MANIFESTATIONS DÉVELOPPÉES PENDANT LA VIE INTRA-UTÉRINE
Presque tous les auteurs modernes s’accordent pour reconnaître que le produit de conception de parents syphilitiques meurt souvent dans le sein de la mère et en est expulsé prématurément; que, lors même qu’il arrive jusqu’à terme, il n’est pas rare de le voir succomber dès les premières heures de la naissance. Mais on ne retrouve plus le même accord lorsqu’il s’agit de déterminer les manifestations syphilitiques présentées par le fœtus au moment où il voit le jour. C’est qu’en effet la valeur séméiologique du pemphigus congénital et des lésions viscérales à l’étude desquelles se rattachent surtout les noms de MM. Dubois, Depaul, Gubler, n’a été démontrée que dans ces dernières années.
En laissant pour un instant de côté ces phénomènes pathologiques, bien des fois constatés sur le fœtus et dont nous aurons à discuter l’importance, nous serions en droit de dire que les traces indubitables, ou pour mieux dire incontestées, de la syphilis, n’ont été que très-exceptionnellement constatées au moment de la naissance.
Un certain nombre d’auteurs, en effet, et particulièrement ceux qui se sont occupés spécialement des affections vénériennes, n’admettent comme signes de la syphilis congénitale que les symptômes qui s’observent dans la syphilis acquise. En se plaçant à ce point de vue restreint, on trouve à peine quelques faits qui pourraient servir à établir cette proposition que
des manifestations extérieures de la syphilis, identiques à celles que l’on rencontre après la naissance, peuvent se développer pendant la vie intra-utérine. Encore les exemples suivants, quoiqu’ils aient cours dans la science, pourraient-ils être contestés.
Doublet1 cite trois exemples : l’un, d’un enfant né avec une tumeur stéatômateuse, au grand angle de l’œil; l’autre, d’un enfant venu au monde avec des pustules noirâtres très-distinctes; le troisième, d’une petite fille née avec un ulcère chancreux de la fourchette. Gilbert, chirurgien en second de l’hôpital des vénériens, a constaté à la naissance d’une petite fille un petit ulcère du vagin. Tous ces enfants étaient nés de mères regardées comme syphilitiques.
De quelle nature étaient ces lésions? Étaient-elles réellement syphilitiques, comme le pensent ces auteurs? C’est ce que la mention trop brève qu’ils en font ne permet pas de décider.
« Ego vidi puerum nasci totum coopertum pustulis morbi « gallici, » dit Rondelet dans son traité de Morbo Gallico . M. Diday admet sans hésiter ce fait comme un exemple incontestable de syphilis constitutionnelle, et cependant il hésite à se prononcer sur la valeur syphilitique du pemphigus congénital auquel ce fait me semble se rapporter. Le nombre des pustules, qui devait être considérable, puisque l’enfant en était tout couvert, se rapporterait mal aux pustules plates (plaques muqueuses) confondues souvent par les anciens sous le nom de pustulæ avec les véritables pustules phlyzaciées.
! Cité par Bertin. — Traité des Maladies vénériennes chez les enfants nouveau-nés, les femmes enceintes et les nourrices , page 38. Paris, 1810
Le professeur Haase1 donne l’observation d’un enfant qui présenta, au moment où il vit le jour, des symptômes manifestes de syphilis et qui bientôt communiqua ce mal à sa nourrice et à sa garde. Malheureusement ces symptômes manifestes ne sont pas décrits, au moins dans l’extrait que nous avons sous les yeux, et chez les parents l’auteur n’avait pas non plus constaté de phénomènes irrécusables de syphilis. Le père, dit-il, avait eu, peu de temps avant son mariage, une gonorrhée qui avait laissé un gonflement de la prostate.
J’admets sans restriction les exemples qui suivent :
Gilbert communique à Bertin 2 l’observation d’un enfant qui naquit avec des pustules plates d’un rouge brun, lenticulaires, disséminées sur le dos, les fesses et les cuisses, et qui mourut quelques jours après, et celle d’un garçon qui présenta à sa naissance des taches pustuleuses aux fesses et aux cuisses. Il ne vécut que pendant quelques jours.
Guerard 3 accoucha une dame d’un enfant « couvert de taches fauves que tout le monde reconnut pour être des symptômes syphilitiques. » M. Landman 4 a publié l’histoire d’un enfant que l’accoucheuse vit naître avec des taches cuivrées sur le corps et des pustules aux grandes lèvres. Sir A. Cooper déclare avoir vu plusieurs enfants venir au monde avec une éruption cuivrée à la paume des mains, a la plante des pieds et sur les fesses.
1 Allgemeine Mediz. Annal., page 194. Février 1829. — Extrait dans les Archives gén. de Médecine , p. 436, 183Q.
* Loc. cit., p. 100.
5 Journal de Siebold.
4 Annales médicales de la Flandre occidentale , p. 410. Mars 1852.
• The Laneel, t. IV. 1825.
Une femme, cliente de M. Simon1, avait contracté la maladie vénérienne, et depuis lors, à chaque grossesse, elle accouchait, vers le septième ou le huitième mois, d’un enfant mort qui portait des marques évidentes de syphilis.
Nous lisons dans le Traité des maladies des nouveaux-nés , de M. Bouchut 2, que M. Deville a constaté sur un enfant mort-né des plaques muqueuses bien caractérisées et assez nombreuses sur diverses parties du corps. M. Bouchut a observé à l’hôpital de la Pitié, dans le service de M. Michon, un enfant qui, né à sept mois et mort au bout de trois jours, présentait, au moment de sa naissance, outre des plaques muqueuses, des pustules rouges, brunâtres, cuivrées, sur les jambes et sur les bras; la vulve était gonflée, les petites lèvres ulcérées, et des onjxis existaient à tous les doigts delà main et aux orteils. La mère avait contracté la syphilis au premier mois de sa grossesse. M. Huguier a aussi observé un enfant qui offrait à sa naissance des accidents spécifiques très-évidents.
Pendant ces dix dernières années, dans son service à l’hôpital de l’Ourcine, M. Cullerier n’a vu que deux enfants naître
vec des syphilides : chez l’un c’était une roséole, chez l’autre des plaques muqueuses autour de l’anus.
En 1858, M. de Méric 3 a publié, comme observations de syphilides apparentes au moment de la naissance, l’histoire de deux petites filles : l’une lui fut montrée à l’âge de cinq semaines, couverte d’une éruption de taches d’un brun jaunâtre, compliquée, quinze jours après la naissance, de coryza et d’otorrhée; sur l’autre, âgée de dix mois, il constata des papules
1 Journal des Connaissances médico-chirurgicales , p. 257. 1835.
2 Traité des maladies des enfants nouveau-nés. deux édition, p. 859
3 Lettsomian lectures, p. 52. — The Lancet, 4858.
muqueuses au côté gauche de l’anus. Malheureusement ces faits ne sont pas probants, l’auteur n’a pas vu ces enfants au moment où ils venaient de naître, et n’a eu pour renseignements que ceux qui lui ont été fournis parles parents.
