OBSERVATION IX
M. Duguet ayant communiqué sa nouÿelle manière de faire la thoracentèse à M. le D' Buriureaux, médecin militaire au Val-de-Grâce : celui-ci a saisi la première occasion qui s’est présentée à lui pour en faire l’application. Voici le résumé de l'observation que M. Burlureaux a gracieusement mis à la disposition de M. Duguet.
Pleurésie gauche dans le cours d’une invasion bacillaire fébrile ayant nécessité trois thoracentèses ; la première faite avec l'aspirateur, les deux autres avec le siphon. Guérison de la pleurésie.
Pi... Pierre, âgé de 30 ans, ciseleur sur métaux, né dans la Creuse, à Paris depuis l’âge de 12 ans, ne présente dans ses antécédents aucune hérédité tuberculeuse sauf peut-être celle d’un frère mort de convulsions à l’âge de deux ans.
Pi. . a été sujet à des migraines jusqu’à l’âge de 16 ans. À ce moment, maladie indéterminée à forme typhique. L'année suivante maladie semblable plus grave. Il s'était remis et toujours bien porté ensuite jusqu’au 24 avril 1892, moment où il fut amené à la prison militaire du Cherche-Midi pour insoumission.
Le 9 mai. — Il fut pris brusquement d'un point de côté à la
base gauche du thorax avec violent frisson et fièvre accompagnée
pose
d'une bronchite suivie d’une expectoration assez abondante de matières striées de sang. Perte de l'appétit et du sommeil. Quelques jours après douleurs articulaires multiples.
Le 19 mai. — Le malade quitte linfirmerie de la prison pour être admis au Val-de-Grâce. Là M. Burlureaux constate chez le malade tous les signes d’une double broncho-pneumonie grippale avec léger épanchement pleurétique du côté gauche.
Le 24 mai. — L'état général s’est aggravé, température 39°,9, L'épanchement thoracique devient le point prépondérant ; il gagne chaque jour en hauteur ; le cœur commence à se dévier vers le sternum, l'oppression augmenle ; l’expectoration est remplie de pneumocoques.
Le 27.— Après quelques accès de dyspnée devenue menaçante, le poumon droit restant congestionné, on pratique la thora centèse à l’aide de l'appareil Potain. Trois litres de liquide citrin sont retirés, qui par le refroidissement ne se coagulent pas. Ce liquide contient quelques rares pneumocoques.
Le 28. — On perçoit encore dans la région postérieure et inférieure les signes d’un certain épanchement. La congestion du poumon droit a disparu ; le pouls est bon.
Le 30 mai. — L'épanchement ayant envahi de nouveau loute la cavité gauche, la thoracentèse est commencée avec l'appareil Potain, puis, après l'écoulement de 200 grammes de liquide environ, le tube du flacon aspirateur étant tout naturellement amorcé, on le sépare du reste de l’appareil, et l'écoulement continue à se faire par ce tube qu'on laisse pendre dans un flacon. « L'écoulement, moins rapide qu'avec l'aspirateur, dit M. Burlureaux, se fait d’une facon parfaitement régulière et semble mieux convenir dans la circonstance, vu l’état d’affaissement du malade. »
On retire ainsi deux litres et demie de liquide citrin.
tt —
Le 1° juin. — Amélioration de l'état général malgré la continuation de la fièvre, l’épanchement semble déjà reparaître.
Le 3 juin. — Unetroisième thoracentèse s’impose, elle est faite sans aspiration, le tube de caoutchouc faisant simplement office
de siphon.
« Ce procédé, ajoute M. Burlureaux, permet aussi bien que l'aspiration de vider complètement la cavité pleurale. On en eût la preuve au cours de cette deuxième ponction, car, subitement, alors qu’on avait extrait 2 litres 1/2 de liquide, le malade fut pris d’un violent malaise avec constriction du thorax et d'accès de toux avec expectoration albumineuse qui caractérise une opération trop activement conduite. » Ces accidents survinrent au moment précis où M. Burlureaux faisait remarquer la lenteur de l'écoulement du liquide et la douceur du procédé. Pourtant son tuyau d'écoulement n'avait que 30 centimètres « nul doute, ajoute M. Burlureaux, qu'avec À mètre de tuyau on obtienne une succion largement suffisante
dans tous les cas ».
Cette fois le liquide, un peu plus coloré, se prit en gelée dans les 24 heures.
Le 4 juin, plus trace d'épanchement.
Le 17.— A l'examen de la poitrine on ne remarque rien de particulier à droite. À gauche, submatité sous-claviculaire avec rudesse respiratoire au même point. En arrière, persistance d'une légère submatité dans tout le côté gauche avec quelques
râles humides disséminés et des frottements. La respiration est
encore un peu obscure ; le cœur est revenu à sa place, l'appétit est bon ainsi que le sommeil; l’état général est relativement satisfaisant ; mais la toux grasse et fréquente qui persiste (sans
expectoration) et la fièvre qui se maintient font penser une invasion probable de tuberculose.
Cette observation est remarquable par la rapidité étonnaile avec laquelle l’épanchement s’est reproduit après les deux premières thoracentèses ; l’expectoration albumineuse qui a suivi l’une des thoracentèses faites avec le siphon semble prouver que, dans ce cas comme avec les aspirateurs, il faut chercher à obtenir un écoulement modérément rapide et surtout ne pas s’acharner à vouloir vider jusqu’à la dernière goutte l’épanchement
thoracique pour lequel la thoracentèse est pratiquée.