CHAPITRE VII
UNE NOUVELLE ÉTAPE DE M. WILSON
7 décembre 1917.
L'arme économique des Alliés. — La * Société des Nations ».
Les Américains continuent leur puissant effort. Les malheureuses affaires d'Italie et de Russie leur ont montré quelle formidable besogne reste à accomplir si l'on veut vraiment, selon la formule qu'ils aiment, rendre le monde « sûr pour la démocratie ». Les Américains les plus conscients des destinées de leur pays voient de plus en plus dans la guerre une occasion de procéder enfin à la grande malaxation qui donnerait à tous les nouveaux venus leurs vraies lettres de naturalisation . L'expérience est délicate : les ferments proprement américains seront-ils assez forts pour donner une forme à des masses, sur certains points encore un peu chaotiques et confuses? C'est la grande énigme d'outre-mer, et cette refonte d'une nation est infiniment passionnante.
J'ai confiance (d'après ce que me disent les meilleurs témoins) que les Etats-Unis sont en train de prendre une conscience plus sûre d'eux-mêmes et de se connaître davantage comme une patrie, en même temps qu'ils veulent maintenir toutes les patries contre les prétentions allemandes à la domination universelle. Le président Wilson a été une fois pour toutes blessé, choqué, scandalisé, au sens biblique, par es dénis de justice et les violations de la foi jurée qui sont la menue monnaie de l'Allemagne bochine. Il n'y a pas de haut
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esprit en Europe qui ait voué une aversion plus déterminée aux Hohenzollern.
Ajoutez qu'il n'y a pas de souverain au monde qui dispose à cette heure d'un pouvoir égal à celui de ce président de République.
Et c'est un maître en stratégie politique. 11 fait avancer sa pensée par étapes. Il avait, avant toutes choses, à persuader ses concitoyens que leur tâche glorieuse est d'assurer le juste, libre et pacifique développement des peuples, en opposition avec cette Allemagne qui veut imposer par la force son joug à l'univers. Il a d'abord paru répudier l'idée d'un boycottage économique : « C'est le gouvernement allemand, ce n'est pas le peuple allemand, disait-il, que les Etats-Unis veulent frapper. >> Mais si le gouvernement allemand ne cède pas, si le peuple allemand ne s'élève pas jusqu'à imposer à ses maîtres une politique humaine et respectueuse de la liberté des autres peuples, alors il faudra bien recourir à toute combinaison . propre à sauver la liberté du monde. Et peu à peu le président, qui avait été amené à rechercher la décision par une campagne militaire et navale, appuyée par l'embargo et le blocus, a bien vu qu'une guerre sans décision serait fatalement suivie d'une guerre économique.
Le système qui a produit la guerre n'était point purement militariste ; c'était une alliance entre le grand état-major de Berlin et l'immense peuple des patrons et des ouvriers. L'industrie et le commerce allemands attendaient de cette guerre leur domination propre sur le reste du monde. Dès lors, l'arme économique est tout indiquée contre de tels adversaires. C'est elle qui est capable de briser les fondations mêmes sur lesquelles repose tout le système allemand de terrorisme militaire et de pénétration commerciale.
Après avoir temporisé, après avoir laissé aux faits le temps de persuader ses concitoyens, Wilson saisit cette arme et promulgue : Si le peuple allemand ne se nettoyé pas, il sera « impossible d'admettre V Allemagne aux libres rapports économiques ».
Grande riposte, impatiemment attendue et qui va droit au cœur de nos ennemis.
Nous n'éclairerons jamais assez cette pensée centrale de leurs ambitions. Ecoutez ce que demande l'Association allemande des traités de commerce :
11 faudra que les citoyens allemands soient autorisés à établir partout où ite voudront des agences ou entreprises ; qu'ils puissent posséder des biens mobiliers ou immobiliers; que l'Allemagne puisse fonder à l'étranger des écoles et des chambres de commerce.
On devra exiger que les Allemands jouissent des mêmes droits que les nationaux et ne soient frappés d'aucun impôt particulier. Leurs marchandises devront être traitées comme les marchandises nationales. Toute désignation d'origine des marchandises devra être prohibée.
La quantité de matières premières à fournir à l'Allemagne ne pourra être limitée. Il faudra des garanties que les prix de ces matières premières ne soient pas exagérés.
