‹ De la Sympathie à la Fraternité dArmesChapitre 17 sur 30 · UNE AME NATIONALE ANIME LEUR EFFORT MATERIEL · texte numérisé non relu

UNE AME NATIONALE ANIME LEUR EFFORT MATERIEL

4 juillet 1918.

Ampleur de cet effort. — La vraie valeur de la coopération américaine. — L'unité autour d'un idéal.

Tous ceux qui, chez nous, ont pu voir les installations des Américains, bases navales, docks et magasins, gares et voies ferrées; tous ceux qui, en Amérique même, ont pu juger de l'ampleur de l'effort matériel, savent ce que ce pays, habitué à faire grand, apporte dans la guerre de ressources et de force créatrice. Nos amis japonais prétendent qu'on ferait vivre et travailler deux ou trois Japons avec les miettes (ils disent « avec les gaspillages ») de la vie américaine normale. Le système des « petits paquets » et des organisations de fortune n'est guère le fait d'une nation qui depuis un demi-siècle a eu toute la largeur d'un continent à peupler et à exploiter. Nos Alliés auraient pu faire vite ; au risque de soulever certaines impatiences, ils ont préféré faire grand, et la base gigantesque sur laquelle ils entendent continuer leur effort de guerre témoigne de la fermeté de leur décision.

Construction merveilleuse de bateaux dépassant bientôt cinq cent mille tonnes; dix navires en acier lancés dans une seule semaine ; une armée puisant ses millions d'hommes dans des classes de neuf cent mille hommes ; une production d'acier à obus atteignant quatre millions de tonnes en 19 18 ; le pain de onze millions de Français représenté par les céréales expédiées au cours d'une année; trente milliards de francs prêtés aux Alliés, dont neuf à la France ; dix-huit milliards de dollars formant le total des dépenses américaines pour l'année qui finit au 30 juin 1918 : voilà les chiffres quasi officiels que je recueille de Tardieu, de James Kerney et de Lewis.

Les crédits demandés au Congrès passent à peu près sans discussion, s'ils concernent la guerre ; les emprunts engagent de plus en plus les petits souscripteurs ; les libéralités du public se chiffrent par millions, chaque fois que Croix-Rouge, Y. M. C. A., Chevaliers de Columbus et cent œuvres similaires les sollicitent. Un grand manufacturier de Cleveland (Ohio) écrit au général des Garets, président de la Saint- CyYienne, qui me communique sa lettre : « Le courage extraordinaire et la sublime fortitude du peuple français ont gagné notre suprême admiration. Le seul moyen qui nous soit offert de montrer un peu d'appréciation envers les Français qui ont fait le sacrifice suprême pour le bien de la patrie, c'est de protéger ceux qu'ils laissent derrière eux. Ce n'est que prendre à notre charge une minime partie du fardeau que le monde s est imposé comme prix de ce que je crois être la civilisation ». Et le président Wilson, à qui l'on disait que cinq millions d'hommes seraient nécessaires à l'œuvre entreprise, répondait l'autre jour : « Pourquoi s'arrêter à cinq millions d'hommes? Devant des offres de paix insincères, nous irons aussi loin qu'il faudra ».

Cet afflux d'hommes et de ressources arrivant en Europe par « une chaîne de bateaux », ce fleuve de dollars affaiblissant à peine des finances inépuisables nous permettraient de considérer l'avenir d'un cœur réconforté. Rien que la matérialité de cette aide semble déjà irrésistible. Cependant, l'orgueil allemand est si grand ! Les directeurs des destins germaniques sont capables de faire malgré tout bon marché de ce qui peut sembler, à de stricts fonctionnaires prussiens, gaspillage, ressources inorganiques et inopérantes, flux d'or et fleuve de denrées, chair à canon, cargaison brute et vivante à qui manquerait une armature solide.

De fait, la vraie valeur de la coopération américaine, c'est dans l'âme américaine que nous voulons la voir, dans la volonté commune qui anime de plus en plus cent millions d'hommes, dans l'acceptation de sacrifices et de restrictions, dans la certitude enfin où nos amis sont' arrivés que leur

COMPRENDRE LES AMÉRICAINS, C'EST LES AIMER, LES HONORER nation aussi a quelque chose à gagner de cette lutte qui doit lui coûter d'indéniables sacrifices.

Un des thèmes favoris des prédicateurs qui là-bas se sont jetés dans la lutte des opinions, c'est que l'Amérique était en train de perdre son àme, et que son entrée dans la guerre va l'aider à la retrouver.

