LEUR ARMÉE NE VIT-ELLE QUE D'IMPROVISATION
12 septembre 1918.
Les impressions d'une visite à l'armée américaine, — Origine des vertus guerrières du peuple américain. — Paroles mémorables de Lincoln.
Durant un séjour en Lorraine, je viens de vérifier et de compléter des observations que j'avais notées, il y a quelques mois, en visitant l'armée américaine et que les circonstances ne m'avaient pas permis de publier. L'instant me paraît favorable pour soumettre à mes lecteurs cette suite d'impressions et de réflexions et pour que nous nous rendions compte qu'à expérimenter le caractère militaire de nos amis et alliés, nous nous sommes défaits de quelques idées fausses. Je dis nous, c'est que j'imagine que mon expérience est celle d'un grand nombre de mes compatriotes.
Français et Allemands, nous connaissions imparfaitement ce que les Américains pourraient faire sur le champ de bataille. Les Américains eux-mêmes savaient-ils exactement leur fort et leur faible et leur exacte qualité en tant que nation? Des forces viennent à la surface qu'il nous faut constater et comprendre et que nous accueillons avec un infini plaisir.
LE SECTEUR AMÉRICAIN DE LA BATAILLE
« S'ils n'ont pas de tradition militaire, répètent à l'envi (d'une voix pourtant de jour en jour moins assurée) les Allemands, l'improvisation dans ces matières n'aboutit à rien. C'est donc a*u point de vue guerrier une valeur négligeable qu'une armée américaine. » Bien avant la guerre, nous le savons, ils se gaussaient volontiers de tout ce qui, dans l'Amérique pacifique, faisait figure d'armée, d'état-major, de service technique. Et nous savons qu'en 1908, l'empereur disait luimême à un intellectuel américain que ce n'était qu'avec un service militaire obligatoire que les États-Unis pourraient prétendre jouer un rôle dans les affaires du monde.
Pas de tradition militaire ! Assurément, les Allemands, qui avaient derrière eux toute l'histoire de la Germanie, précédée par celle de la Prusse, jugeaient qu'une préparation comme la leur, où entraient l'instinct soudard du Teuton, la rudesse aventurière du reître, la discipline du Poméranien, la parfaite minutie des plus belles mécaniques modernes, devait rester inégalée : ridicule prétention que de vouloir lutter à l'improviste contre une organisation où le passé et le présent s'associaient d'une manière aussi perfectionnée !
Les Allemands ont concédé, au cours de la guerre, que les Français savaient retrouver à l'occasion le sens le plus évident des hauts faits militaires, l'aptitude tactique, les possibilités même de la grande stratégie. Leur infatuation a pu, chez certains Britanniques, admettre l'outillage bien adapté, le courage sportif, une certaine entente de la grandeur mondiale du présent conflit. Les masses russes, au début de la guerre, n'ont pas manqué de frapper l'imagination d'un peuple plus préoccupé des quantités que de la valeur intrinsèque. Çà et là, d'autres alliés ont obtenu de la suffisance technique des chefs militaires allemands un satisfecit éventuel. Mais que pourrait-on attendre au camp des Alliés d'une grande démocratie pacifique comme le peuple américain, déshabituée non seulement de la guerre, mais de l'idée de la guerre, portant ses regards vers un avenir où peu de choses subsistaient des vertus ancestrales, où le sens de la personnalité et de la liberté indi-