Mais, si les exemples de syphilides cutanées identiques à celles de la syphilis acquise sont si peu communes, il n’en est plus de même lorsqu’on admet le pemphigus, l’infiltration plastique du foie et du poumon, et l’altération du thymus décrite par M. Paul Dubois, comme expressions caractéristiques de la diathèse syphilitique.
Pemphiyus. — DéjàBertin1 (1810) avait noté, au moment de la naissance et chez des enfants issus de parents infectés, un soulèvement ou une destruction générale ou partielle de l’épiderme, qu’on serait tenté, dit-il, de rapportera des phlyclènes qui auraient existé antérieurement sur le corps de l’enfant.
« A l’hospice, dit Doublet, on ne voit ordinairement, au premier moment de la naissance, d’autres signes de l’existence du virus vénérien que la macération ou les taches de l’épiderme. »
Evidemment ces auteurs avaient entrevu le pemphigus syphilitique des nouveaux-nés. Dugès, dans sa thèse inaugurale (Paris, 1821, n° 64), insiste longuement sur la nature syphilitique de cette éruption.
En 1834, Krauss2 publie une thèse dans laquelle il cite Wichmann, Jahn, Wolf, Feichmayer, Sachsé, comme partisans de l’origine syphilitique du pemphigus neo-natorum.
1 Op. cit. p. 95. — ld., p. 98.
* De pemphigo neo-natorum. Bonnæ, 18ôi.
Pour sa part, il ne conclut pas dans le même sens, sans toutefois l’exclure; il regarde ce phénomène pathologique de la vie intra-utérine comme l’expression d’un vice constitutionnel.
Mais, particularité bien remarquable, la seule observation qu’il ait recueillie est celle d’un enfant appartenant à une femme de vingt et un ans, dont la grossesse avait commencé trois semaines après la guérison d’ulcères de la vulve à fond brun, à bords élevés, dont la cicatrisation n’eut lieu qu’au bout de six mois d’un traitement général et locaf L’enfant ne vécut que trois jours. Entre autres lésions, l’autopsie montrait un liquide gélatineux, jaunâtre, épanché dans le péricarde et dans le péritoine, les intestins et le mésentère injectés, le foie volumineux, la rate hypertrophiée, le pancréas induré, les glandes surrénales plus volumineuses qu’à l’état normal. La glande surrénale gauche adhérait au diaphragme, et en la séparant elle laissa écouler un drachme de liquide brunâtre.
PourM. Stoltz, le pemphigus des nouveaux-nés est toujours syphilitique; il s’appuie sur trente observations. Douze faits à l’appui sont relatés dans la thèse de son élève, M. Hertle1 2 *. M. le professeur Paul Dubois considère le pemphigus comme l’expression la plus commune de la syphilis congénitale. Cette opinion, partagée par MM. Danyau, Depaul, Cruveilhier, Trousseau *, Huguier, Cazenave, Lebert, Bouchut, Vidal (de Cassis), Maisonneuve et Montanier, a été rejetée par Valleix5. MM. Cazeaux, Ricord, Cullerier, Diday et Hardy, tout en admettant la fréquence du pemphigus congénital chez les enfants
1 Du pemphigus des nouveaux-nés et de sa nature. N° 180. Strasbourg, 1847.
2 Gazette médicale , p. 97. 1855.
5 Clinique des maladies des enfants nouveau-nés , p. 684. 1838.
de parents vérolés, en font un symptôme de cachexie et lui refusent le titre de pemphigus syphilitique.
Et d’abord existe-t-il un pemphigus syphilitique, ou, pour mieux dire, symptomatique de la syphilis à titre de syphilide ? Il est formellement repoussé par M. Hardy 1 :
« Nous ajouterons qu’on n’observe jamais la forme bulleuse chez l’adulte, et c’est là encore un argument contre la nature syphilitique du pemphigus des nouveaux-nés. »
Après avoir longtemps hésité à admettre un pemphigus syphilitique, M. Ricord a rencontré deux malades chez lesquels le pemphigus s’était développé avec d’autres accidents caractéristiques de syphilis secondaire marchant avec eux, influencé par les mêmes médicaments, disparaissant et récidivant avec eux quand la médication était suspendue ; il s’est donc cru autorisé à admettre un pemphigus syphilitique.
Dans le Traité des Maladies vénériennes de Vidal de Cassis, 1855, p. 576, on lit l’observation de deux faits de pemphigus syphilitiques observés sur des adultes. L’auteur dit en avoir vu un troisième. M. Bassereau rapporte un autre exemple de pemphigus comme symptôme de syphilis acquise chez l’adulte; les bulles occupaient la paume des mains; dans une des observations de M. Ricord (pl. XLVI, de V Iconographie), elles existaient à la plante des pieds, comme dans un des faits de Vidal. Cette prédilection pour les extrémités des membres est un trait de plus qui établit une parité entre le pemphigus, dit syphilitique des nouveaux-nés, et celui des adultes. Elle n’a pas été signalée pour le pemphigus vulgaire simple ou chronique.
1 Ixçons sur les maladies de la Peau, p. 174. 1858.
Les opposants s’appuient sur l’absence de caractères spéciaux du pemphigus congénital, dit syphilitique. — Voici comment les caractères de celte éruption ont été tracés par M. Paul Dubois l.
Le pemphigus, que je regarde comme syphilitique, est caractérisé par des vésicules pour la plupart volumineuses et rapprochées, presque toutes remplies de pus d’une couleur jaune très-prononcée. Les plus remarquables sont développées sur la face plantaire des pieds et sur la face palmaire des mains, et reposent sur une peau dont la teinte violette ou bleuâtre contraste avec la couleur rosée des autres parties; ici, les vésicules sont si pressées, en général, qu’elles se touchent et semblent se confondre par quelque point de leur base. Les vésicules répandues sur les autres parties du corps y sont ordinairement plus séparées les unes des autres et moins volumineuses; la peau sur laquelle elles sont placées n’y présente pas au même degré la teinte bleue signalée plus haut; cette teinte est même le plus souvent absente sur le tronc. L’apparition du pemphigus syphilitique précède généralement la naissance d’un laps de temps assez long pour que, dans la plupart des cas, l’on puisse voir, aussitôt que l’enfant est né, des vésicules déjà crevées et vides, à côté d’autres qui commencent à paraître, et d’autres qui sont parvenues au terme de leur évolution. Le fond des vésicules ouvertes est constitué par le derme rouge et intact dans quelques cas, superficiellement érodé dans quelques autres, plus profondément dans un petit nombre. Les bords de la plaie, dans celte dernière circonstance, sont par-
* Académie de Médecine, 1851. Discussion du rapport fie M. Cazeaux sur le Mémoire de M. Depaul . — Extrait des Archives gén. de Médecine, 4e série, t.. XXIV, p. 486.
fois un peu relevés et arrondis, et l’on voit alors en différents points les apparences des dernières périodes de l’ecthyma. Cette éruption existe le plus souvent chez des enfants bien développés et dont la nutrition s’est très-normalement accomplie jusqu’au moment de leur naissance.
