DIAGNOSTIC
1° Les symptômes présentés par l'enfant sont-ils syphilitiques ?
Nous avons déjà dit, à propos du pemphigus congénital, qu’il était dans la très-grande majorité des cas, sinon toujours, une preuve évidente de syphilis héréditaire. Existe-t-il sur des nouveaux-nés présentant en même temps l’embonpoint et les apparences de santé des enfants les plus sains, il ne peut, y avoir de doute, la vérole est manifeste et l’un des parents au moins est en puissance de diathèse syphilitique.
Niais chez les enfants du premier âge le diagnostic devient moins facile. Malgré les éléments que peuvent fournir les antécédents du père et de la mère, l’époque d’apparition des premières manifestations, leur siège, il est souvent très-difficile de décider si les symptômes observés sur l’enfant sont ou ne sont pas de nature syphilitique. Bien nombreuses sont les erreurs ; tantôt la vérole est méconnue alors qu’elle existe en réalité, tantôt, et c’est de beaucoup le cas le plus fréquent, elle est accusée alors qu’elle est innocente de la faute qu’on lui impute.
Si l’enfant est dans de bonnes conditions hygiéniques, le problème sera moins compliqué; voit-on alors paraître dans le cours des premiers six mois, plus particulièrement dans le premier et le second, soit isolément, soit combinés avec d’autres éruptions douteuses, des tubercules plats, secs ou humides (plaques muqueuses), alors il ne saurait plus y avoir de doute sur l’existence de la syphilis constitutionnelle.
La plaque muqueuse 1 , dit avec raison M. Caillault à la page 14 de son excellent livre, est le véritable symptôme pathognomonique de la syphilis congénitale; elle constitue, à elle seule, extérieurement toute la maladie.
Quant aux signes tirés du coryza, ils sont importants comme phénomènes souvent précurseurs, ils font naître le soupçon ; mais, non plus que les pustules d’impétigo, que la roséole, ils ne peuvent servir à trancher la question s’ils ne sont pas accompagnés de plaques muqueuses sur le tégument externe, ce qui est le plus fréquent, ou sur le tissu muqueux. C’est particulièrement à l’orifice interne des narines, à l’isthme du gosier et dans la bouche qu’il faudra les rechercher lorsque l’on ne constate qu’un coryza suspect.
Mais si l’enfant est mal nourri, mal soigné, exposé par la malpropreté au contact prolongé de l’urine et des matières fécales, la question pourra devenir plus complexe. Alors ce n’est que par examen minutieux qu’on pourra distinguer la plaque muqueuse sur une peau rougie, excoriée, érodée pai les ulcérations de l’ecthyma cachectique, détruite dans certains points par les ulcérations de la gangrène phagédénique»
Ces ulcérations peuvent se rencontrer avec les mêmes carac-
* Traité pratique des maladies de la peau chez les enfants. 1859.
tères dans presque toutes les affections graves de l’enfance; elles naissent sous la dépendance de l’état cachectique, et sont entretenues et aggravées par l’irritation prolongée, la macération de la peau par 1 urine. Et, ce qui contribue encore à augmenter les chances d’erreur, c’est que ces rougeurs, ces excoriations, ces ulcérations, enfin toutes ces lésions que M. Caillault range dans la classe des maladies cutanées cachectiques, se montrent dans les régions de prédilection de la plaque muqueuse. C’est autour dé l’anus, du scrotum, de la vulve, dans le pli génito-crural qu’on les constate le plus ordinairement.
L’apparence de décrépitude, la flétrissure, la teinte cachectique, s’observent dans toutes les cachexies de l’enfance, et la teinte bistrée elle-même, plus fréquente peut-être dans la cachexie syphilitique, ne lui appartient pas en propre, et ne saurait lui fournir un caractère spécifique.
L’observation suivante, que me communique un ancien interne de l’Ourcine, M. le docteur Pillon, prouve jusqu’à quel point les apparences peuvent être trompeuses :
« Une femme entre à l’Hôtel-Dieu, en novembre 1859, avec son enfant âgé de quelques semaines. Il est gras, bien portant, à teint clair, tétant bien, dormant bien, criant a cause des souffrances que hii causent deux ulcérations de la peau du mollet droit. Elles sont arrondies, de la largeur de pièces de cinquante centimes, à bords relevés, taillés à pic, à fond blafard, noirâtre et gangréneux en quelques points. Sur le scrotum, dans les plis génito-cruraux, entre les fesses, au pourtour de l’anus, une grande quantité d’érosions superficielles, non f surélevées , sur lesquelles l’épiderme est enlevé comme à l’em-
porte-pièce, avec des bords comme macérés. Ces érosions n’ont guère chacune que deux à trois millimètres dans leur plus
grande étendue; massées en certains points, confluentes, rarement réunies en plaques, elles ne ressemblent en rien à l'agglomération de plaques muqueuses pour qui les connaît. Leur intervalle est comblé par une rougeur érythémateuse intense, qui dépasse leur limite, envahit les fesses très-haut, s’étend en bas sur les cuisses, et en dehors de laquelle se voient quelques élevures ecthymateuses isolées, disséminées, revêtues d’une pellicule amincie, d’un rouge foncé, livide même, prête à s’ulcérer.
