LES ARABES
on peut être certain du prochain retour de la santé; que si l'eau ne se résorbe pas, que si la chaleur revient comme auparavant, et même plus intense, il faut renoncer à l'administration de l'eau en grande quantité et coup sur coup, et recourir aux autres antiphlogisliques dont j'ai parlé (opium, ciguë, saignées) : si l'on voit qu'ils soulagent le malade, on continuera leur usage. Si l'on observe, au contraire, qu'ils ont pour effet de produire l'anxiété, on peut être sûr que l'éruption de la variole ou de la rougeole est inévitable. Il faut alors venir en aide à la nature pour expulser au dehors les humeurs par les moyens qui seront exposés dans le chapitre suivant (frictions, vêtements chauds, bains de vapeur). »
Même alors Rhazès conseille encore les boissons froides, mais en petite quantité. (^Traité de la variole et de la rougeole. chap. V, trad. de R. Mcad, l'jli'j.j
«Au début, il faut donner de l'eau refroidie par la neige, ou de l'eau de fontaine très-froide, et en asperger la chambre des malades (^qua et consperganlur cuhicula eorumy II convient, dit Rhazès, de saigner les malades au-dessus de l'âge de i k ans, et au-dessous de cet âge il faut appliquer des ventouses et tenir leur chambre fraîche [refrigeranda cuhicula). n
Au chapitre vn\ Rhazès recommande, sitôt que les pustules ont paru à la face, d'asperger celle-ci d'eau froide très-fréquemment et de laver les yeux.
Pronostic. ^La variole est bénigne, dit Rhazès, quand les pustules sont blanches, larges, discrètes, rares, promptes à sortir, avec une fièvre modérée, et quand, dès que l'éruption sort, la chaleur tombe (^œgroli calor sedatury »
Nous bornons là nos indications sur les Arabes; ils ont surtout traduit les anciens, et n'avaient que certaines pratiques personnelles, qu'ils tenaient des traditionè de leur pays d'origine, de l'Orient. C'est ainsi que, lorsqu'on connut l'inoculation, on apprit que les Orientaux la pratiquaient depuis un temps très-éloigné.
Nous retrouvons les Arabes cités et expliqués par quelques auteurs du xvi'' et du xvif siècle.
FERNEL'
( xvi" siècle, 1/197-1558.)
Fernel ^ ; Qwd febris, quœ lUms essentia, (juœ signa {De febrthusj.
' Fernel, né en 1497 à Clermont (Oise); à 19 ans il vient au collège Sainte-Rarbe, à Paris, est reçu maître ès-arls, iSig. Fort sur la dispute, bon dialecticien, étudie Platon, Aristote, Cicéron. Mathématicien, piofesseur de piiilosopbie à Sainte-Rarbe, docteur en médecine en i53o (33 ans).
En i5/i5 {liS ans), appelé à soigner Dune de Poitiers, la maîtresse de plusieurs rois, nommé médecin de Henri H, 1 567, rel'use pour conserver la place au vieux Louis di; Bourges. En 1 556 suit le roi à la guerre. Mort en i558 (61 ans).
Fernel estimait (Vie de Jean Fernel, par Pianti, en latin) qu'il n'y a point de hon médecin sans l'exercice de l'art, que l'expérience surpasse la science des préceptes. Il blâmait ces vieux savants forts sur les textes, les commentaires, la dispute, les traditions d'Ecole, et qui n'avaient jamais vu un malade. Cette espèce était commune alors. 11 y avait des gardiens des trésors classiques et scolastiques, sortes de théologiens de la médecine, moitié prêtres, clercs en tout cas, juges des cas de conscience dont ils puisaient le jugement dans les livres sacrés d'Hippocrate , de Galien et de leurs tristes interprètes. Quelques-uns enseignaient i'anatomie et la thérapeutique sans avoir pratiqué la médecine. La vie d'un homme ne suffisait pas à con-
naître tous les auteurs qui avaient écrit sur I'anatomie et sur les remèdes, et l'on arrivait à la vieillesse avant d'avoir cessé d'être écolier. . .
Les hommes de celte catégorie étaient des philosophes, le soin des malades était abandonné à des subalternes empiriques.
Il ne faut point oublier qu'à cette époque on employait presque tout son temps à l'étude des langues latine et grecque et à la philosophie, au lieu d'aller tout droit à la nature toujours présente.
Fernel condamnait aussi la pratique de l'astrologie, tout en cultivant l'astronomie, qui était la météorologie et la climatologie de son temps. Il attribuait les crises et les jours décrétoires à l'organisme du malade et non à la conjonction des astres.