Dans tous les cas où le pemphigus offrait nettement ces caractères, les enfants ont fatalement succombé dans l’espace de quelques jours, malgré les soins qu’ils ont reçus et les précautions prises à leur égard. M. Dubois ne regarde pas comme manifestation syphilitique quelques vésicules, en petit nombre, se montrant après la naissance chez des enfants débiles, éparpillées ordinairement sur le tronc, sans autre altération de la peau qu’une auréole légèrement rosée et disparaissant spontanément dans l’espace de quelques jours. « Dans la plupart des faits qui se sont présentés à mon observation, dit M. Dubois, j’ai pu constater des traces d’une syphilis ancienne chez les parents des enfants affectés de pemphigus ou obtenir d’eux à cet égard des renseignements probants. Quand je n’y ai pas réussi, l’absence du père en a été presque toujours la cause. » M. Dubois a, en outre, constaté chez quelques enfants affectés de pemphigus d’autres altérations, des ulcérations plus ou moins profondes, de forme elliptique, et couvertes de pus concret sur la voûte du palais et la muqueuse du pharynx, sur la membrane pituitaire, avec perforation de la cloison des fosses nasales dans un cas, des caries osseuses qui semblent se rapporter à l’infection syphilitique.
Dans la discussion qui suivit, M. Ricord se demande pourquoi la syphilis, qui produit toutes les formes d’affections cutanées vulgaires, ne pourrait pas produire une bulle. D’un autre
côté, la syphilis, en altérant la constitution, ne pourrait-elle pas agir à la manière des causes communes? Et s’il est vrai que le pemphigus soit souvent la conséquence des mauvaises conditions hygiéniques, telles que habitation malsaine, nourriture mauvaise, insuffisante, ne pourrait-il pas se développer chez le fœtus de la même manière?
Dans ses conclusions, M. Cazeaux regarde le pemphigus des nouveaux-nés comme l’expression d’une cachexie héréditaire qui peut être syphilitique, scorburique, tuberculeuse, rachitique, scrofuleuse, ou résulter seulement d’un affaiblissement produit par la misère et les privations de tout genre.
Voici, sur ce sujet, l’opinion de M. Gubler1 :
« La question du pemphigus syphilitique paraît aujourd’hui tranchée. Soit qu’on l’admette à titre d’accident spécifique ou bien comme lésion vulgaire dépendant de la cachexie, on s’accorde à reconnaître la relation de causalité entre lui et la syphilis.
« Pour moi, je me suis demandé s’il n’en existerait pas de deux espèces : l’une cachectique, réellement bulleuse, c’est la plus ordinaire; l’autre spécifique, offrant des caractères différents et qui m’ont paru assez tranchés dans une de mes observations.
« 11 ne s’agissait pas, dans ce cas, de simples soulèvements épidermiques par de la sérosité citrine ou roussâtre, limpide ou à peine louche; mais on rencontrait une éruption assez nombreuse de véritables pustules phlyzaciées, assez petites relativement aux bulles ordinaires de pemphigus, entourées d’une auréole inflammatoire .et remplies d’un liquide blanc,
1 Communication orale.
opaque, très-épais, ayant toutes les apparences du pus parfait. Celles qu’on avait décoiffées de leur enveloppe épidermique et abstergées laissaient voir non pas une excoriation superficielle, mais une perte de substance assez profonde du derme. »
Sur un dessin que M. Depaul a bien voulu mettre à ma disposition, on voit aussi des pustules profondément encadrées dans le derme détruit dans une grande partie de son épaisseur.
Liquide purulent, érosion plus ou moins profonde du derme, voilà, certes, bien des caractères qui rapprochent ce pemphigus de l’ecthyma. Où gît la différence? Dans le volume des soulèvements épidermiques : là des bulles, ici des pustules. En vérité, la distance est bien rapprochée, et, sans vouloir me prononcer sur ce sujet, je me demande si ce développement bullaire, si l’absence de cette coloration soi-disant caractéristique de l’ecthyma syphilitique qu’on trouve chez l’adulte et quelquefois chez le nouveau-né, alors que sa peau a subi depuis plusieurs semaines l’influence du contact de l'air et l’impression de la lumière, ne tiendrait pas aux conditions inverses auxquelles le fœtus est soumis pendant la vie intra-utérine. Peutêtre encore faudrait-il faire entrer en ligne de compte ce fait, que, baigné dans les eaux de l’amnios, l’épiderme ramolli se soulève plus facilement. L’absence d’enduit sébacé à la paume de la main et à la face plantaire du pied pourrait peut-être donner raison du nombre et du volume plus grand des bulles qui s’observent dans ces régions.
Admettons un moment que le pemphigus des nouveaux-nés n’est qu’un phénomène de cachexie, ne devrait-il pas se rencontrer exclusivement sur des enfants offrant les autres traits de la cachexie, l’émaciation ou le dépérissement. Je concède
même que ce soit le cas le plus fréquent, ce qui, du reste, 11e me semble pas suffisamment établi; mais le fait est loin d’être constant, et dans le plus grand nombre des cas observés par MM. Dubois, Depaul, etc., les enfants présentaient au moment de la naissance le même développement que les sujets les mieux constitués.
C’est une erreur pour M. Hardy1 de dire que le pempbigus desnouveaux-nés n’affecte que des sujets débiles et non viables; au début, ces enfants présentent souvent une fort bonne constitution; mais avec la marche de la maladie toutes les fonctions se détériorent; c’est alors qu’ils maigrissent, deviennent jaunes et ridés, et présentent, en un mot, l’aspect de petits vieillards; en même temps surviennent des troubles digestifs, des vomissements, de la diarrhée, et la mort ne tarde pas à arriver.
J’ai \ u à la Société anatomique quelques faits de ce genre, et j’ai été frappé plus d’une fois de l’état d’embonpoint et de bonne apparence des jeunes sujets contrastant avec un pemphigus congénital et de graves lésions des organes viscéraux.
Presque toutes les observations de pemphigus des nouveauxnésqui ont été publiées jusqu’ici ont été rencontrées sur des enfants issus de parents syphilitiques ; dans un très-grand nombre de cas, la mère avait eu plusieurs avortements; dans d’autres, plusieurs enfants étaient nés successivement avec cette éruption, ou elle s’était montrée sur eux dans les premiers jours de leur naissance.