Nous devons interdire toute prime d'exportation pour des articles capables de nuire aux importations allemandes.
Nous ne pouvons admettre aucun boycottage des produits allemands.
Par ces mesures, jointes à l'énergie de notre peuple, nous arriverons à être plus forts qu'auparavant.
J'ai sous les yeux une page intéressante où M. Paul Petit, directeur de l'École de Brasserie de Nancy, laissant de côté les fantaisistes et enfants perdus de l'Allemagne pour ne retenir que ses économistes de poids, examine les volontés exprimées par M. Gothein, député au Reischtag, conseiller des mines, en date de janvier 1917. Il montre qu'en prétendant hypocritement à une entière réciprocité, nos ennemis poursuivent leur but, qui est d'étouffer notre industrie comme notre commerce et de les absorber. Ils ont pensé faire un grand pas dans cette voie en détruisant nos mines, en dévalisant nos usines. C'était une manière simpliste de se procurer des débouchés pour leur houille et leurs machines. Mais cela.ne leur suffit pas, et ils veulent être assurés que l'Internationalisme économique leur assurera toute tranquillité contre la concurrence de nos propres usines.
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Les Allemands affectent de croire que le monde se bat seulement pour l'Alsace-Lorraine, et en toute première ligne de ce qu'ils ne veulent pas donner, ils placent bruyamment F Alsace-Lorraine : « Jamais, jamais, nous ne la rétrocéderons », disent-ils. Mais leur principale préoccupation, leur angoisse, c'est autour de la question économique. L'Allemagne veut la dictature économique du monde et sait qu'elle mourrait d'un blocus d'après-guerre.
Comprenez-vous dès lors pourquoi, parmi nous, certaines gens se sont donné pour tâche la justification des Allemands? Les Allemands ont poursuivi deux buts en même temps ou à peu d'intervalle : ils s'efforcent de nous terroriser, ils s'efforcent en même temps de nous faire oublier leurs crimes ; ces deux sortes d'efforts convergent pour nous amener à entrer en société avec eux.
Par-dessus tout, ce que les Allemands redoutent, c'est que notre ligue militaire se transforme en ligue économique. De là cette campagne forcenée qu'ils font mener à travers le monde pour la Société des nations.
La Société des nations! C'est une idée qui plaît à de fort honnêtes gens, parce qu'elle n'est pas clairement définie. On est dans l'équivoque. Il y a des personnes pour dire : « On la fera sans les Allemands. » Mais, alors c'est l'Entente. De cette Société des Alliés, nous sommes tous partisans.
Nos gouvernants ont fait à la tribune, de fois à autre, au cours de cette guerre, de bien pitoyables déclarations de principes. On nous a servi d'une manière très confuse l'éloge de la Société des nations. Accepter l'Allemagne dans cette société, c'est permettre qu'elle reprenne sous la forme économique son dessein d'hégémonie territoriale ; l'exclure, c'est s'en tenir à l'Entente. Pourquoi dès lors ne pas parler simplement de l'Entente? Pourquoi créer une équivoque?
Trop de mots jetés delà tribune troublent l'intelligence franr çaise. L'idée de Société des nations, si on la prend dans sa plénitude claire et simple, renferme lesdauses de notre défaite et implique la satisfaction des convoitises de l'Allemagne.
La vraie Société des nations, celle où entreraient demain toutes les nations, est ardemment désirée par l'Allemagne. 11 n'est pas de thèse qui soit plus chère, plus nécessaire à nos ennemis. Ils multiplient les efforts pour que nous oubliions. De là l'ignoble campagne de tous les Bonnets rouges contre
ceux qui veulent que l'on se souvienne « Les Français,
écrivait il y a peu le professeur allemand Schmoller,. sont légers, superficiels ; ils ne sont pas méchants et oublient volontiers; nous finirons bien par nous entendre. »
Que pensez-vous des Français qui en pleine guerre font des accords avec les Boches? Ils relèvent du conseil de guerre, ou, si vous préférez, de la Haute-Cour. Que les efforts de la propagande allemande soient démasqués en France, c'est une victoire, et que le président Wilson fasse un pas de plus dans la guerre totale, c'est encore une victoire. Les drames honteux de la Russie instruisent le monde, et de cet excès de mal commence à sortir quelque bien.