Il y avait encore en ce temps beaucoup àhiroscopistes , cela était dans les mœurs du populaire. On ne manquait pas de recourir d'abord à eux en leur envoyant de l'urine du malade, qu'ils ne visitaient pas du reste.
Fernel était aussi uroscopisto, mais non spécialiste, et il cherchait dans les vieux auteurs les moyens de certitude pour la connaissance des maladies par les urines.
^ Les notes .bibliographiques renvoient à l'édition des œuvres Johannis
FERNEL
débute ainsi : febris est calor prœter naturam e corde in omne corpus effusus. li refuse au frisson du début la qualité de fièvre, parce que, dit-il, la chaleur n'est pas encore allumée (^quodnondum sit calor incensusY Cette erreur provient de l'ignorance de la répartition de la chaleur, et de la chaleur interne indépendante de l'externe, tantôt connue, tantôt oubliée, rapports que le thermomètre a permis de fixer définitivement. Fernel nie les fièvres froides : il n'y en a, dit-il, que de chaudes: neque uUa recte potest frigidn febris appellari, sed omnis in caloris génère subsistit.
Quant à la nature, à l'essence de la chaleur, suivant les idées métaphysiques des anciens, Fernel reconnaît une chaleur innée d'origine céleste, celle-là ne varie point et ne s'accroît point, elle est salutaire, omnium functionum primarius est opifex; elle ne peut contribuer à la fièvre. Mais il y a une autre chaleur, celle-là contre nature, et ([ui ()eut être de trois sortes : i "simplement en excès {calons exsuperantia) ; 12 ' chaleur de putndité {ex putrescente materia^, opinion empruntée aux alchimistes; 3' maligne et vénéneuse. Pour qu'il y ait fièvre, il faut que cette chaleur contre nature persiste et soit constante, et qu'elle occupe non une partie, mais tout le corps. Pour cela, il faut qu'elle provienne du cœur et soit répandue dans les artères {e corde in omne corpus effususY Ce qui ne veut pas dire qu'elle soit née dans le creur, le cœur n'en est que le propagateur (voir Avicenne) : nlmnde sublatus cor feril.
La division des fièvres suit nécessairement la division des trois espèces de chaleur contre nature, d'où les fièvres simples, putrides, peslilentielles.
Les médicaments chauds ' sont plus sûrs et plus doux que les froids, car les médicamenis froids, qui ont pour objet
Fernelii de Otho Heurn. 1, in-quurto, ' Therapeiitices universalin seu me-
typis Gisberti, a Zijll, et ïheooori ab dendi ralionis liber 1 : De cura morbi ,
Ackersdijck , anno cId Id cLvi. rnp. m. Simplicix affectus , ximplex eu-
Dp febribus , I. II, cap. i, p. 3. ralie. T. I, p. 376.
de combattre la chaleur en excès, peuvent abaisser en même temps la chaleur naturelle, mais les médicaments chauds, en chassant le froid, raniment et réchauffent la chaleur interne. La chaleur du corps, s'ajoutant alors à cette chaleur acquise, combat plus efficacement et plus facilement le froid extérieur. (La théorie de la chaleur nuisible n'apparaît pas ici.) Dans un chapitre du De natura hommis^ intitulé : Ut innalum cnlidiim œtatum inchnatione status mutationem subeat (La chaleur innée subit des modifications avec l'âge), Fernel commente Galien simplement. H y a, dit-il, plus de chaleur et d'humeur chez les enfants, l'une tempérant l'auire, et la chaleur sert à l'accroissement, comme a dit Hippocrate. Hippocrate dit que l'homme a son maximum de chaleur au premier jour de sa vie, et que la chaleur se perd avec les années.
Fernel ne fait que raisonner et commenter sans rien affiimer. . . D'après Galien, il dit que nous avons en hiver une plus grande masse de chaleur intérieure qu'en été, parce qu'en hiver le froid ambiant refoule en nous la chaleur^. . .
La peau se resserre et ne laisse arriver à la surface que le moins de chaleur possible (^forisque culis spiracula aslringens, calons suhslantiam cogit et ita coercet, ut nilul ejus aut mimmum possit ejfluere.^ L'inverse a lieu en été, où la peau relâchée permet à la chaleur de se répandre au dehors (^ambleiitis fervor corporum spiramenta laxat etinteriores Immores foras elicit, necesse est substanliœ calons plurmum difflnere, etc.)
Cette explication se rapproche singulièrement de nos théories actuelles sur l'action des nerfs vaso-moteurs.
L'idée de la conservation de la chaleur malgré le froid extérieur, c'est-à-dire d'une température constante chez l'homme et les grands animaux est classique, du temps de Fernel : Hyeme ex fngons sœvitia, substantia calons nihilo fil Jngidior.