A cet égard, l’exemple rapporté par M. Trousseau dans ses leçons cliniques ( Union médicale , 1857, p. 196) est des plus importants :
1 Leçons sur les maladies de la Peau , p. 128. Public par M. Garnier. 1859.
« Il y a dix ou douze ans, dit le savant professeur, j’étais mande en province pour faire une opération de trachéotomie sur une personne qui, partie d’un point fort éloigné de nos départements de l’Ouest pour venir me trouver ici, avait été forcée de s’arrêter en route. Ce malade était atteint d’une affection grave du larynx. Je n’étais point à Paris. Ne me voyant pas arriver et ses accidents s’étant un peu amendés, il continua son voyage et nous le vîmes en consultalion, MM. Bouillaud, Rayer, Blandin et moi. 11 mourait étranglé par une maladie du larynx, qui fut rapidement modifiée par l’usage de préparations mercurielles, puis complètement guérie sous l’influence de fiodure de potassium. C’était un homme d’une vigueur athlétique présentant toutes les apparences d’une merveilleuse santé.
« Il nous raconta qu’a l’âge de dix-neuf à vingt ans, il avait eu la vérole, que, depuis lors, n’ayant jamais eu d’accidents vénériens, il s’était marié, se croyant radicalement guéri. Sa femme était devenue six fois grosse et six fois ses enfants n’étaient pas arrivés à terme, bien que leur mère se trouvât dans d’excellentes conditions. Ces avortons avaient tous présenté des lésions du côté de la peau, qui parurent fort étranges au médecin, et lui avaient laissé supposer un vice de constitution chez la femme. »
Dans une observation de M. Dubreuil, insérée dans l'ouvrage de M. Bouchut1, on voit successivement les trois enfants d\me mère vérolée naître avec du pemphigus congénital, et chez le quatrième enfant, qui vint au monde avec toutes les apparences d’une santé parfaite, des bulles de pemphigus corn-
1 Traité des maladies des nouveaux-nés et des enfants a la mamelle , p. 877.
mencèrent à se montrer vers le huitième jour et laissèrent en se desséchant des cicatrices cuivrées.
M. Dœpp1, médecin en chef de l’hospice des enfants trouvés de Saint-Pétersbourg, où l’on reçoit plus de quatre mille enfants par an , en voit sur ce nombre près de mille?. . . qui souffrent de syphilis héréditaire. Elle a pour symptôme quelquefois des taches cuivrées, une espèce de psoriasis, mais généralement un pemphigus, tantôt congénital, tantôt survenu après la naissance.
Cette coïncidence du pemphigus congénital avec des antécédents syphilitiques des parents serait au moins singulière, surtout en la comparant à la rareté des faits dans lesquels cette hérédité fait défaut. Et pourtant combien sont nombreuses les autres causes de cachexie qui pourraient agir sur le fœtus pendant la vie intra-utérine î
Ainsi, meme en l’absence de signes pathognomoniques . tirés de l’éruption, et ici je crois qu’il faut tenir compte de la profondeur de la lésion, de la perte de substance du derme observée dans un grand nombre de cas, contrairement à ce qui se voit dans le pemphigus vulgaire, on peut conclure en disant : Le pemphigus congénital est, dans le plus grand nombre des cas, sinon toujours, un des signes de la syphilis héréditaire.
En l’étudiant dans les premiers jours de la vie, nous le verrons coexister avec des syphilides dont la nature n’est pas contestée.
Sur les rejetons issus d’une souche syphilitique on rencontre souvent, soit en coïncidence avec le pemphigus, soit indépen-
1 Cité dans la Thèse de M. Hertle : Du Pemphigus des nouveaux-iiés et de sa nature. Strasbourg, 184-7.
damment de ce symptôme, des lésions viscérales qui rendent compte jusqu’à un certain point de la mort du fœtus in utero, A l’étude toute récente de ces lésions importantes et jusque-là inaperçues ou négligées, se rattachent les noms de MM. Dubois, Depaul et Gubler: c’est dans le thymus, dans les poumons, dans le foie, que ces observateurs ont découvert des altérations de structure particulières à la syphilis constitutionnelle.
Thymus. — La présence du pus disséminé ou réuni en foyers dans le parenchyme du thymus, sans changement dans la forme, le volume ou la couleur de cet organe, est regardée par M. Paul Dubois1 comme une des causes les plus fréquentes delà mort prématurée du fœtus, et rattachée par lui à la syphilis. Très-souvent elle coïncide avec le pemphigus. MM. Braun, Spath et Wedl ont fait plusieurs observations analogues ; on en trouve un certain nombre dans les bulletins de la Société anatomique. Virchow2 regarde comme très-valables les observations confirmatives de Weber et de Hecker.
Poumons. — Dès 1857 M. Depaul3 montrait à la Société anatomique les poumons d’un fœtus de sept mois et demi à huit mois, né d’une mère vérolée, et fixait l’attention sur l’altération qu’il décrit ainsi dans un mémoire lu à l’Académie de médecine, le 29 avril 1851 :
« La lésion spéciale des poumons dont j’ai donné la description ne doit pas être rare, si j’en juge par l’expérience qui
1 Du diagnostic de la Syphilis considérée comme une des causes possibles de la mort du fœtus. — Gaz. mèd. de Paris. 1850
2 La Syphilis constitutionnelle, p. 158. Traduction do Paul Picard. 1800.
3 Bulletins de la Soc. Anal., p. 270.
m’est personnelle. En effet, depuis quinze ans que mon attention est attirée sur ce point, j’ai pu la constater dans plus de vingt autopsies. Rarement cependant elle existait seule; presque toujours il y avait en même temps, soit des bulles de pemphigus sur la peau des pieds et des mains, soit des foyers purulents dans le thymus, soit une augmentation de volume du foie.
« Je suis très-disposé à penser que les cas de tubercules des nouveaux-nés cités par Billard, Baron et Husson doivent être rattachés à l’affection syphilitique du poumon qui s’est présentée tantôt sous la forme de simples indurations constituées par du pus infiltré, tantôt sous la forme de véritables collections purulentes à parois plus ou moins épaisses renfermant dans leurs mailles un liquide de même nature.
« J’ai plusieurs fois rencontré une autre disposition qui doit être considérée comme le premier degré et qui consiste dans une induration grisâtre sans pus encore reconnaissable, mais avec dépôt d’une quantité considérable de tissu fibro-plastique. — Tantôt alors la lésion était disséminée et limitéë à des points bien circonscrits, tantôt, au contraire, elle était généralisée et avait envahi un ou plusieurs lobes. Mais toujours le tissu pulmonaire était imperméable à l’air, ainsi que me font démontré de nombreuses insufflations. 11 n’est pas rare de trouver ces différents degrés sur les mêmes organes. »
M. Depaul regarde cette altération comme analogue aux tumeurs gommeuses de l’adulte; cette opinion a été partagée par M. Ricord dans la discussion qui suivit la lecture du rapport de M. Gazeaux1. Voici ce qu’il dit :
