M. BARRÉS
viduelle semblait abolir tout sentiment de la discipline et de l'abnégation ?
« Surtout que les Américains ne fassent pas de bêtises ! » disait le Kaiser à l'ambassadeur Gérard, et la suprême bêtise sans doute, pour un chef de guerre comme celui-là, devait être de revêtir l'armure et le casque quand on n'était qu'une multitude d'ingénieurs et de marchands déshabitués depuis si longtemps du sabre et du mousquet.
Pas de tradition militaire ! Il serait plaisant, au jour de la victoire, d'exhumer des archives du grand état-major, comme les Allemands se sont plu à le faire à Bruxelles et à le faire faire à Pétrograd, les rapports techniques envoyés par ces conseillers militaires, demi-espions, demi-propagandistes, dont les États-Unis ont fini par comprendre le rôle perfide. Il est probable que les moins écoutés seulement parmi ces observateurs ont aperçu les réalités profondes cachées à leurs yeux par l'agitation, le bien-être et le luxe américains.
Aujourd'hui, tous les Allemands reçoivent la preuve triomphale que le passé ne s'abolit pas aussi vite et qu'au lieu de manquer entièrement de traditions militaires, le peuple américain retrouve dansson fonds instinctif des vertus guerrières que les circonstances arment à nouveau pour une cause nationale.
Anglo-Saxons énergiques, ayant franchi l'Océan pour courir les risques de l'âpre vie du pionnier ou du cow-boy ; Scandinaves élevés à la dure sous leur ciel froid et développant dans l'Ouest les énergies que leur civilisation ralentie laissait endormies ; Slaves des contrées les plus menacées par la Prusse et l'Autriche ; Latins amis de la gloire et du panache, obéissant à l'appel de l'Honneur : bien loin de n'avoir aucune tradition militaire, l'Amérique pourrait se vanter de réunir en faisceau l'ardeur militaire de ses colons hétérogènes. Sans doute, ils étaient venus sur son sol dans l'espoir d'y trouver une civilisation pacifique et un État n'impliquant pas de service obligatoire, mais puisque les États-Unis sentaient que le principe même qui avait présidé à leur peuplement était en danger, comment des vertus traditionnelles ne se seraient-elles pas
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réveillées et n'auraient-elles pas aiguisé d'un entrain véritablement guerrier le vaste recrutement d'hommes auquel Washington présida ?
Et enfin, tradition par excellence, celle qui, par delà les ardeurs diverses d'un peuple composite, pouvait rattacher l'Amérique de 1914-1918 à l'Amérique de la guerre de Sécession, celle qui enjambant un demi-siècle de vie toute matérielle en apparence et d'indifférence nationale, remettait les Etats-Unis dans le sillage de Lincoln. Rappelons-nous son fameux discours de Gettysburg, souvent cité depuis l'entrée en guerre des États-Unis, et où le président célébrait le pouvoir immanent d'un grand sacrifice collectif pour le maintien d'une nation commençante : « Nous sommes réunis sous un grand chef de bataille de cette grande guerre, nous sommes réunis afin d'honorer le dernier repos de ceux qui ont donné leurs vies afin que la nation pût vivre. Les braves gens qui ont combattu ici ont consacré cette terre bien au-delà de notre pouvoir, bien au-delà de notre louange ou de notre blâme. Le monde tiendra peu de compte et se souviendra peu de temps de ce que nous disons ici : mais il ne pourra jamais oublier ce qu'ils y ont fait. C'est plutôt à nous, survivants, de nous consacrer à la grande tâche qu'ils nous ont laissée, afin que ces morts honorés nous inspirent un dévouement nouveau pour la cause à laquelle ils ont donné la dernière, la pleine mesure de leur dévouement, afin que nous prenions ici hautement cette résolution que les morts ne seront pas morts en vain, et que le gouvernement du peuple pour le peuple et par le peuple ne périra pas sur la terre. »
Ainsi, quoi qu'il en eût, le peuple américain, dès qu'il définissait sa raison d'être dans le monde, se trouvait face à face avec des aspects anciens de son histoire nationale. Une tradition où l'esprit militaire avait sa place s'imposait à lui : non pas la tradition surannée qui lui paraît à lui-même le simple résidu et le vestige mort d'un passé aboli, mais la tradition vivifiée sur laquelle peut se fonder la marche vers l'avenir des plus optimistes.
