‹ De la Sympathie à la Fraternité dArmesChapitre 8 sur 30 · S M. BARRÉS · texte numérisé non relu

S M. BARRÉS

des Américains exercent ainsi une pression directe sur le gouvernement. Nous ignorons trop les démarches de l'esprit public à l'étranger. L'Américain a pour son président une déférence librement consentie, telle que nul monarque absolu ou constitutionnel n'en peut imposer de plus grande, et si la presse là-bas se permet des critiques, des citoyens réunis se sont toujours interdit d'en formuler, afin de ne point diminuer le prestige de leur élu. La voix qui s'élève enfin retentit dans un silence séculaire qui lui donne une ampleur et une portée extraordinaires. Elle sonne le glas d'une tradition universellement acceptée. Elle est pour tout Américain la plus significative des manifestations, puisqu'elle est unique de son espèce. Elle témoigne ainsi de la profondeur d'un sentiment plus puissant que toutes les impulsions intéressées des partis ou que toutes les émotions soulevées par des crises intérieures, si graves fussent-elles. Aucune n'a pu déterminer une démarche semblable. Il a fallu vingt mois d'angoissés, d'humiliations refoulées, d'espérances toujours déçues, avant qu'une indignation, devenue enfin intolérable, ait pu faire jaillir ce cri de la conscience américaine.

Cette manifestation a pesé sur Wilson, et n'est pas étrangère au ton de sa note. Maintenons donc notre regard sur les arguments de cet appel ; cherchons quels sont leurs centres et leur solidité, leur noyau, leur germe. La première semence dans les âmes? Ce fut le respect du contrat.

Paul Bourget, qui reçut l'hospitalité de la grande Université Harvard, où il retrouvait son ami, le célèbre professeur William James (le frère de notre ami commun, le romancier Henri James, qui, dès le début de la guerre, se fit naturaliser Anglais), a bien marqué que, depuis le viol du territoire belge, la guerre présente met en cause le principe même de la civilisation, et que c'est là un débat essentiel pour la conscience américaine.

Il s'agit de savoir, dit Bourget, si, oui ou non, une signature donnée doit être respectée. Du petit au grand, entre particuliers comme entre Etats, dans les affaires privées aussi bien que dans les affaires

CEUX QUI NOUS AIMENT EN AMÉRIQUE

publiques, ce respect du contrat est la condition sine qua non du pacte social. C'est le fondement des plus hautes vertus comme des plus humbles, de la famille comme de la propriété. Il est inscrit dans ce Décalogue dont les puritains de Massachusetts ont eu la religion jusqu'à l'exil, jusqu'au martyre. Comment leurs descendants de ioi5 renieraient-ils cette tradition sacrée ?

Qu'un tel débat émeuve religieusement l'Amérique, que l'appel de ses intelligences corresponde à une révolte presque universelle de sa conscience, qui pourrait en douter? La longue inertie du gouvernement, ses timidités, ses renoncements, nous ont trop caché des sentiments qu'exprimaient pourtant une multitude de paroles et d'actes.

Jamais on n'a plus magnifiquement parlé d'un peuple que toute leur presse de l'Est n'a parlé de nous. Je voudrais un florilège des témoignages donnés hors de France à la France durant la grande guerre. Un esprit savant et charmant, qui connaît bien l'Amérique, M. Emile Hovelaque, a groupé dans la Revue de Paris des 15 février et ier mars derniers, des textes mémorables, pour nous faire connaître l'opinion américaine et la guerre. J'en retiens un article du Chicago Herald, 16 avril 191^ (notez que Chicago est un centre pro-allemand, où se trouve indiquée la légende de la France dans le monde, ce que l'univers croit voir sous ce moU: la France. Ah ! pour un grand musicien, quel thème de symphonie !

Jamais on n'entend parler des volontaires qui se battent pour la Grande-Bretagne, pour la Russie, pour l'Allemagne, pour l'Autriche. Aucun de ces pays ne peut s'enorgueillir d'une légion étrangère. C'est toujours pour la France que les étrangers combattent. Pourquoi ?

Il n'y a qu'une seule réponse : « Parce que c'est la France !» Il y a quelque chose dans la France qui impose à l'imagination du monde et l'émeut. De toutes les nations, la France est la seule qui n'ait pas besoin d'arguments, d'affirmations, de preuves pour faire impression sur l'étranger. Il lui suffit d'exister.

A travers les espaces du monde, tant peuplés que déserts, flottent, comme résidu de sa longue histoire, un vague parfum de roman, une suggestion délicate de grâce facile, de courtoisie et de politesse, pâles visions de beauté dans la forme et le langage; échos

affaiblis de rires légers, tonnerres lointains de la Déclaration des Droits de l'Homme.

Voilà ce qu'est la France pour des millions d'hommes. Telle est la France idéale, vague, fuyante, qui remplit le monde, qui s'impose aux foules et attire comme un aimant les volontaires sous ses étendards. Ce n'est*assurément pas la vraie France. Mais la vraie France disparaîtra plutôt de la scène de l'histoire que cette France universelle et persuasive.

Et sur le rôle historique de la France, sur les services qu'elle a rendus à l'humanité et qui font que le monde entier restera éternellement son débiteur, retenez l'article de F. -H. Simonds, dans la Tribune de New-York (14 juillet 191 5) :.

