LA VALEUR DE L'ÉLÉMENT HUMAIN
14 septembre 1918.
Le baseball, critérium de l'habileté physique. — Du domaine physique à l'ordre intellectuel.
Connaissez-vous le Baseball ? Ce jeu national des Américains se rattache peut-être, comme tant d'autres sports, à quelque exercice de notre moyen-âge. (Le tennis et le football ne dérivent-ils pas d'ascendant de ce genre ?) Le Baseball était devenu en tout cas un sport vers lequel s'orientait la plus grande partie des loisirs de la jeunesse et des foules américaines.
Vous avez vu que le commandement français a exprimé le désir de voir enseigner à nos troupes ce jeu, pratiqué en arrière des lignes par nos frères d'armes américains. « L'ordre d'enseigner le baseball à l'armée, disait la note officielle, est le résultat des observations d'officiers français sur le travail des soldats américains. Ils ont acquis la conviction que la pratique du baseball contribue à rendre l'homme habile au jet de la grenade et, en outre, qu'elle constitue un entraînement aux sports athlétiques, qui est sans prix pour les soldats. »
De fait, bien avant la guerre, et tandis que les Etats-Unis sentaient que leur participation au conflit paraissait impliquée
LE SECTEUR AMÉRICAIN DE LA BATAILLE
dans le cours même des événements, l'instinct populaire et le sens avisé des esprits clairvoyants s'accordaient pour voir, dans un pays ignorant des exigences du recrutement national et menacé par la variété de tendances d'un peuplement hétérogène, le jeu national comme une sauvegarde et comme une sorte de préparation éventuelle et platonique. Plus que tout autre élément de leur vie collective, le baseball paraissait aux Américains le critérium de l'habileté physique et l'indice d'un certain idéal de discipline consentie, qui empêchait leur jeunesse de céder aux séductions d'un individualisme commode.
Nous savons qu'en face de vingt mille spectateurs, venant suivre pendant trois quarts d'heure la lutte annuelle entre les universités rivales de Harvard et de Yale, un visiteur allemand s'exclamait : « Un peuple ne saurait se passer de discipline physique ; ce peuple-ci prend simplement sa dose en comprimés. Acteurs et spectateurs cristallisent en trois quarts d'heure ce que les pays de conscription militaire diluent en deux ou trois années de caserne. »
Paradoxe, si l'on veut, mais qui recelait une part de vérité. En eflet, dans cette population qui s'augmentait tous les ans d'un million d'étrangers, beaucoup appartenant à des races peu développées physiquement, le baseball maintenait un idéal implicite d'alacrité et de prestesse auquel tout Américain était soumis, quoi qu'il en eût. Les enfants, là-bas, apprennent de bonne heure à lancer la balle et à l'attraper. Les prouesses des professionnels suscitent le même enthousiasme qu'en Angleterre la valeur des grands champions de football ou que chez nous la virtuosité de nos vedettes de théâtre. L'Américain est un « visuel » : avoir le coup d'oeil rapide et savoir d'instinct où attraper une balle au vol, est une sorte de faculté nationale qui, du domaine physique, prétend passer à l'ordre des valeurs de l'intelligence. « On attrape » la solution d'un problème, le point vif d'un débat, le point faible d'un adversaire, et les Américains, qui prônaient avec le plus d'enthousiasme les qualités physiques de leurs concitoyens, faisaient aisément allu-
sion à des mérites qui sont peut-être, au fond, ceux du parfait joueur de baseball.
Enfin, dans ce peuple ignorant des disciplines extérieures et qui ne pratiquait guère l'esprit d'équipe que pour les fins industrielles ou commerciales, le jeu national a certainement contribué à maintenir le sens de l'action concertée, encadrée, combinée, le sens de l'attention concentrée sur le geste d'autrui, le sens de l'obéissance nécessaire au commandement d'un chef.
Ne sourions donc point quand nous entendons des Américains expliquer par ces habitudes populaires le beau développement moyen de leur jeunesse en armes. Lancer la grenade, progresser sur le terrain, avoir un œil sur l'adversaire à demi visible, sans perdre de vue le geste de son propre chef, sentir qu'à s'émietter et à se disjoindre l'équipe perd de sa valeur : autant de mérites devenus aisément militaires, mais dont la mobilité du jeu américain avait facilité l'initiation.
Cette éducation de l'œil, que l'Américain se pique d'avoir aisément perfectionnée, nos officiers instructeurs la retrouvent aussi, disent-ils, chez les innombrables jeunes gens qui sont entrés dans l'aviation. Ce n'est un secret pour personne que l'insuffisance numérique des machines d'apprentissage pour ces milliers de candidats aviateurs. La préparation américaine a très ingénieusement suppléé à cette insuffisance pendant les mois d'entraînement, en exerçant les jeunes observateurs à surveiller un terrain fictif dans les conditions de visibilité et d'éloignement qu'ils devaient retrouver à bord de leurs appareils : une fois en selle, ces jeunes gens à l'œil vif transposaient sans difficulté leur perception d'apprentissage dans la réalité la plus authentique.
Et ainsi du reste. Cette immense armée, loin d'être le pèle mêle confus d'hommes dénués de toute préparation, a fait passer sans trop d'efforts mille initiations de la vie normale dans l'ordre guerrier d'à-présent. Sans doute, les connaissances techniques pouvaient rester insuffisantes ; l'expérience acquise par des frères d'armes plus avancés dans la lutte était parfois
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admise avec désinvolture par les nouveaux venus ; il n'en restait pas moins qu'à l'encontre des principales estimations de l'Etat-major allemand, c'était une masse combative, et non un ramassis de contremaîtres et de cow-boys, qui venait représenter sur le champ de bataille une démocratie longtemps pacifique.
Mais quel ordre et quelle subordination a su "accepter cette démocratie en armes, c'est ce qu'il est infiniment curieux d'examiner demain.