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CHAPITRE VIII

COMPRENDRE LES AMÉRICAINS c'est LES AIMER ET LES HONORER

l'erreur des allemands

ior juillet 1918.

L'Amérique industrielle et la guerre sous-marine. Un peuple de citoyens.

Quelle occasion pour considérer à loisir ce que signifie la présence sur notre sol de ces Américains, avec qui nous allons célébrer la plus significative de leurs fêtes nationales ! Une telle journée nous incite à des réflexions qui doivent dépasser le simple salut donné à des frères d'armes comme nous en comptons de si nombreux et de si variés dans notre campagne. Ceux-ci viennent de sr loin ! J'ai eu l'honneur de les visiter dans leurs camps, dans leurs écoles, dans leurs tranchées. Je me disais à chaque étape : il ne suffit pas de les dénombrer, il faut les comprendre.

Ce sont des gens qui se battent ayant derrière eux un pays dont il est nécessaire de savoir les dispositions. En parlant des Américains, il faut parler de l'Amérique et répondre à de profondes questions que ne satisfait pas le simple recensement des forces groupées sous le drapeau étoile.

J'ai eu l'honneur, dis-je, d'être l'hôte du général Pershing et de recueillir à travers son armée les renseignements, très

amicalement offerts, de ses collaborateurs; j'ai causé avec d'excellents observateurs et, par exemple, hier, avec mon ami et compatriote lorrain Fernand Baldensperger, de la Sorbonne, qui revient de professer à la Columbia University. Qu'il me soit donc permis de chercher à approfondir le problème américain et de consacrer quelques articles à l'examen des questions que suscite, après un an, le passage en Europe d'un million de jeunes Américains en armes.

Le 16 juin dernier, le Kaiser a déclaré que la guerre actuelle doit se comprendre comme la lutte de deux conceptions du monde. D'une part, la conception germano-prussienne, « l'esprit de devoir, d'ordre, de fidélité et d'obéissance » ; d'autre part, la conception anglo-saxonne, « qui aboutit à l'idolâtrie de l'argent et conduit à l'esclavage des peuples au profit de maîtres de race anglaise ». Cette opposition doit-elle être rendue responsable de la guerre, et en particulier de cette phase prodigieusement tragique pour l'Allemagne, qui sent maintenant qu'elle a affaire aux États-Unis déclenchés à fond ?

Il y a quatre ou cinq ans, les Allemands ne se voyaient pas de raison sérieuse de désaccord avec ces implacables ennemis d'aujourd'hui. Leur littérature d'avant-guerre abonde en brochures, traités, tracts, suggestions de tous genres, laissant l'impression que le vrai partage industriel et économique du monde s'effectuerait sans difficulté entre la Germanie et l'Union. N'étaient-ils pas deux pays de métallurgie intense, également préoccupés d'utiliser leur sous-sol minéralogique et de résoudre pratiquement les problèmes de transport, deux pays d'infatigables ingénieurs, deux pays à qui semblaient s'opposer les vieilles patries plus aisément satisfaites des conditions traditionnelles de la vie ?

Ces affinités de surface ont expliqué, vingt ans durant, l'attraction réciproque qui, dans le monde des affaires, créait des rapports si étroits entre l'Allemagne et les Etats-Unis. Un diplomate français, membre de l'Académie française, disait un jour à un voyageur qui fallait voir à Berlin que cette capitale lui rappelait une ville américaine. L ''efficiency semblait un

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idéal commun, inspirant le même rythme à des civilisations affairées, pratiques, promptes à l'action en vue d'un rendement immédiat. Les problèmes d'extraction, de manufacture et de transport semblaient de part et d'autre régler la vie nationale.

Ces caractères de la civilisation américaine n'étaient pas ignorés des Allemands de la gauche, des Ballin, des Helfferich, des industriels et des exportateurs qui tendaient à les développer chez eux pour en faire la force, grandiose selon leur cœur, de l'empire allemand. Mais peut-être, dans le même temps, étaient-ils tenus en dédain par les conseillers militaires de formation strictement prussienne, dédaignant le goût de luxe qui s'était développé dans la riche société américaine, et méprisant sans doute aussi l'idéal démocratique auquel ce pays pratique prétendait malgré tout se référer.

