lesquels chaque Français, quel que soit son parti, peut trouver les idées qu'il préfère attestées et justifiées par un héros de la guerre, prouvent assez qu'à peu de profondeur, sous le terrain de nos querelles, s'étendent les eaux vives et les pensées communes dont nous vivons. Pourquoi notre éducation individuelle et nationale nous laisse-t-elle ignorer ces nappes souterraines qui. nous unissent ? C'est de là que jaillissent les forces morales qui relèvent un peuple et le mènent à la victoire.

Nous avons tellement à faire encore aujourd'hui et demain ! Quand nous pesons ce que doit être la victoire et ce que doit être la France d'après la victoire, que de combats il faut encore livrer à la frontière et dans les âmes! La tâche nous sera plus aisée, la direction nous sera mieux marquée, si nous nous prêtons à l'influence des exemples que nous donnent nos alliés d'Angleterre et d'Amérique en ce qu'ils ont d'excellent.

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