' Liber IV, De spiritibus et calido innato ; caip. i\ , Ut innatum calidum per innato, cap. viii, t. 1 , p. 88. anni tempura et per regiones mvtetur et
- Liber IV, De spiritibus et calido mnlliplex illius appellatio, t. I, p. 90.
FERNEL
Et cette chaleur réside dans le sang : iisque maxime corporibus quœ plurimo sanguine et calore prœdita sunt.
Quant à la chaleur en elle-même , elle est innée. A cette époque on ne scrute point les causes prochaines des phénomènes de la vie : les causes initiales ou finales suffisent.
Cependant Fernel étudie la chaleur en soi et se demande en quoi elle réside ^ ; elle peut, d'après Galien, être séparée du corps, c'est donc une sorte de fluide éthéré. Platon l'a appelée souffle (spmtes), Aristote l'appelle souffle chaud, chaleur naturelle . . .
Le souffle ou l'âme (la vie), en latin spiritus, est lié intimement à la chaleur, source de toute vie : est igitur spiritus corpus œthereum, calons facultatumque sedes et vinculum, primumque oheundœ functionis instrimentum.
Fernel a des idées très-larges sur les matières calorifiantes ou susceptibles de donner de la chaleur, il prétend révéler une chose que n'ont point connue les anciens, en disant que nul corps n'est susceptible de brûler, s'il ne contient un principe qui est l'huile (corps gras; nous dirions aujourd'hui les carbures d'hydrogène); il énumère tous les corps inflammables, et enfin il termine par cette déclaration , qui montre qu'il voulait matérialiser la chaleur et lui trouver un suhstratum, même dans les êtres vivants : ergo quœcumque vivunt alunturque corpora, pinguem et olei similem continent humorem ^, Ces idées n'étaient point nées dans le seul cerveau de Fernel, la physique de son temps permettait déjà d'aborder ce problème, ainsi que le dit Fernel lui-même : multis hujus sœculi experimentis conjirmatum^ .
La notion du degré de la chaleur dans le corps et de sa mesure (^thermométriè) n'existe pas encore; on suppose des
' Lib. IV. De spiritibus et calido in- incenduntur exemple, materiam tum canato. Cap. ii. Spiritum quendam cunctis loris tum spiritus in nobis cognnsci, t. I , datum viventibus , qui vitœ calorem con- p. 82 et sq.
tinet. T. I, p. 80 et sq. ^ De humido primigenio, iib. IV',
^ Lib. IV, cap. m. Corpnnim quœ cap. m.
82 CHAPITRE l". — LA CHALEUR ET LA FIÈVRE.
cochons, des digestions intimes faites par une grande chaleur : prima est chylosis (le chyle) quœ in ventricuh magna calons vi perficitur. . . Fernel n'accepte pas l'opinion d'Aristote sur la cause de l'état liquide du sang ex caloris tepore, il veut une autre cause bien obscure, occulta qualitas.
Fernel , dans un chapitre intitulé ^ : Calorem nostrum perpetuo, refrigeratione , pabiilo, et expurgatione indigere, suit, selon son habitude, le texte de Galien, et le commente à la façon des prédicateurs qui font un sermon sur un verset de l'Evangile. Le texte galénique est : omnia quœ aluntur continent in se vim caloris. Or cette chaleur a constamment besoin de l'air aeris appulsum continenter desiderat. Trois éléments concourent à maintenir cette chaleur : une réfrigération suj^sante , un aliment , et Vair. On peut dire que la dialectique de Fernel vaut la science, elle ne le trompe pas. Il admet la nécessité de la ventilation pulmonaire (Galien) non comme moyen de réfrigération seulement, mais comme moyen de rejeter au dehors des matériaux d'excrétion : excrementa quœ sunt plena fuliginis.
Il existe bien dans le livre Des tempéraments un chapitre vi intitulé : De singularum partium corporis lunnani temperatura ^, imité de Galien , où Fernel reconnaît que tout le sang est chaud et par lui également la chair est chaude, mais qu'il y a des parties plus froides , qui sont celles où il circule moins de sang (os, cartilages). Le cerveau et la moelle sont plus froids que le sang. , . (Aristote).
Ce qui domine chez Fernel, c'est l'idée Aristotélicienne que la chaleur est un élément indépendant de nous, qui est notre âme même, la chaleur c'est la vie. L'organisme n'est point encore considéré comme une entité fabriquant et entretenant par des échanges intimes sa propre chaleur. — Voyez le
' Liber VI, De funclionïbus et hu- L\her]l\, De tempemmenfis, cap. \i moribus,cap. xvi, t. I, p. i6a. l. I, p. 71.