XIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
Appelé à (|uarante-cmq ans, en 1872, il y a trois ans seulement, à succéder à Daremberg dans la chaire d'histoire de la médecine, il avait su grouper autour de lui un auditoire charmé par cette parole à la fois familière et élevée. Daremberg, savant éminent, avait cherché à reconstituer dans son cours la tradition médicale, en s'appuyant sur une interprétation rigoureuse des textes, el cette méthode, parfois un peu aride, avait procuré plus de succès à Theliéniste qu'au professeur. Lorain suivit une autre voie, il fit revivre les médecins dont il rapportait les opinions dans le milieu où ils avaient vécu : c'étaient eux et leur temps, avec les qualités et les défauts qu'ils devaient à leur époque et à eux-mêmes. Il entrait sans difficulté dans leur existence, dans leur pensée; familier avec fhistoire des sociétés qui les avaient vus naître, il en reconstituait le tableau avec une vérité et une facilité de peinture qui étaient réellement saisissantes. C'était là qu'on sentait la supériorité de cette intelligence qui se déployait sans effort et qui faisait aimer à la jeunesse cette histoire de notre art si pénible à posséder quand elle se présente avec la pesanteur et la solennité qui l'entourent d'ordinaire.
Après avoir conté, comme en causant, les travaux et les luttes de sesdevanciei's, Loiain passait sans trausition à l'époque actuelle, montrait dans une esquisse rapide les progi'ès accomplis, et laissait entrevoir l'avenir.
Il procédait par tableaux et par anecdoctes, et dégageait en quelques mots l'enseignement que comportait la vie qu'il venait d'étudier. 11 insistait sur le côté moral de ces aperçus biographiques, et, s'il aimait à s'étendre sur les côtés brillants de l'histoire de la médecine , s'il aimait à évoquer le souvenir des hommes qui avaient honoré notre profession , il frappait aussi , et sans pitié, les faux savants qui ont de tout temps encombré les voies de la science.
L'ambition de Lorain avait toujours été d'atteindre au professorat ; le succès de ce si court enseignement montre combien cette ambition était légitime. Candidat ou professeur à la Faculté de
NOTICE BIOGRAPHIQUE. xt
médecine, il ne s'aveuglait pas sur les lacunes de renseignement officiel ; nous avons déjà rappelé ses publications sur la médecine en Allemagne et en Angleterre. Il ne redoutait pas pour la Faculté la concurrence, il l'appelait, au contraire, et pensait que l'école se retremperait dans la lutte, et qu'elle marcherait d'un pas plus vif dans la voie du progrès. Il prit une part importante aux discussions qui, dès la fin de l'empire, ont précédé la loi sur la liberté de l'enseignement supérieur. Il a publié, dans la Revue, plusieurs articles sur cette question , et il demandait surtout qu'on donnât aux villes le droit de fonder des universités. C'était là, selon lui, qu'était le véritable avenir de l'enseignement supérieur. Mais son désir de réforme ne l' égarait pas; il aimait trop cette Université qu'il avait appris à vénérer dans sa famille, pour ne pas espérer que ce serait elle qui serait à la tète du mouvement; son patriotisme ardent lui faisait croire que ce serait elle aussi qui nous permettrait de lutter avec succès contre la concurrence des pays étrangers et contre celle qui se dresse à l'intérieur.
En médecine et dans les contacts de la vie journalière , Lorain était d'une extrême sensibilité. Tout ce qui était incorrect le blessait vivement. Doué d'une nature d'artiste, il avait les aspirations les plus nobles vers le beau, et ne pardonnait ni aux hommes ni aux partis les écarts inséparables de la lutte. D'un caractère gai et ouvert, il se repliait soudain sur lui-même dès qu'il découvrait une action basse ou une intention coupable; l'impression n'était pas passagère, elle durait, et le plongeait parfois pendant longtemps dans de profonds découragements. Nul en revanche n'avait de plus vifs, de plus brillants enthousiasmes; dès qu'il voyait un effort généreux, il n'épargnait à son auteur ni les encouragements ni l'appui de son influence. Il aimait le progrès et s'attachait à ceux qui le cherchaient avec lui. Aussi les jeunes savants sentent la grande perte qu'ils ont faite : Lorain était pour eux un guide, un soutien; son esprit de justice l'emportait même sur ses affections les plus chères; il était un de ceux dont on peut conquérir par le travail la bienveillance et l'appui.