Elle a dû être pathétique, à l'égal même des grands conseils de guerre où s'est décidé le conflit, l'heure où l'Allemagne, à l'issue de l'hiver de 191 7, a choisi de poursuivre la guerre sous-marine à outrance, au risque de faire surgir ainsi devant elle un ennemi formidable. Quels furent les arguments de Tirpitz? Est-ce que ce grand débat, un jour, sera porté à la connaissance des peuples ? Est-ce que chacun des délibérants portera devant l'histoire ses responsabilités ? La présomption des chefs de guerre estimant qu'un ennemi qui cesserait d'être approvisionné par la mer serait vite à leur merci, l'idée mystique peut-être d'abattre le Nouveau-Monde où le mécontentement et la révolte de tant de sujets des Empires centraux s'étaient réfugiés pendant des siècles, l'espoir que les populations de souche allemande créeraient là-bas une désunion et un obstacle sérieux à la mobilisation des États-Unis, tout cela dut l'emporter sur des conseils plus sages.

L'Allemagne, aussi mal renseignée sur les impondérables qu'elle est bien informée des faits matériels, pouvait croire que l'énorme chantier américain ne serait qu'une agglomération de ressources sans cohésion, sans âme, un veau d'or

gigantesque, des foules innombrables, vouées, comme dit le Kaiser, à l'idolâtrie de l'argent.

Depuis qu'elle est habituée à la discipline prussienne, l'Allemagne ne connaît plus d'autres indices des collectivités nationales que la guérite bariolée, le patriotisme défini en formules impérieuses, les prohibitions policières, tout ce qui chez elle manifeste la toute-puissance de l'État et qui fait entièrement défaut dans les Etats de l'Amérique du Nord. Une nation qui n'exhibe pas les signes de son existence lui paraît à peine exister. Le drapeau de l'Union, avec son champ d'étoiles où de nouveaux astres peuvent s'ajouter, si un nouval État est formé, à la constellation antérieure, lui paraissait une statistique plutôt qu'un drapeau. Enfin elle pouvait croire que ce pays qui n'avait jamais voulu s'imposer de service militaire obligatoire et qui pratiquait en tant de choses un individualisme intransigeant ne saurait jamais pratiquer les vertus de la guerre.

Le Kaiser a su qu'il jetait l'Amérique dans le camp des Alliés, mais quoi ! il comptait bien que ses sous-marins nettoveraient. fermeraient les mers, et s'ils n'y parvenaient pas. ce n'était après tout que des quintaux de blé, des tonnes d'acier, des dollars-papier ou même des milliers d'hommes qui venaient à la rescousse, et la cohérente Allemagne, disciplinée et enflammée par tous les dieux du Walhalla, pouvait mépriser cette cargaison sans âme.

Cette erreur d'appréciation fut à la fois néfaste à ceux qui la commirent et révélatrice de vertu profonde chez ceux qui en étaient l'objet. Les sentiments dont le Kaiser continue de faire honneur à son peuple de soldats, c'est en réalité un peuple de citoyens qui en était le plus profondément le dépositaire.

Les chefs de l'Allemagne n'ont pas cru que l'Amérique pût vraiment faire la guerre parce, qu'ils comptaient sans l'âme américaine, qu'il nous faut analyser et comprendre telle qu'elle se dégagea sous le coup des provocations et de la

nécessité de guerre^

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LES RAISONS SUPERIEURES DE L'iNÏERVENÏION AMERICAINE

2 juillet 1918.

L'idéalisme démocratique aux Etats-Unis. — « Aider la France ! » Frères d'armes.

Sur les murs des grandes villes américaines, une affiche annonce le dernier film à succès, « Les croisés de Pershing » : des flots ininterrompus de soldats en drap olive déferlent à rangs serrés, les visages tendus et graves, et au-dessus d'eux, dans un ciel de mystère, passent les ombres de chevaliers, dont l'armure est marquée de la croix, qui indiquent aux hommes d'aujourd'hui le chemin des saints héroïsmes.

Une telle présentation de la guerre, si elle dépasse sans doute la façon moyenne dont les armées américaines comprennent leur tâche, fait écho incontestablement à l'impression que l'immense peuple veut se donner de la guerre, — guerre sans but territorial, sans intérêts visibles immédiats, et portée à grande distance par des hommes qui auraient pu, semble-t-il, se laver les mains de cette grande querelle et reiuser toute responsabilité dans ces luttes mortelles.

Essayons de décomposer la façon dont la nation américaine comprend 1' « idéalisme » qui l'a jetée à nos côtés.

