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LA FRANCE AU PREMIER PLAN DE LEURS SYMPATHIES

3 juillet 1918.

Le souvenir de La Fayette. — Le prestige de la France. Le miracle des langues.

Les journaux allemands ont raconté que les premiers prisonniers américains capturés (dans la Woëvre), ayant été interrogés sur les raisons de leur présence dans un secteur français, l'un d'entre eux resta bouche bée, deux autres répondirent : « A cause du président Wilson et des sous-marins », et les deux derniers : « A cause de La Fayette. »

On voit assez bien un état-major allemand s'esclaffer sur cette réponse. Qu'est-ce que La Fayette peut avoir affaire dans ceci ! Que diable savez-vous de La Fayette ? On ne dérange pas un mort pour faire passer un corps expéditionnaire américain en France ! etc., etc. Et l'on imagine aussi les deux jeunes Américains assez en peine devant des ricaneurs de développer leur conception de l'histoire et de la justice immanente, et d'expliquer en quoi Faide donnée par la France en 1777 à la jeune nation américaine les obligeait à lancer des grenades entre Toul et Metz.

Faisons-le pour eux, en nous servant des témoignages qui nous sont. arrivés de là-bas.

C'est bien.vrai que La Fayette a constitué pour les Etats-Unis un terrain d'attente et un tremplin de départ. Il y avait une survivance de souvenirs et de gratitude. Les localités, les places, les rues et les immeubles portaient le nom du jeune Français et de Rochambeau, les livres racontant leur histoire ne se comptaient plus. L'instruction populaire avait déposé au fond de tous les esprits quelque chose de ce vieil épisode de la première entente franco-américaine. Dès le début de la guerre, une des meilleures et des plus sûres affinités qui se manifestèrent

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entre une minorité américaine et notre peuple se rattachait à ce lointain héroïsme. Peut-être dans l'esprit des premiers interventionnistes, de Roosevelt par exemple, le corps expéditionnaire envoyé par Vergennes devait-il trouver sa contre-partie exacte dans les divisions qui auraient été jetées sur le front français par une Amérique bienveillante ? En tout cas, depuis le début de la guerre, l'idée de rendre à la France ce qu'elle avait fait a été un des principes d'action, un des refrains de l'action américaine. « La Fayette, nous voici », ce cri jeté sur la' tombe de l'illustre citoyen, au cimetière Picpus, est d'une vérité foudroyante. Dans la maison toute simple du général Pershing, à Chaumont, il y a quelques jours, je ne voyais qu'un objet significatif : un portrait de La Fayette offert par ses descendants.

Pour un peuple qui fait volontiers table rase du passé et n'y laisse subsister qu'un très petit nombre de faits significatifs, qui n'a installé dans son imagination rétrospective que trois ou quatre époques mémorables, l'aide rapide donnée par la France à une cause difficile se présentait avec une réalité concrète que nous nous figurons mal, nous qui avons dans une histoire plus serrée tant d'épisodes émouvants à nous remémorer. Guerre contre les Indiens, guerre de l'Indépendance, guerre civile, ce sont là essentiellement ce qui constitue les fastes militaires des États-Unis, et la guerre de l'Indépendance s'y présente en beauté, bien au-dessus des deux autres guerres, de telle façon qu'elle a poussé des racines insoupçonnées dans des âmes peu encombrées d'histoire. Ainsi s'expliquerait ce mouvement de l'âme américaine, odieux aux Allemands et imprévu à nous-mêmes, qui transforme en acte de justice immanente une nouvelle coopération franco-américaine.

Ne craignons donc pas d'insister et de signaler à nos amis, en passant, quelques traits propres à servir auprès d'eux la cause la plus française de cette heure. C'est à Metz que le jeune La Fayette a pris la décision de s'enrôler, de se croiser pour les Insurgeais, et dans le corps expéditionnaire qu'il parvint

ensuite à obtenir de Louis XVI et que commanda Rochambeau, il y avait une majorité d'Alsaciens et de Lorrains, entre autres un Choiseul. un Custine, un Ribeauvillé. Enfin la cour de Versailles envoya secrètement aux révoltés, avec l'instruction de les considérer comme de futurs nationaux, un diplomate, Gérard, qui eut le pkis grand succès à Philadelphie et qui était un Alsacien... Voilà-t-il pas qui doit recommander à nos frères d'armes l'Alsace et la Lorraine françaises ?

Mais si sensibles que nous puissions être à cette amitié rétrospective, si touchants que soient ces souvenirs dans un peuple qui en général ne s'intéresse guère au passé, nous devons marquer que c'est le présent qui opère essentiellement dans les sympathies des Américains.