Qu'est- ce à dire? La tradition qui veut voiries États-Unis comme un refuge prédestiné des causes populaires, comme un abri des nationalités provisoirement asservies, comme un asile des persécutés de l'Ancien Monde, risquait de s'oblitérer dans la chasse aux dollars, dans le goût du luxe, dans l'éparpillement d'existences sollicitées par toutes les séductions de la vie facile ; et cette tradition de démocratie et de simplicité, de liberté et d'indépendance pour les individus et les groupes, revient au premier plan dans la conscience américaine. Les écoliers, auxquels on enseigne de prêter serment au drapeau étoile, les recrues qui, dans les camps, apprennent à la fois le métier et les raisons de la guerre, les innombrables harangues par lesquelles se maintient l'opinion générale dans un pays aux centres nerveux si distants et si divers, tout cela répond à l'instinct profond qui rattache à la meilleure histoire nationale la décision prise par le grand Wilson. le 5 avril 191 7.

Dans leur bonne volonté pour la cause alliée, beaucoup d'Américains vont jusqu'à dire que leur indépendance, dans la lutte qui les sépare de l'Angleterre, était surtout menacée, non par la Grande-Bretagne elle-même, mais par un roi de souche hanovrienne qui prétendit, avec l'aide de troupes où les mercenaires allemands dominaient, imposer une sujétion toute féodale à des colons britanniques... Et la contre-partie curieuse de cette explication, c'est que, dans les troupes françaises envoyées par Louis XVI au secours des Insurgents, les éléments militaires d'Alsace et de Lorraine se trouvaient dans une proportion qu'il nous plait de juger symbolique.

Démocratie prête à la guerre, sans renoncer à sa forme et à son idéal, voilà la formule où, d'instinct profond, les Américains essayent de se rassembler. Et j'en vois un signe révéla-

teur dans l'élan qui pousse aujourd'hui vers Abraham Lincoln tous ceux d'entre eux qui sont conscients de leur passé et soucieux de leur avenir. En effet, ce pur démocrate sans élégance, cet homme du peuple dirigeant les destinées d'une nation menacée de division et d'effritement, est bien le plus symbolique qui se puisse d'une volonté populaire décidée à se discipliner, à regarder l'avenir autant que la commodité de l'intérêt présent, et à consentir aux sacrifices qui permettent seuls à une collectivité de durer.

C'est par la volonté générale qui se cristallise autour d'un idéal que l'Amérique doit sembler redoutable à l'Allemagne. Celle-ci a avoué qu'elle croyait les Etats-Unis « une nation d'ingénieurs » et qu' « une nation d'avocats se révélait à l'improviste ». Entendons que les États-Unis, au lieu d'admettre les expropriations auxquelles est vouée l'activité de qui met en œuvre les ressources du sol, entendent proclamer la valeur des contrats et la solidité du droit, sans abandonner du reste les mérites d'organisation matérielle qui semblaient son apanage.

Rien que par l'habitude de faire grand et de résoudre des problèmes de distance et de mobilité, l'Amérique apporterait dans le camp des Alliés un élément intellectuel de tout premier ordre. Quelqu'un a dit que cette guerre faisait sortir «les nombres de plus de sept chiffres» du domaine des statisticiens et des mathématiciens, pour obliger les hommes d'Etat à savoir les manier. Dans nos habitudes un peu limitées, l'irruption de tant de millions et de milliards apporterait à elle seule une sorte de renouvellement. Mais il y a plus : le détail même des contacts franco-américains, sous l'action profonde d'un même idéal, ne peut pas manquer d'être un des événements régénérateurs les plus importants de cette période de l'histoire.

L'Amérique est l'alliée de tous les adversaires de l'Allemagne. C'est pourtant, elle le proclame et nous l'avons montré, la France qui occupe la place de choix dans sa bonne volonté et son zèle. Bergson a entendu dire là-bas une phrase un peu gauche, mais qui n'est pas si mal, sur la France

COMPRENDRE LES AMÉRICAINS, C'EST LES AIMER, LES HONORER

« Jeanne d'Arc des peuples ». La France apparaît aux Américains dans a même lumière où Jeanne d'Arc apparaît à la France; elle leur apparaît comme une personne morale symbolisant l'attitude d'une nation qui veut durer au prix dû sacrifice et qui sert à son tour d'exemple aux nations plus incertaines de leur chemin.

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