1 Archives gén. de Médecine. 1831. T. XXVI, p. 488.
« Quant aux lésions pulmonaires, il n’y a pas de doute que la syphilis ne puisse les produire. Il nous a été donné de trouver des altérations du poumon parfaitement analogues à celles décrites par M. Depaul et qu’on ne pouvait confondre avec les altérations tuberculeuses proprement dites, non plus que les rattacher à la pneumonie simple, aux abcès multiples métastatiques, aux fièvres de résorption. Elles se reliaient au contraire à d’autres accidents caractéristiques delà syphilis et appartenaient à la même période, tels que tubercules profonds du tissu cutané, tumeurs gommeuses du tissu cellulaire, affection des tissus fibreux et osseux. »
M. Lebert1, en rendant compte de l’examen de poumons de nouveaux-nés syphilitiques soumis à l’examen de la Société anatomique par M. Depaul, décrit ainsi cette altération :
« Dans des poumons indurés comme celui-ci, il n’y a pas trace de pus. Le tissu offre une couleur jaune particulière, il est résistant, élastique. Au milieu d’une charpente, formée par la trame pulmonaire, mêlée d’éléments fibro-plastiques, se trouve une substance diffuse, molle, pulpeuse, et dans laquelle on trouve beaucoup de petites cellules qui ne sont ni des éléments cancéreux ni des éléments tuberculeux, mais qui ressemblent de tous points aux cellules que l’on trouve dans les gommes syphilitiques. D’autre part, vous savez la réserve que M. Depaul a souvent apportée ici dans la détermination du liquide, assez semblable à du pus, que l’on rencontre dans les poumons de certains enfants atteints de syphilis congénitale, en sorte que le pus pourrait bien n’ôtre qu’une fonte gom meuse, et que vous avez peut-être devant les yeux un degré
1 Bulletins de la Société anatomique , p. 23. 1852.
peu avancé d’une lésion pulmonaire qui se développe dans ces circonstances et qui constitue de véritables gommes pulmonaires, d’abord à l’état de crudité, formant des noyaux et des plaques indurées, puis prenant un aspect plus jaunâtre et plus pulpeux et tinissant par se ramollir et revêtir les apparences de collections ou d’infiltrations purulentes. »
La planche XIII, fig. 3 et 4 du Traité d'anatomie patholo yique de M. Lebert, représente une tumeur de ce genre trouvée dans le poumon d’un enfant affecté de syphilis congénitale, et il compare cette lésion à certaines altérations résultant de la pneumonie.
Virchow 1 hésite tout en penchant pour l’affirmative :
« Il est difficile de déterminer les signes certains auxquels on peut reconnaître la nature syphilitique de semblables pneumonies; j’hésite de même à me prononcer sur certaines modifications cicatricielles et caséeuses dont il est fort possible qu’une partie appartienne réellement a la syphilis. Comme j’ai pu m’en convaincre, il faut notablement restreindre dans le poumon les altérations attribuées à la véritable tuberculisation. Beaucoup de cicatrices calleuses et ardoisées, beaucoup d’indurations caséeuses ne résultent pas d’un tubercule guéri. Je suis donc plus que jamais porté à admettre la possibilité d’une syphilis pulmonaire.
Pleurésie. — Dans un certain nombre de cas, entre autres dans la première observation de M. Depaul (1837), dans l’observation IX de M. Simpson, on a trouvé dans la plèvre soit des fausses membranes, soit du pus, soit un épanchement séreux ou
4 La Syphilis constitutionnelle, p. 157
sanguinolent. Nous pensons, jusqu’à plus ample informé, que cette inflammation de la séreuse n’est pas primitive, mais qu'elle est consécutive à l’altération du poumon, de même que les cas d’ascite et de péritonite qui ont été signalés peuvent se rattacher aux altérations des organes abdominaux, en particulier à celles du foie.
Foie . — Dans les relations d’autopsies de fœtus ou d’enfants morts dans les premières heures qui suivent la naissance, il est fait mention d’altérations du foie qui, sous des aspects différents, pourraient peut-être appartenir aux diverses périodes d’une même lésion : tantôt c’est l’hypertrophie simple, tantôt la congestion générale ou partielle ; ou bien la lésion organique, mieux caractérisée, présente les caractères de l’induration plastique que M. Gubler nous a fait connaître.
La congestion hépatique est fréquente, mais elle est rendue plus manifeste encore par la turgescence et la dureté de l’organe que par sa couleur et par son volume. Toutefois, même sous ces deux rapports, il y a des changements visibles. M. Gubler m’a dit avoir noté quelquefois une hypertrophie énorme et une coloration d’un violet sombre avec un écoulement abondant de sang noir par les surfaces de section.
Il importe, pour éviter les causes d’erreur, de tenir compte du volume considérable et de la teinte rouge brun foncé que présente à l’état normal le foie du fœtus. Il faut savoir aussi que lorsque le produit de conception meurt dans l’utérus et qu’un certain laps de temps s’écoule avant son expulsion, l’or gane hépatique subit des transformations rétrogrades.
Ces transformations ont été étudiées très-attentivement par
M. Guider1, et le résultat de ses recherches est résumé dans la note suivante :
« Au premier abord on reconnaît une profonde altération du foie, qui offre un aspect flétri, une grande flaccidité et une diminution notable. Parfois la mollesse de l’organe est telle, qu’il semble ne devoir sa forme qu’à celle du sac séro-fibreux qui l’enveloppe. J’ai vu la capsule de Glisson soulevée en certains endroits par de la sérosité rousse, comme l’épiderme cutané dans la brûlure ou dans les phlyctènes des affections gangréneuses. Ordinairement la couleur du foie rappelle les teintes feuille-morte, ou la couleur connue en peinture sous le nom de terre de Sienne. Sur le fond jaune rouge on distingue quel quefois, immédiatement sous le péritoine ou la capsule fibreuse très-mince, des points gris, du volume d’une pointe d’épingle, faisant un léger relief, et formés de granules amorphes qui m’ont paru assez réfringents pour être de la matière grasse.
« Dans la masse du tissu hépatique, il est difficile, lorsque l’altération est avancée, de rencontrer une cellule d’enchyme parfaitement entière. Alors même qu’il en existe, elles sont souvent tellement dissimulées sous des globules ou des granulations de matière grasse ainsi que sous des débris informes d’éléments en voie de transformation régressive ou nécrosique, qu'il est bien diflicile de les reconnaître. On y parviendrait plus aisément en traitant la préparation par l’éther. Les cellules, encore bien conformées et intactes, sont d’ailleurs chargées et comme farcies de matière granulo-graisseuse. Dans la raclure du tissu de l’organe- on rencontre tous ces éléments
1 Communication écrite.
avec de la graisse solidifiée, niais amorphe, et n’ayant rien de la cristallisation régulière de la cholestérine.
« Tels sont les caractères offerts par le foie quand il a subi, à la suite de la mort du fœtus, des transformations rétrogrades ou régressives arrivées à peu près à leur dernier terme.
« Mais, à un degré moins avancé, l’altération est nécessairement moins évidente et moins générale. On retrouve pourtant toujours dans les points où elle se prononce davantage, et la couleur feuille-morte et la flaccidité indiquées tout à Pheure, ainsi que la fonte et la résolution en granules grais seux d’un certain nombre de cellules d’enchyme. Il serait possible, après des études comparatives, d’arriver à la détermination approximative de la durée du séjour du fœtus dans l’utérus après la mort, d’après le degré des transformations dont il s’agit.