Les Allemands, dans leur propagande, dans les explications qu'ils donnent à leur peuple, dans leurs propos de bureaux de rédaction et d'état-major, soulignent à plaisir les raisons matérielles que l'Amérique peut avoir, plus ou moins à son insu, d'entrer dans la lutte. Ils ont dit que la haute banque américaine, inquiète de voir ses créances sur les Alliés en mauvais point, tentait de garantir ses milliards par une intervention militaire ; ils ont rappelé que les États-Unis avaient en Russie des commandes de matériel en souffrance et qu'il était néces-

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saire, là encore, de manifester par les armes ces droits de fournisseurs ou de créanciers. Dans leur vaste synthèse explicative, les Allemands sont allés jusqu'à construire un rêve américain de monopoliser la production d'acier du monde, en dépouillant l'industrie allemande du fer de Briey, du charbon de ' Pologne, du cuivre de Serbie. Pittsburg et Bethléem seraient alors les adversaires directs d'Essen et de la Ruhr. Enfin, une des dernières trouvailles de leur interprétation matérialiste, c'est que la Haute-Alsace et ses gisements de potasse viendraient directement, après la rectification de frontière que nous souhaitons, au secours des Etats-Unis démunis de ce produit...

Ainsi se contruisait dans l'imagination allemande une intervention américaine grossièrement fondée sur des préoccupations matérielles.

Sans doute des préoccupations de ce genre font partie de la vie d'affaires d'un pays, mais sauraient-elles expliquer la promptitude de certains enthousiasmes pour notre cause, la décision des cercles dirigeants, l'adhésion que d'une façon générale l'idée de la guerre a trouvée chez les Américains véritablement soucieux des destinées de la nation ?

Un peu plus élevée dans l'ordre des explications serait l'hypothèse proclamée, l'autre jour, par le Kaiser : un idéal anglosaxon, une Amérique consanguine de l'Angleterre, un sang plus épais que l'eau, une identité ethnique voulant s'affirmer et se maintenir dans l'univers au détriment de l'idée germanoprussienne. La communauté du sang aurait convaincu l'Amérique d'intervenir aux côtés de l'Angleterre pour la défense de leur idéal commun. Mais quel idéal ?« Le culte de l'argent, le goût du luxe », a dit le Kaiser, et vraiment ces appétits, les plus éloignés de ce que nous appelons communément un idéal, pourraient-ils être des moteurs d'âmes, les moteurs de ces masses immenses qui, d'ailleurs, trouvent ouverts à leur portée tous les champs d'activité ?

Rien ne semble, aux vrais Américains, plus médiocre que ces explications matérielles, économiques ou même ethniques

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de leur entrée en guerre. Chez ceux d'entre eux qui parlent au nom des meilleures traditions de leur pays, il n'y a que mépris pour les hypothèses qui expliqueraient les sacrifices et les modifications profondes du rythme de la vie par des raisons pratiques ou immédiates.

« Il faut que la démocratie soit en sûreté dans le monde ». Cette formule du président Wilson, si vite passée à l'état de devise, suffit à établir l'entente dans les auditoires américains les plus mélangés. « Démocratie », nous savons comment les États-Unis entendent ce mot. Que chacun ait sa chance, que personne ne soit alourdi et gêné parles pesants héritages de la pauvreté, de l'ignorance, de la classe sociale, de la race ; que personne ne se targue de privilèges dus à autrui ; que la carrière soit ouverte au talent; que les relations d'homme à homme ne soient pas gênées par la superstition du titre ou de la fortune... C'est une question de savoir jusqu'à quel point la vie des Américains, avec leurs préjugés contre les noirs et leurs mesures contre les jaunes, réalise ce programme. Mais tel quel, voilà, dans ses directions, le pacte social sur lequel se sont ralliées les masses du Nouveau-Monde, et elles estiment qu'il serait mis en péril à l'heure même d'une victoire allemande.

Disons-le en passant, de bons observateurs de la société américaine, à la première formule : « Il faut que la démocratie soit en sûreté dans le monde », ajoutent et opposent : « Il faut que le monde ne cesse pas d'être en sûreté par la démocratie ». Ils se préoccupent d'une question qui se pose devant toutes les démocraties ; éviter le gaspillage des forces et assurer la coopération des énergies.