Qu'ils sont joyeux d'avoir découvert une France digne d'affection! On s'était si complètement ignoré -d'une rive de l'Atlantique à l'autre, notamment depuis notre expédition au Mexique et depuis que l'Allemagne était devenue la grande donneuse de renseignements aux États-Unis! Sans doute on savait le charme de notre civilisation, la grâce des châteaux sur la Loire, la splendeur de nos cathédrales, l'aménité de nos populations, mais avait-on des leçons à nous demander pour tout ce qui touchait à l'organisation de la vie et à l'entente des choses sérieuses ? Beaucoup en doutaient. Quelques-uns seulement affirmaient, dès avant la guerre, que notre indifférence à la grande lutte économique était dédain plutôt que décadence, et que la civilisation française saurait bien montrer sa valeur le jour où elle se sentirait en péril. La Marne et Verdun, les vertus du petit peuple, l'esprit de sacrifice des femmes, tout cela que beaucoup d'Américains virent de près, témoigne en notre faveur, et la sympathie des masses s'éveilla pour un peuple attaqué, unanime à se défendre, gardant le sourire qu'on lui connaissait au milieu d'épreuves inouïes. On se rendit compte que c'était pour avoir voulu jouer le franc-jeu sans réserves que la France était envahie et occupée dans sa région du Nord, meurtrie dans ses populations, obligée de porter secours à des Alliés plus faibles, qui divisaient le

COMPRENDRE LES AMÉRICAINS, C'EST LES AIMER, LES HONORER risque et l'effort d'une manière inégale et qui lui en laissaient la part principale. Contre cette manifestation de valeur et de force, les anciennes calomnies ou les objections de détail ne pouvaient prévaloir, et c'est bien autour de la cause française que s'est cristallisé le meilleur de la bonne volonté américaine.

Tous ceux qui ont eu l'expérience des grands auditoires américains savent quel enthousiasme particulier y salue la simple mention de notre pays. Des salles de milliers de personnes, après avoir applaudi la relation de l'effort belge, de l'effort serbe, de l'effort anglais, de l'effort italien, se sont dressées debout, simplement parce qu'étaient prononcés ces mots : « Et maintenant la France!... »

Pour affluer à nos œuvres de reconstruction (reconstructions matérielles et reconstructions, si j'ose dire, des personnes : des blessés, des veuves, des orphelins), les dons n'ont pas attendu la déclaration officielle de l'entrée en guerre des États-Unis. La gloire des Chapman, des Allan-Suger, nos adhérents de la première heure et morts pour la France, enflamma toute la jeunesse américaine. Et ceux qui restaient là-bas se préoccupaient plus que par le passé de comprendre la France moderne et de discerner à travers les erreurs et les médiocres surfaces de la politique et de la publicité les vertus permanentes du peuple français. Le chiffre des élèves qui, dans certaines universités de l'Ouest, s'intéressent à la langue française, s'est infiniment accru. Baldensperger me raconte que, dans une assemblée populaire de l'État d'illinois, comme on célébrait, en février dernier, l'anniversaire d'Abraham Lincoln, il fut invité à dire ce que la France pensait de cet illustre homme d'État, le plus significatif que l'Amérique des pionniers ait possédé. Tandis que les orgues jouaient la Marseillaise et que le drapeau tricolore s'avançait sur la scène, pour confondre ses plis dans ceux du drapeau étoile, un orateur, au milieu des acclamations de trois mille personnes, rappela les dettes passées et présentes que le monde a contractées envers la France. Noterai-je encore que nos officiers instructeurs, dans les camps où ils forment les jeunes troupes

américaines, ont peine à se soustraire à la curiosité enthousiaste des églises,, des stades, d.es théâtres, de toutes les foules réunies pour quelque commémoration ou pour la discussion des actes de la vie publique? Le plus beau, c'est qu'on vit se renouveler, lors du voyage de Joffre, le miracle des langues : l'âme française se communiquait instantanément à l'âme américaine, chaque fois que le représentant des soldats de la iMarne était là, et Viviani, porte-parole du maréchal, avec le seul son de sa voix, faisait comprendre le message français à des milliers d'auditeurs absolument ignorants de notre langue. Ce feu spirituel a gagné de proche en proche toute l'Union. Nous savions que parmi les populations de l'Est, encore orientées vers la vieille Europe, la France partageait avec l'Angleterre une situation privilégiée. Elle y fut bientôt préférée au gré des masses à son alliée britannique. Cette vague d'enthousiasme, qui n'avait guère touché d'abord les lointains États du Centre et du Far-West, baigne maintenant ces populations longtemps indifférentes. Et depuis que certaines révélations ont fait comprendre aux Etats-Unis le péril allemand qui les menace sur leurs rivages et dans l'intérieur, une adhésion rétrospective à la cause française s'est manifestée de plus en plus. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a dit que le vrai centre de gravité de l'Amérique se trouve dans ces Etats neufs de l'Ouest, o,ù des énergies plus primitives, une volonté moins affinée maintiennent l'effort américain au niveau des vieilles entreprises de colonisation et de conquête sur le sol vierge. Avoir pour soi les Etats de l'Est, c'est disposer d'une force d'opinion, d'une efficacité gouvernementale et de

coopérateurs distingués ; sentir que les États laborieux et

o neufs, entre Alleghany et les Montagnes Rocheuses, ont été

touchés par un sens déterminé du conflit, c'est s'assurer que l'Amérique, comme le dit le président Wilson, « est entrée dans la partie avec tout son pouvoir ».

Avec tout son pouvoir, matériel et spirituel ! Que pouvonsnous en attendre, nous autres, Français, aujourd'hui et demain ?

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