« Cette altération rétrograde du foie n’a rien de spécifique; elle succède à la mort et ne dépend pas directement de la syphilis qui a tué le fœtus.
« La couleur de la glande hépatique, dans les cas de ce genre, pourrait faire songer à l’affection que j’ai décrite, mais c’est le seul rapport qui existe entre les deux altérations : on ne trouvera ici ni la dureté ni la demi-transparence qui appartiennent à Pinfiltration plastique; loin de là, la mollesse, ai-je dit, est extrême, et le tissu est complètement opaque, même en couche excessivement mince. »
Dans son mémoire sur une nouvelle affection du foie liée à la syphilis héréditaire chez les enfants du premier âge \ M. Gu hier dit que l’altération du foie qu’il a rencontrée chez les jeunes enfants était tantôt générale, tantôt partielle.
3 I u à la Société de Biologie, p. 10. 1852.
1° Générale. — Dans le premier cas et lorsque l'altération est portée au plus haut degré, la glande offre une couleur jaune fort différente de celle de l’état normal, et qu’on ne peut mieux comparer qu’à la nuance de certaines pierres à fusil. L'apparence de deux substances s’est complètement évanouie; seulement, sur le fond jaunâtre uniforme, on découvre, avec de l’attention, un semis plus ou moins clair de petits grains blancs, opaques, ayant l’aspect de grains de semoule, et, de plus, des arborisations déliées apparlenant à des vaisseaux exsangues. Le foie est sensiblement hypertrophié, globuleux, turgide, dur et difficile à entourer avec les doigls, qui finissent par le déchirer sans laisser aucune impression à sa surface. Son élasticité est telle, que si l’on presse fortement entre les doigts, comme pour l’écraser, un morceau cunéiforme emprunté à son bord tranchant, ce morceau s’échappe à la manière d’un noyau de cerise, et rebondit à la surface du sol. Incisé, il crie un peu sous le scalpel comme ferait de l’encéphaloïde cru. Les coupes qu’on pratique sur ce foie altéré sont très-nettes, homogènes, et la grande consistance dont il jouit permet d’en obtenir des tranches très-minces, douées d’une demi-transparence qui se retrouve à un certain degré dans les portions naturellement amincies de l’organe, telles que le bord tranchant et surtout la languette qui termine le lobe gauche
2° Partielle. — Forme plus commune que la forme générale; le foie est moins gros et présente une coloration indécise, nuancée de jaune et de brun rougeâtre. Nulle part le parenchyme ne parait tout à fait sain; en même temps le foie jouit aussi d’une certaine demi-transparence qui permet de distinguer à une petite profondeur les grains de semoule dont sa
substance se trouve parsemée. Ces points opaques sont ici beaucoup plus nombreux et plus serrés, et le piqueté abondant qu’on découvre lorsqu’on examine attentivement la pièce, me semble un des meilleurs indices de la modification pathologique dont le foie est alors le siège. A la vérité, ces grains opaques, plongés au milieu de la substance légèrement translucide, reproduisent jusqu’à un certain point l’aspect des deux substances qui passent pour constituer le tissu hépatique ; mais outre que ces grains sont séparés par de très-grands in tervalles, la substance ambiante ne ressemble pas beaucoup à la trame essentiel lement vasculaire des espaces aréolés de l’état sain.
Au microscope on découvre dans le tissu altéré une quantité considérable, quelquefois énorme, d'éléments fibro- plastiques à tous les degrés d'évolutions , au milieu desquels les cellules de renchyme sont dispersées et pour ainsi dire noyées. La proportion de ces éléments fîbro-plastiques, par rapport à ceux du tissu propre de l’organe, est plus ou moins forte, suivant que l’altération est plus ou moins avancée. 11 y en a très-peu dans les parties encore brunâtres de la seconde forme, où ils se perdent au milieu des cellules propres; ils sont, au contraire, prédominants dans les foies jaunes et très-durs, ainsi que dans les portions fortement indurées des foies qui ne présentent qu’une altération partielle, tandis qu’il en existe très-peu dans les points dont l’aspect est à peine modifié, et pas du tout dans le tissu en apparence normal. Ce qui frappe d’abord, ce sont les corps fusiformes, dont les uns sont courts en forme de navette, les autres très-longs, renflés en leur milieu et terminés par des extrémités effilées. Presque tous sont pourvus d’un noyau ovale ou ellipsoïde, renfermant un contenu granuleux
au sein duquel se font souvent remarquer un, deux ou trois granules plus gros, et jouissant d’un éclat très-vif. On y rencontre aussi beaucoup de cellules arrondies ou ovalaires, assez semblables aux plus petites cellules de l’enchyme, mais renfermant des noyaux ellipsoïdes, comme ceux des fibres. Je pense que ce sont des cellules fibro-plastiques, et que certains noyaux libres reconnaissent la môme origine.
Cette induration fibro-plastique du foie a aujourd’hui conquis sa place au rang des manifestations syphilitiques les mieux caractérisées. Les uns, avec M. Gubler, la regardent comme une altération tertiaire, et cette opinion est admise par 31M. Natalis Guillot 1 , Tourdes, Lucien Quelet 2 et en dernier lieu par M. R. Virchow, ou bien, avec M. Diday ( Gazette médicale , Paris, 1852, p. 312), comme analogue à l’infiltration plastique du chancre induré. Dans les cas nombreux observés après la naissance où elle coexistait avec des signes de syphilis bien avérés, et jusqu’ici, ni M. Gubler, ni, je crois, aucun autre observateur, ne l’a rencontrée indépendamment de cette cause pathbgénique, les manifestations extérieures appartenaient à la période secondaire.
La science est loin d'être encore fixée sur la classification les symptômes syphilitiques et sur leur ordre d’apparition. 11 ne serait pas impossible qu’à l’exemple du tégument externe, les viscères ne pussent être successivement le siège d’altérations secondaires et tertiaires.
Pour Dittrich5 (de Prague), l’altération syphilitique du foie chez les adultes appartiendrait à la période tertiaire. Suivie
1 Voir Des affections syphilitiques du foie, M. Lecontour. — Thèses de Paris. 1858. N» 64.
2 Essai sur la syphilis du foie. Thèses de Strasbourg, 1856.
3 Altérations syphilitiques du foie chez l'adulte. Prager Viertelj. 1849.
dans ces diverses phases, elle débuterait par une hyperhémie qui ne tarderait pas à s’accompagner d’une exsudation partielle formant bientôt des noyaux d’induration autour des ramuscules de la veine porte. Cette disposition est signalée aussi dans une observation de Bamberger sur un enfant nouveau-né.
Dans sa dernièrepériode, l’infiltration plastique, en se rétractant, comme dans un travail de cicatrisation, produirait l’apparence granulée et donnerait au foie l’aspect mamelonné de la cirrhose. Je ne sache pas que cette période ait été observée chez le fœtus, mais elle a déjà été rencontrée chez les jeunes sujets affectés de syphilis congénitale.