« La mère se porte bien. Elle a perdu la luette anciennement; elle porte une dépression de la voûte palatine. Au premier aspect, on juge la mère et l’enfant syphilitiques. Mais un examen plus attentif apprend que la mère a eu la luette amputée, pour excès d’amplitude, par Roux, dix ans auparavant, que la dépression palatine est congénitale, et qu’enfin le père n’a jamais eu la vérole. Dans le doute, on se borne à l’expectation, aux soins d’excessive propreté, aux bains, au linge sec, à la poudre d’amidon, de lycopode ou de bismuth, et on laisse la mère sans traitement. Au dix-septième jour, la cicatrisation de ces ulcérations, simulant des gommes ulcérées du mollet, était complète, et il n’y avait plus trace de Yintertrigo purifluens, si étendu des cuisses et des fesses, qu’on avait été sur le point de confondre avec des plaques muqueuses.
«Ce tableau, ajoute M. Pillon, représente l’aspect le plus habituel des enfants que des nourrices apportent à l’Ourcine pour savoir s’il n’y a pas danger pour elles à les allaiter. C’est le résultat de la malpropreté et de la macération dans l’urine. Et cela joue la manifestation spécifique à s’y méprendre. »
2° Les symptômes syphilitiques présentés par V enfant appar • tiennent-ils à la syphilis acquise ou à la syphilis héréditaire?
La syphilis peut s’acquérir de deux façons : par transmission des accidents primitifs et par transmission des accidents secondaires. L’accident primitif, le chancre, est très-exceptionnel dans le premier âge; on a dit que l’enfant pouvait le contracter pendant F accouchement, mais le passage des parties génitales externes se fait rapidement, et l’enduit sébacé qui recouvre l'enfant le protège. Ce n’est que dans le cas d’excoriations produites par les doigts de l’accoucheur, par les mors du forceps, que l’inoculation peut se produire; encore le fait est-il excessivement rare.
Eh bien, soit que l’enfant ait été infecté au moment de la naissance, soit qu’il l’ait été après, la syphilis suit la même marche que chez l’adulte; on constate d’abord le chancre, puis, de six semaines à deux ou trois mois plus tard, apparaissent les accidents secondaires. Ainsi, parla nature des symptômes, parla marche régulière de l’affection, la syphilis acquise par le chancre se distingue facilement de la syphilis congénitale.
Mais le diagnostic est plus difficile, et je n’hésite pas à le dire impossible dans ‘bien des cas, entre la syphilis héréditaire et la syphilis acquise par transmission d’accidents secondaires.
Je n’ai pas à démontrer la contagionabilité des accidents secondaires, elle est aujourd’hui généralement admise, et les inoculations de Vidal de Cassis, de MM. Wallace, Waller, Rinecker, et en dernier lieu de M. Gibert, l’ont prouvé d’une façon irréfragable. La plaque muqueuse est l’accident qui s’inocule le plus facilement. C’est, d’autre part, le seul symptôme pathognomonique de la syphilis congénitale. Sur quelles bases
fonder le diagnostic, si important en médecine légale, comment discerner si l’enfant a transmis la vérole à sa nourrice, ou si c’est au contraire la nourrice qui est coupable? En vérité, dans l’état actuel de la science, la solution de la question me semble impossible. Les conditions toutes particulières dans lesquelles se trouve l’enfant, les excoriations si fréquentes à cet âge, favorisent la transmission; et ce n’est que dans le cas où les symptômes auraient paru pendant les quinze premiers jours après la naissance qu’on pourrait aftirmer, d’une façon absolue, que la syphilis n’a pas été transmise. La période d’incubation, d’après les inoculations de MM. Rinecker et Gibert, étant de quinze jours à un mois, passé deux ou trois mois, je ne sais sur quel signe on pourrait s’appuyer pour affirmer que la syphilis n’a pas été transmise; on en est réduit aux probabilités. Je me bâte de dire que c’est un point de vue sous lequel la question n’est pas encore étudiée, et qu’il est possible, probable même , que la syphilis acquise dans le premier âge par transmission d’accidents secondaires présente quelques différences, soit dans ses symptômes, soit dans sa marche, qui puissent aider à la distinguer de la syphilis congénitale.