Et d'ailleurs l'individualisme même qu'avaient chanté ses penseurs ne laissait pas de faire une place à certaines affinités militaires. Emerson, hôte de Paris après 1848, semble ravi de trouver un air guerrier chez le Français émancipé. Dans un des récits que l'on considère volontiers comme un symbole de la meilleure Amérique, La grande figure de Pierre, Nathaniel Hawthorne imaginait un Américain typique, successivement séduit par des formes d'idéal où le financier, le poète, mais aussi le soldat, apparaissent tour à tour.
Ainsi la tradition guerrière déniée, contestée par des observateurs superficiels se retrouvait au contraire, moins nette sans doute que dans des pays de service militaire obligatoire, mais affermie par une substance profonde. Sans doute, le savoir-faire, l'entraînement, l'actualité de l'information pouvaient manquer, mais les dispositions profondes sur lesquelles peut se construire un grand effort d'armée était là, et nous en avons la preuve aujourd'hui. Et, pour nous en rendre compte, nous allons examiner chez nos Alliés, Vindustrie au service de la guerre, puis la valeur de Vêlement humain.
l'industrie au service de la guerre
13 septembre 1918.
Spectacle offert par l'Amérique industrielle depuis l'intervention. — L'organisation et la surveillance des transports en France. — Les installations du front.
Venait-elfe de la propagande allemande, l'horrible formule qui, au printemps de 1917, a couru dans certains milieux français ?« Oui, sans doute, entendait-on dire, l'Amérique va se mettre en guerre. Ce pays d'ingénieurs nous ravitaillera en matériel et n'y perdra pas ; il nous livrera des locomotives et des automobiles, des matériaux pour avions, plus d'acier encore pour nos munitions ; il nous enverra des travailleurs,
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des ouvriers et des contremaîtres, qu'on installera dans nos usines, à qui l'on demandera à la rigueur des services d'arrière, de transport et de ravitaillement, d'hôpital et de réconfort pour nos troupes, mais celles-ci resteront à la bataille, et quand il s'agira de sang versé, c'est encore le poilu qui sera là.»
De tels propos ont été tenus, reconnaissons-le. Dans quelle mesure étaient-ils l'expression ignorante de notre peuple mal au courant? Dans quelle mesure se rattachaient-ils à cette ténébreuse action des rumeurs infâmes dont l' Allemagne cherchait à nous empoisonner? Peu importe, quelques-uns d'entre nous ont cru que l' Amérique, pays de civilisation industrielle, de matériel illimité, de possibilité métallurgique infinie, d'entraînement technique général, ne venait sur nos champs de bataille que comme une vaste usine adaptée à des fins guerrières.
Sans doute l'effort matériel saute aux yeux. Faut-il donner des chiffres, perpétuellement dépassés par d'autres chiffres, dans une chevauchée de millions et de milliards, dont maint communiqué nous a apporté la ruée montante. Les rapports de notre Haut Commissariat, les exposés de Tardieu ont souvent émerveillé par l'accroissement volontaire de telles ou telles productions, du tonnage, des transports, des installations. Voyons plutôt quelle image nous offre l'Amérique usinière installant sur les deux rives de l'Atlantique, qu'elle traverse infatigablement, sa machinerie moderne et son équipement battant neuf.