C'est la France, et la France seule, qui soutint le faix dans le grand acte initial de la guerre..., qui fit obstacle à la vague humaine et la contint, la repoussa, fixa le sort de la guerre dès les premiers jours. Aujourd'hui même, si près encore des événements, nous pouvons dire que la bataille de la Marne prendra place à jamais, dans l'histoire du monde, à côté de celle de Marathon.

Et l'écrivain continue :

La France ne trembla point, ne perdit point courage, ne songea pas un instant à abandonner la cause pour laquelle chaque Français se sentait combattre, la cause de la civilisation... Et pendant cette affreuse épreuve, le peuple français n'a pas fait entendre un murmure. Il y a dans ce silence de quarante millions d'hommes quelque chose de plus impressionnant, de plus formidable que tous les torrents de protestations que d'autres nations ont déchaînés.

C'est comme si une race entière avait reconnu que sa dernière heure était venue, que la question posée était celle de la vie ou de la mort...

La France a maintenu le front de notre civilisation contre la barbarie magnifique mais destructive de l'idéal germanique. Seule parmi les adversaires de l'Allemagne, elle s'est montrée à la hauteur de sa tâche. Le monde entier commence à apprécier la grandeur du service rendu par la France.

Voilà les plus beaux, les plus justes mots d'admiration et d'amour. Je sais aussi des actes innombrables de fraternité envers nos ouvroirs, nos hôpitaux, nos mutilés. Je ne suis pas à même d'en tracer un tableau d'ensemble complet et j'hésite

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à citer des noms propres. Nous avons parmi nous Whitney Warren, que nous connaissons; là-bas, il y a ses collaborateurs. Et combien de groupes analogues! Un Américain de Baltimore visite par hasard un de nos hôpitaux de Bretagne ; il y trouve un docteur français aidé de sa femme et de ses quatre filles, et dont les fils se battent. Il s'émeut, rentre chez lui et forme « un petit club », comme il l'appelle, de dix personnes qui enverront chacune, chaque mois, une cotisation importante à cet hôpital. On lui demande les noms de ses associés pour les remercier. « Bah ! dit-il, la chose n'en vaut pas la peine. »

Les dons affluent avec une générosité admirable, sans qu'on voie trace de lassitude. Ils sont si riches ! dira-t-on. Mais je ne vous parle pas de leur argent ; ce n'est pas leur argent que je pèse ; j'admire et je remercie leur générosité de cœur.

Un inconnu, dans la situation la plus humble, apporte cinq dollars à M. Jusserand et refusant de se nommer dit : « J'espère que ma petite contribution sera la bienvenue ; je la verse au fonds que vous consacrerez à décorer l'ambassade de France pour le jour de la victoire ».

M. Jusserand n'a jamais fini de citer les lettres émouvantes, pleines de délicatesses, qu'il reçoit. A Noël, un ménage très peu fortuné lui a envoyé deux chèques, le mari et la femme ayant décidé qu'ils s'offriraient l'un à l'autre, à l'occasion de cette fête, un chèque pour nos blessés.

Un Américain, qui a pénétré en Alsace avec nos troupes, a arraché au premier sapin rencontré de l'autre côté de la frontière une branche, qu'il a envoyée à M. Jusserand, ornée de rubans tricolores, avec ce mot : « Première offrande de l'Alsace reconquise ». Elle décore un salon de l'ambassade. — Un homme de loi, fort connu à Baltimore, termine une communication qu'il fait à l'ambassade en écrivant : « La France est à nos yeux la gloire de la race humaine ».

Je citerai enfin, comme une preuve des sentiments américains, l'érection, sur le grand Riverside Drive de New- York, d'une statue équestre de Jeanne d'Arc. C'est la première, fois

qu'en dehors de nos frontières un tel hommage est rendu à l'héroïne Lorraine. Son piédestal est en moellons provenant du vieux château de Rouen où la sainte fut prisonnière. Une de ces pierres a été réservée pour l'archevêque de Saint-Paul, Mgr Ireland, qui l'a fait placer dans la chapelle Saint-Remi de sa cathédrale. Le président d'honneur du comité, M. Saltus, manifeste son enthousiasme de la manière la plus heureuse pour nos blessés, par des chèques qu'il envoie à l'ambassade de France à chaque anniversaire important de Jeanne d'Arc. Enfin, par une de ces attentions où se révèle le côté sentiment du caractère américain, les organisateurs ont souhaité que l'invocation religieuse par laquelle commence là-bas toute cérémonie fût prononcée par un Alsacien qui s'exprimât en français.

J'accumule les détails, je vais dans l'immense jardin, composant un peu au hasard mes bouquets ; ce ne sont là que de minces gerbes auprès des profondes jonchées de l'amitié américaine. Vous y devinerez pourtant l'irrésistible montée d'une sève que l'on croyait engourdie. Cette force de sentiment s'est épanouie en raisons dans le manifeste des Cinq cents, et puis en acte dans la note Wilson. Il faut que nous sachions ce qui vit et nous aime derrière les lourdes tentures officielles. Nous avons pour nous les hautes intelligences et les cœurs émus. Mon devoir d'en parler était double. Les lecteurs trouveront du réconfort à contempler l'image de la France que reflètent les sensibilités étrangères, et puis il est indispensable que nos amis, là-bas, nous sachent reconnaissants et renseignés.

C'est d'autant plus indispensable pour la France d'être attentive envers les intelligences et les cœurs, que c'est sur eux et sur elles que nous pouvons compter, infiniment plus que sur le personnel politique et de gouvernement.

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