Chez un nouveau-né syphilitique qui succomba plus tard à une maladie intercurrente, M. Cullerier 1 trouva sur le foie une plaque fibreuse, sorte de cicatrice qui lui parut avoir succédé à une infiltration plastique de ce genre. Or cet enfant avait été guéri de la syphilis et en avait été guéri par le protoiodure de mercure.
En 1852, M. Depaul 2 3 * montrait le foie et les poumons d’un enfant à terme, n’ayant pas respiré, présentant à l’extérieur de nombreuses bulles de pemphigus. Le foie, très-volumineux, fut examiné par M. Lebert, qui y reconnut tous les caractères de l’altération décrite par M. Gubler. Les poumons étaient bosselés par les noyaux de l’induration pulmonaire syphilitique.
Dans la deuxième observation de M. Desruelles5, il s’agissait d’un fœtus de sept mois et demi, mort depuis plusieurs jours
1 Cité par M. Diday.
2 Bulletins de la Société anatomique , p. 22. 1852.
3 Des manifestations de la syphilis congénitale et particulièrement du pem
phi gus des nouveaux-nès. Thèse de Taris, 1852.
dans le sein de sa mère. Le foie présentait un bel exemple d’altération fibro-plastique partielle, les poumons contenaient des noyaux indurés et l’épiderme était soulevé par des bulles de pemphigus syphilitique.
Dans l’observation lre de la même thèse, nous voyons sur un enfant, qui nerespiraque quelques instants, l’altération fibro-plastique générale du foie en même temps que la suppuration du thymus et l’hypertrophie de la rate.
Bamberger1 a vu chez un nouveau-né couvert de bulles de pemphigus la même altération du foie.
M. Testelin2 l’a constaté sur un fœtus de sept mois; il fait remarquer, 1° que l’altération fibro-plastique était centrale et ne se prolongeait pas jusqu’à la surface de l’organe ; 2° que le foie ne présentait pas le semis de points blancs opaques signalé par M. Guider. *
Dans le fait deM. Tliiry 5 , c’est un fœtus de sept mois dont le foie volumineux contenait des noyaux formés de tissu fibroplastique dans les premières phases de son développement.
Dans son Traité d’histologie pathologique, le docteur Wedl rapporte avoir trouvé, à l’autopsie d’un nouveau-né couvert de pemphigus un noyau ovalaire à la face concave du foie, d’une nuance jaune, plus dur que le tissu hépatique. Le thymus contenait dans un de ses lobes un foyer suppuré.
Péritonite. — Les lésions du foie qu’on trouve chez des fœtus mort-nés s’accompagnent, moins souvent que dans les premiers mois qui suivent la naissance, d’épanchement, soit séreux, soit séro-sanguinolent dans le péritoine et même de péritonite, tan-
1 Manuel de Pathologie de Virchow , t. II, prem. parlie, p. 5G1.
2 Journal de Médecine de Bruxelles. Ocl. 1858.
5 Presse Médicale belge. 1858. N° 22.
tôt partielle, tantôt môme générale, ce qui est le cas le plus rare, La lésion du foie en donne l’explication la plus fréquente, la péritonite syphilitique, que quelques auteurs tendraient à admettre d’après les observations de M. Simpson1, ne me paraît pas suffisamment établie. J’ai compulsé les trente et une observations de péritonite du fœtus recueillies par cet auteur; pour trois l’hérédité syphilitique est douteuse, et pour trois autres seulement elle paraît certaine (obs. Y, VI et IX). Or dans l’observation V je trouve que le foie était hypertrophié, ramolli, de couleur foncée, les ganglions mésentériques augmentés de volume; l’observation YI a pour sujet un fœtus de sept mois, dont la rate et les ganglions mésentériques étaient hypertrophiés. Enfin dans l’observation IX il n’est pas fait mention de l’état du foie ni de la rate, mais j’y trouve, outre la péritonite, le lait curieux, sur un fœtus de quatre mois et demi, d’un épanchement pleurétique purulent communiquant avec une excavation du poumon.
L’auteur est très-affirmatif dans ses conclusions :
« Il me semble, dit-il, très-probable, d’après mes recherches sur ce sujet, qu’une grande proportion de ces enfants de mères syphilitiques qui meurent dans les derniers mois de la grossesse, périssent par le fait de l’inflammation du péritoine. »
Ici comme pour la pleurésie de nouvelles recherches sont nécessaires pour prouver que la péritonite peut être une lésion primordiale de la syphilis congénitale.
En résumé, la syphilis produit pendant la vie intra-
utérine des lésions spécifiques dans les viscères, thymus, foie et poumon; quant aux altérations des autres viscères qui 3 Obstetric Memoirs , t. II, p. 172 Edinburgh, 1856.
pourraient être attribuées à la diathèse syphilitique * elles sont rares et, jusqu’ici, imparfaitement étudiées.
Manifestations rares observées au moment de la naissance ou pendant le premier âge.
Ictère. — Je ne connais qu’un exemple d’ictère congénital lié à l’induration fibro-plastique du foie ; il appartient à M. Gubler et n’a pas encore été publié. Peut-être pourrait-on en rapprocher la IIe observation d’Osiander1 dont voici le sommaire:
Pemphigus congénital; ictère et mort le deuxième jour de la naissance; à l'autopsie : péritonite; foie enflammé et couvert de taches bleuâtres.
On a noté l’hypertrophie de la rate , son infiltration par des dépôts de tissu fibro-plastique; mais cette étude est incomplète et appelle de nouvelles recherches tout aussi bien que celle des reins et du pancréas dont l’induration et l’augmentation de volume ont été plusieurs fois signalées.
Les altérations des capsules surrénales , dont l'hypertrophie est parfois mentionnée dans les observations que j’ai parcourues, entre autres dons une de celles d’Osiander, dans celle de Krauss, ne sont pas encore suffisamment étudiées.
Virchow 2 dit avoir trouvé quelquefois chez des enfants affectés de syphilis congénitale l’augmentation de volume et la dégénérescence graisseuse complète des capsules surrénales.
Il a aussi observé une dégénérescence graisseuse du pancréas; Krauss l’avait Irouvé induré.