Des spécialistes du transport et de la fabrication ont pris plus rapidement que chez nous leur part dans ses organisations : bien vite, à côté des officiers des services spéciaux, des techniciens civils ont été mis en mesure d'imposer leur rythme à des opérations qui devaient dépasser la portée ordinaire des prévisions militaires. Comités, consortiums, bureaux et centres d'action mobilisaient les grands chefs d'industrie, en même temps que les dignitaires de Washington. La machine, lente à se mettre en mouvement,
DE LA SYMPATHIE A LA FRATERNITÉ D'ARMES est aujourd'hui en plein rendement : c'est à la limite de son action, sur le front américain, que se manifeste cette énergie qui, de Pittsburg, Bethléem, Chicago, passe d'un continent à l'autre par les puissants canaux des transports américains. Nos illustrés ont donné quelques photographies de ces bases de débarquement où des ponts transbordeurs saisissent au fond des cargos locomotives ou automobiles, pour les placer sur les routes ou les rails affectés à la circulation américaine. Des baraquements innombrables abritent, non loin de nos côtes, le ravitaillement et les munitions destinés à l'armée des États-Unis. Des camps d'hydro-avions, des ballons observateurs, surveillent les approches de ces secteurs maritimes. Les convois forment véritablement cette chaîne de bateaux que l'imagination américaine se plaisait à voir tendue d'une rive à l'autre de l'Océan. Un tel afflux de matériel, un instant congestionné au port d'arrivée, entre vite dans la circulation artérielle qui traverse la France pour alimenter les secteurs du front américain. Quiconque, en France, voyage cet été voit dans nos gares les grands wagons marqués U. S. encombrer nos quais, en attendant l'acheminement définitif, et partout des installations intermédiaires, dépôts, hôpitaux donnent l'impression que l'armée américaine n'est en aucune façon « en l'air » sur notre sol. Ce n'est pas par de minces artères qu'elle communique avec sa terre,d'origine ; toute une substance garantit l'innutrition continue de cette masse d'hommes dont le chiffre va croissant.
Nos civils, nos soldats avaient été frappés du fini et de la sobre élégance du matériel britannique. Avec les Américains, c'est plutôt l'idée de grandeur qui impressionne les populations françaises. Wagons et camions sont à l'échelle du nouveau continent où toutes les dimensions en matière de transport dépassent volontiers nos timides mesures. Avouons même que bien des cantonnements, dans les secteurs américains, se sont rappelés l'admiration stupéfaite qui avaient accueilli les tournées des grands cirques américains, leurs trains spéciaux, leurs vastes tentes, leurs horaires précis, leur nombreux per-
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sonnel. La variété des races qui portent l'uniforme américain ne laisse pas d'ajouter à cette impression. Entre le noir et le blanc, il y a des nuances de peau qui rappellent la singularité de ces grandes caravanes dont nos champs.de foire ont eu la visite. Mais tandis que les Allemands, à plusieurs reprises, ont fait de lourdes plaisanteries sur « Barnum qui va en guerre », ou sur la réclame monstre qui s'autorise des automobiles innombrables ou des orchestres déchaînés, nos populations ont bien senti que la solidité même de l'aide américaine était garantie par le matériel intarissable débarqué en France. Et dans certaine région, vous le savez, on espère bien que les docks, les cabestans et les estacades du débarquement américain profiteront après la guerre à notre commerce plus actif.
Equipes de bûcherons destinées à fournir méthodiquement à l'armée américaine l'énorme matériel nécessaire à l'aménagement du front, poseurs de voies ferrées et bataillons des chemins de fer exploitant des lignes nouvelles, terrassiers blancs ou noirs occupés à tour de rôle sur tous les points d'importance où une route, un camp, un dépôt nécessitent l'organisation du terrain, installateurs et opérateurs du T. S. F. appartenant à cette réserve navale où de bonne heure se sont enrégimentés les jeunes ingénieurs, demi-civils appartenant aux œuvres d'assistance, d'hôpital, de réconfort physique et moral auxquels notre commandement lui-même n'a pas hésité à recourir à l'occasion, œuvres multiples établissant un lien de plus entre les unités combattantes et les masses d'où elles sont sorties : le dénombrement pourrait se continuera l'infini, et sans doute les éventualités de la guerre créerontelles de nouveaux organes.
En somme, l'Allemagne, fière de son récent développement industriel et de l'énergie avec laquelle elle avait résolu ces dernières années des problèmes de transport, avait compris qu'une guerre totale, comme pouvaient s'en livrer les nations modernes, comporterait des questions à résoudre en matière d'extrême production et de transport rapide. La France,
accoutumée à des guerres où le meilleur effort était fourni par la simple valeur combattante et le moral de la troupe, était certainement moins prête pour envisager sous cet angle le problème Ju conflit. Les États-Unis, au contraire, que la fo£rnu"le h plus récente de leur développement aiguillait dans cette voie, ont donné sans effort, et par le jeu naturel de leurs énergies, un extrême rendement, dont le bénéfice s'inscrit au profit du camp même des Alliés.
Ce rendement industriel, nous allons voir comme il est appuyé chez eux par la valeur de l'élément humain.