Mais à ce « démocratisme » qui fait un des caractères fonciers de l'instinct américain, il faut joindre la notion du francjeu: Elle vit profondément dans ce chantier démesuré où Yefficiency, le rendement, semblait être la seule forme d'action. Même en guerre, même dans une lutte violente entre forts et faibles, il y a des choses qui ne se font pas. On ne viole pas une parole une fois donnée, le puissant n'abuse pas

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de sa supériorité, le combattant tâche de laisser en dehors des cruautés de la guerre le non-combattant, les destructions inutiles sont en horreur à une âme civilisée. C'est pour avoir manqué à cette loi immanente d'une humanité même grossière que l'Allemagne a provoqué la réprobation du monde. Ainsi en juge le mineur du Montana, le fermier du Kansas, l'ouvrier de l'Ohio. Le vieil esprit puritain s'est réveillé lentement dans des consciences que la lutte économique semblait occuper tout entière. L'Amérique, dans sa candeur, où se mêlent une grande vanité nationale, l'entente des règles permanentes des beaux sports et une persistance de l'esprit puritain qui veut que « votre parole soit oui, oui, ou non, non >/, prétend démontrer à l'Allemagne païenne et déloyale joueuse, que la réprobation encourue lui sera signifiée par tous les moyens.

« Il y a du désordre de par le monde. » A ce désordre on peut remédier, lorsqu'on est un riche peuple de plus de cent millions d'âmes, qui dispose d'immenses moyens et qui a lutté chez lui contre l'ignorance, contre les maladies et contre les misères du prolétariat. Un tel peuple se doit de faire, à travers un monde trop encombré par les débris du passé, une croisade d'apaisement, d'organisation hygiénique, d'instruction populaire et de décence. Nos amis et alliés croient que l'ancien continent a besoin de leur jeune police pour se déblayer. Ambition indiscrète peut-être, mais généreuse. Elle s'apparente à nos croisades à nous, croisades de la raison et de la gentillesse, qui nous portèrent si souvent, nous aussi, à intervenir par les armes dans les affaires gâtées de lointains groupes humains.

Mais ce sont là les vœux extrêmes des idéalistes américains. Il va sans dire que, chez beaucoup d'entre eux, l'obéissance à la loi de conscription, un peu d'esprit d'aventure, la nécessité de faire comme les autres restent en deçà des hautes vues idéalistes. Chez l'immense majorité, le désir d'aider la France est un support merveilleux de l'action.

C'est la France, nous pouvons le dire, puisque les Amé-

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ricains ne nous l'ont pas caché, qui a popularisé les sympathies idéalistes que la cause des Alliés éveillait au-delà de l'Océan. C'est elle qui a animé d'un enthousiasme plus concret une bonne volonté qui risquait, à trois mille lieues du champ de bataille, de rester incertaine et indécise. « Aider la France ! » a été la devise d'une foule de braves gens qui, peutêtre, auraient autant aimé l'aider pacifiquement, mais à qui l'Allemagne a bien fait voir que la seule aide efficace en ce temps est celle des canons et des baïonnettes.

Comme ils ont tenu de bonne heure à être confondus parmi les défenseurs les plus directs de notre cause, ces hardis garçons qui, dans l'escadrille La Fayette, aisputaient à nos fameuses cigognes l'honneur de descendre les avions boches ! L'un d'eux, Drew, étant blessé, est amené dans un poste de secours où un médecin français opère. Un poilu est sur la table ; tout autour, d'autres, sanglants, attendent leur tour, assis ou couchés contre la paroi. Le médecin fait passer le jeune aviateur en disant s»« L'Américain! », et les poilus trouvent cela tout naturel, mais Drew s'indigne tout haut : « Quel malheur que les Français continuent de nous traiter en étrangers ! » (Récit de Hall, ami de ce Drew, dans \ Atlantic Monthly de juin 1918.). En voilà une superbe fraternité d'armes ! Les poilus hagards, anxieux du désir d'être évacués, cèdent leur tour, comme s'il allait de soi, au camarade étranger, et celui-ci se vexe de n'avoir pas simplement à prendre la file après ces braves gens. Quel sens profond dans cette scène ! Les poilus avaient bien reconnu que ce héros de l'air était un champion désintéressé de leur cause et qu'il avait, à sa façon, pris la croix pour les aider à porter la leur. Lui, de son côté, sentait que le tour de faveur risquait de désaccorder l'unité d'idéal, de faire de lui un auxiliaire distingué et non pas un participant. ■

C'est la même nuance de sentiment qu'au jour de 1776, où le jeune La Fayette (il avait moins de vingt ans) décida, à Metz, de mettre son épée au service des Insurgents d'Amérique.

Quel attrait existe donc entre les âmes des deux nations?

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