Enfin Hutchinson 5 trouva, sur un enfant de cinq mois, un
1 Yoy. Thèse de Krauss.
2 La Syphilis constitutionnelle , p. 161, 1800.
5 Medical Times and Gazette. 17 juillet 1858.
grand nombre de ganglions bronchiques infiltrés, dit-il, de cette forme de dépôts fibrineux que l’on trouve si souvent en connexion avec la syphilis. Je dois ajouter que cette observation me semble rentrer dans la grande catégorie des faits douteux. L’enfant ne présentait pas de signes bien avérés de syphilis
La syphilis congénitale peut-elle produire Y hydrocéphale? C’est ce que je n’oserais décider, d’après le petit nombre de faits que je rapproche ici :
Dans un mémoire couronné par l’Académie (prix Civrieux, 1859), MM. Gros et Lancereaux s’expriment ainsi :
«11 est une forme rare delà syphilis du système nerveux que nous ne voulons pas passer sous silence, quoique nous n’ayons aucune observation proprement dite à fournir, c’est l’hydrocéphale syphilitique, forme propre à la syphilis héréditaire. Nous trouvons dans le journal de Hufeland le fait suivant :
« A la suite d’ulcères rampants sur les jambes, de coryza « syphilitique survenus à deux reprises différentes, la petite « malade fut prise d’hydrocéphale avec hémiplégie. Flus tard « survint encore un ulcère à la voûte palatine, qui céda à « l’emploi du sublimé, et, depuis l’âge de trois ans, l’enfant, « qui avait offert les premiers symptômes syphilitiques à l’âge « de trois mois, jouit constamment d’une bonne santé. »
« Mais ce qui a plus de poids à mes yeux, ajoute M. Gros, c’est l’opinion de mon maître, M. Rayer, qui m’a dit avoir plusieurs fois vu l’hydrocéphale être sous la dépendance évidente de la syphilis congénitale, ce qu’indiquaient d’autres symptômes non équivoques. Je connais moi-même une jeune fille qui, depuis son enfance, porte à la racine du nez le stigmate ineffaçable de l’infection syphilitique, et qui, enlre autres
symptômes de syphilis héréditaire fut hydrocéphale. Elle guérit par l’emploi prolongé des mercuriaux. »
La quatrième observation d’Osiander1, reproduite dans la thèse deKrauss, a pour sujet un enfant mort-né hydrocéphale, dont l’épiderme était soulevé en beaucoup de points, et présentait aux pieds et aux mains des bulles verdâtres de la grosseur d’un pois.
Je résume une observation du professeur Haase2.
Mari ayant eu des chancres et une angine syphilitique, femme ayant des chancres dans la première moitié de la grossesse : pas d’accidents consécutifs, trois accouchements au huitième mois d’enfants morts.
Quatrième grossesse. Elle met au monde un enfant hydrocéphale, paralysé du côté gauche, taches pourprées, disséminées sur la peau; il mourut au bout de six mois.
Cinquième grossesse. Accouchement à terme d’un enfant dont la peau était livide et d’un rouge foncé; meurt bientôt.
Sixième grossesse. Garçon qui fut affecté, dans sa deuxième année, de scrofule et de croûtes serpigineuses.
M. de Méric3 est disposé à admettre (d’après plusieurs observations personnelles) une influence de la syphilis héréditaire sur la production de l’hydrocéphale; il a observé chez plusieurs enfants syphilitiques un grand développement de la tête et un mouvement particulier de rotation des yeux. Je lis dans une de ses observations (5e) qu’un pemphigus se développa quinze jours après la naissance sur un enfant syphilitique, qui guérit, et qu’il retrouva à l’àge de vingt et un mois avec une tête très-volumineuse.
1 Detikwurdigkeiten fur die Heilkunde und Geburtshulfe. Bd. 1, s. 583.
* Allgemein. Medic. Annal., p. 194. Février 1829. Extrait dans Arch. gén. de Médecine, Ire série, t. XXIII, p. 456. 1850.
5 Lettsomian lectures on the Syphilis. In the Lancet, 1858.
Os. Tissus fibreux . Cartilages. — Non-seulement au moment de la naissance, mais encore dans le cours de la première année, les altérations des os, des tissus fibreux et des cartilages sont excessivement rares. Ainsi les exemples de destruction des os propres du nez et des cartilages des fosses nasales, qui sembleraient devoir s'observer souvent en les comparant à la fréquence du coryza, sont au contraire fort rares, et à peine en ai-je trouvé deux ou trois mentions. Mais il faut aussi ne pas perdre de vue que ce symptôme n'est pas congénital, qu’il ne s’observe qu’après la naissance, qu’un certain nombre des sujets ont guéri, et, d'autre part, l’examen \)ost mortem des cavités nasales a pu être souvent négligé.
Je ne connais qu’un seul exemple d’exostose; c’est celui que Undervvood 1 rapporte en ces termes : « J’ai vu une exostose au crâne sur un enfant né d’une mère infectée par son mari et qui ne s’en doutait point.»
Berlin a vu sur un enfant de trente-cinq jours coïncider avec des pustules tuberculeuses semées sur presque toute l’habitude du corps, une périostose assez considérable (sic) à la face supérieure et postérieure du cubitus.
Je lis dans l’observation que ce dernier symptôme ne cessa qu’au bout de trois mois sous l’influence d'un traitement direct par le sublimé et après une tentative inutile de traitement indirect.
M. Laborie2 a vu un cas de pemphigus congénital compliqué de carie du tibia.
M. Cruveilhier3, à l’autopsie d’un enfant né à terme, peu
1 Traité des maladies des enfants, p. 361. Taris, 1786.
2 Cité par M. Lagneau, séance de l’Acad. de Médec. 1er juillet 1851.
5 Atlas d' Anatomie pathologique. 10e ob?.
développé, ayant des pustules sur différentes parties du corps, a trouvé la portion de dure-mère qui répond aux deux voûtes orbitaires à l’angle de réunion de ces voûtes avec la portion verticale du frontal infiltrée d’un pus bien lié qui en écartait les mailles. Les os dénudés étaient érodés dans une partie de leur épaisseur. Le périoste qui répondait à la dure-mère était épaissi. Un peu de pus était épanché entre l’os et le périoste.
Les poumons contenaient des petites masses indurées, sphéroïdes et superficielles.
M. Charrier1, alors interne de M. Dany au, montra, en 1854, à la Société de chirurgie le crâne d’un enfant mort quelques jours après la naissance. Cet enfant portait un pemphigus syphilitique en pleine suppuration. A l’intérieur du crâne, entre la dure-mère et les os, on voyait de grandes taches d’aspect purulent. Ces taches, examinées au microscope par M. Follin, étaient formées par des épanchements de matière fibro-plastique avec un développement vasculaire remarquable, mais sans trace de pus. Dans le poumon existaient des foyers formés par des globules purulents et de la matière fibro-plastique.
Doit-on enfin rattacher à la syphilis congénitale la lésion osseuse que M. Bouchut* a observée bon nombre de fois? Elle n’appartient, dit-il, ni à la carie ni à la dégénérescence du périoste, elle est caractérisée par l’endurcissement prématuré des os longs. Chez des enfants nés avant terme ou mort-nés, au lieu d’os mous, spongieux , vasculaires, incomplètement formés et faciles à couper par le scalpel, il a vu la partie moyenne des tibias et des fémurs solide, compacte, éburnée et impossible à casser ou à diviser par l’instrument tranchant.
* Société de Chirurgie. Compte-rendu dans la Gaz. des Hôpitaux, p. 172. 1854.
a Traité, pratique des maladies des nouveaux-nés, p. 865. 1852.